Primeur – Debout pour le français : L’anglicisation expliquée

Pourquoi les anglophones, si francophiles soient-ils, n’ont-ils rien à faire pour que leur langue s’immisce dans tous les orifices non calfeutrés de la vie des non-anglophones, alors que nous devons constamment ériger et réparer la digue qui nous protège de la noyade collective et individuelle de l’anglicisation? Au Canada, nous sommes inégaux à la naissance.

Avant-propos

Mes études en science politique, mon militantisme au sein du Parti Québécois dans mon « adulescence » et mes années de travail en tant qu’élu, conseiller politique et directeur général du Mouvement Québec français m’ont apporté une connaissance fine du phénomène d’anglicisation en cours au Québec.

Depuis mon enfance, je comprends que ça cloche. Que c’est anormal d’avoir à se battre et à légiférer pour protéger le français et la culture qui en découle. C’est injuste d’avoir à porter tout au long de notre vie le fardeau de protéger notre langue française. Pourquoi les anglophones, si francophiles soient-ils, n’ont-ils rien à faire pour que leur langue s’immisce dans tous les orifices non calfeutrés de la vie des non-anglophones, alors que nous devons constamment ériger et réparer la digue qui nous protège de la noyade collective et individuelle de l’anglicisation? Au Canada, nous sommes inégaux à la naissance. C’est injuste ! Oui, la lingua franca internationale du commerce, de l’informatique et de la culture existe bien, mais les Danois, les Français et les Espagnols qui la subissent, eux aussi, ne sont pas minorisés et assimilés sur leur territoire par l’anglais.

Le racisme systémique à l’endroit des Premiers Peuples et des minorités visibles est incontestable. Il saute aux yeux. Celui que subissent les francophones est plus furtif, notamment parce que nous avons amélioré nos conditions économiques depuis 60 ans. Malgré cela, le régime colonial canadien-anglais maintient en place un système organisé de minorisation et d’assimilation des francophones, qui s’apparente à un « génocide » linguistique et culturel de basse intensité. Ce livre traite d’un système colonial aspirant à une expansion territoriale de la langue anglaise. J’aimerais que cet ouvrage suscite un débat afin que des anglophones m’expliquent pourquoi la langue minoritaire que constitue le français en Amérique leur fait si peur. Pourquoi se dressent-ils devant chaque mesure qui pourrait maintenir le poids démographique du français?

Sentimentalement, ce livre c’est…

Ma mère qui m’apprend à parler en me nommant tous les mots des objets qui nous entourent dans notre appartement de ville d’Anjou;

Syntoniser radio CKAC avec mon père dans sa Chrysler Cordoba 1976. Que ce soit pour entendre les chansons populaires, pour joindre nos rires à ceux des Insolences d’un téléphone et du Festival de l’humour, ou pour le bonheur d’écouter Jacques Doucet décrire les matchs des Expos, et comprendre l’amour de la langue de cet homme qui parlait peu;

Rester troublé par le fait que la moitié des enfants de ma rue vont à l’école anglaise, alors qu’aucun de leurs parents est anglophone;

Revivre les multiples partys de la famille Bouchard, où l’on chante en français à 30, 40, 50 ou 70 personnes;

Ressentir la fierté d’être francophone en observant Patrick Roy faire de la magie lors des matchs des coupes Stanley 1986 et 1993, et en regardant Mario Lemieux marquer le magistral but gagnant lors de la Coupe Canada 1987;

Participer à ma première manifestation de 100 000 personnes pour contester la décision de la Cour suprême de restreindre la portée de l’unilinguisme dans l’affichage commercial;

Biffer tous les mots en anglais des horaires de travail au McDo pendant des semaines, me faire prendre et, parce que la loi 101 me donnait du courage, menacer mon patron anglophone de dénoncer l’entreprise s’il s’avisait de sévir contre moi… et être promu moins d’un mois après ma menace;

Aller dans les boîtes à chansons avec mes amis, dans les années 1990, pour chanter du Plume, du Harmonium, du Beau Dommage et du Paul Piché;

Terminer une soirée de karaoké en chantant Tu ne sauras jamais, des BB, Pour que tu m’aimes encore, de Céline ou N’importe quoi, d’Éric Lapointe;

Valérie, qui fredonne des chansons aux enfants chaque soir avant le dodo;

Embrasser ma fille, Juliette, qui donne des cours de francisation aux immigrants;

Aller aux obsèques de Karl Tremblay au Centre Bell, avec mon fils Philo, et pleurer à chaudes larmes devant ce dernier, comme mon père l’avait fait à mes côtés à la mort de René Lévesque;

Aimer toutes ces personnes ayant vécu le processus du déracinement migratoire que j’ai pu connaître, et avec lesquelles j’ai développé des amitiés extraordinaires, tout simplement parce qu’elles parlent français;

Écrire plusieurs études sur l’anglicisation et une nouvelle Charte de la langue française (projet de loi 593) à titre d’attaché politique du député de Borduas, Pierre Curzi;

Organiser pour Pierre Curzi sa sortie fracassante du Parti Québécois;

Être directeur général d’un Mouvement Québec français sans un sou, dans une apathie collective face à l’anglicisation;

Faire des chroniques sur la langue à l’émission de Jacques Létourneau, pour FM 103,3 – La radio allumée;

Me promener à Montréal et à Longueuil et entendre de plus en plus de conversations en anglais dans des endroits où, il y a 20 ans, un observateur se serait assis sur un banc pendant des semaines sans en entendre une seule.

Me sentir tellement appuyé par mes proches et mes amis qui me soutiennent pour que ce livre soit un succès, parce que je porte avec eux ce désir que le français au Québec perdure pour les siècles à venir.

C’est le cœur de ma vie, comme la chanson de Michel Rivard. Merci à toutes et tous de la chanter avec bonheur à mes funérailles.

Introduction

Une minorisation organisée qui mène à l’assimilation

On est encore des porteurs d’eau
à la solde des gens de l’élite
et des pleins d’marde en tuxedo !

— Les Cowboys fringants, En berne, album « Break syndical »

Depuis 1755, les dirigeants anglophones entretiennent un système dont l’objectif est d’effacer la présence francophone en Amérique. La machine à assimiler est bien rodée : on minorise les francophones dans un territoire, puis on les assimile par le biais de la force armée, de la constitution, des lois, et par le refus d’investir dans des institutions publiques de langue française hors Québec, tout en surfinançant les institutions anglophones au Québec. Jusqu’au milieu du 20e siècle, les pratiques de minorisation et d’assimilation se sont déroulées sans gêne, au grand jour. Aujourd’hui, les ingénieurs de notre perte ont fabriqué une machine furtive : le poison est administré quotidiennement, à dose homéopathique. Nous vivons dans une société anglonormative qui dicte nos comportements et nos actions, à notre insu.

Les apôtres de la canadianisation de nos âmes ont réussi à nous faire croire que nous sommes les agresseurs de la « minorité anglophone » du Québec. Notre salut se trouverait dans la position moralement supérieure du Canada anglais, qui travestit chaque offensive collective des anglophones contre la langue française en un droit individuel à se défendre contre la tyrannie de la « puissante majorité » francophone du Québec.

Nous en sommes venus à croire dur comme fer que la majorité continentale de la langue la plus puissante de l’histoire de l’humanité serait une minorité comparable aux francophones du Canada anglais ou aux minorités visibles, de genre, de religion ou de handicaps. Quand un avocat dit dans les médias que la loi 96 (la loi 101 bonifiée) porte atteinte aux « droits fondamentaux de la minorité anglophone », nous nous sentons coupables devant de tels larmoiements. Pourquoi?

Nous sommes les bons !

Nombre de jeunes Canadiens faisant le tour du monde avaient l’habitude d’accrocher un drapeau canadien sur leur sac à dos, afin qu’on les différencie des Américains. Ces Canadiens affichaient leur différence pour se protéger contre ceux qui en auraient voulu aux Américains. Nous ne sommes pas des agresseurs ! Nous sommes venus en paix ! Nous sommes les bons !

La nation canadienne est, comme toutes les nations du monde, une construction sociale. Selon cette construction, le Canada est la nation la plus gentille, la plus progressiste, la plus ouverte et la moins raciste de l’histoire de l’humanité. Quand on demande aux Canadiens quelles sont les différences entre le Canada et les États-Unis, ils répètent l’histoire qui leur a été racontée. Les Américains sont guerriers et expansionnistes avec leurs multiples interventions militaires dans le monde, alors que le Canada est un acteur du maintien de la paix avec l’envoi de ses Casques bleus dans les Balkans et au Rwanda. En diplomatie, le Canada fait bonne figure et pratique la conciliation, afin que tous en arrivent à une entente négociée. Nous sommes des facilitateurs. Nous sommes les bons !

Les Américains sont des conservateurs dangereux avec leurs armes en vente libre, leur penchant plus prononcé contre l’avortement et leur système de santé privé. Chez nous, ce n’est pas aussi barbare ! Nous sommes les bons !

Les États-Unis seraient un pays où le racisme est érigé en système à l’encontre des Noirs, par opposition au Canada où il n’y aurait pas de structure de domination à l’endroit des Premiers Peuples, des minorités visibles et des francophones. Quand on apprend la découverte d’un charnier rempli de 215 enfants autochtones à Kamloops en Colombie-Britannique, les Canadiens n’en croient pas leurs yeux et leurs oreilles. Dans cette construction sociale de la nation canadienne et de son récit, les Canadiens français ne participeraient pas non plus à la structure de domination envers les Premiers Peuples. Par le biais de l’Église catholique et de ses pensionnats autochtones qui étaient ni plus ni moins des structures d’assimilation et d’acculturation des Autochtones, les francophones du Canada et du Québec ont participé à ce génocide ! Impossible, nous sommes nous-mêmes des victimes des Anglais ! C’est nous les bons parmi les bons ! Nous nous mentons, car il nous est impossible d’aller à l’encontre du récit orchestré et véhiculé par le régime politique, qui nous l’a répété ad nauseam ! Pour l’anthropologue québécois décédé en 2021, Serge Bouchard, il fallait lever le voile sur l’histoire du Canada et sur le récit des rapports entre Blancs et Autochtones au Canada ! Pour Bouchard, il fallait réécrire l’histoire du régime colonial canadien. Nous devons changer le récit !

Le racisme à la base du génocide de basse intensité

Le carburant de la machine à assimiler est la peur ressentie par plusieurs anglophones à l’égard des francophones et la haine alimentée à l’encontre de ces derniers par les médias et les politiciens de langue anglaise. Sans cela, aucun anglophone en position de pouvoir n’accepterait de nous minoriser et de nous assimiler. Il n’y a pas de peuple plus raciste qu’un autre, mais il y a des systèmes qui favorisent l’expression la plus condamnable de cet état d’esprit. L’hostilité d’une partie des anglophones se traduit par des écrits et des propos francophobes. Ce racisme décomplexé jumelé aux structures étatiques du régime contribue à une acceptation servile, par nombre de francophones, de leur « minorisation » et de leur « assimilation » organisées. Il ne s’agit pas de racisme systémique. Pire, c’est un génocide culturel et linguistique à basse intensité. Je sais, c’est une affirmation forte qui peut rebuter. J’en conviens. Comment nommer cette strangulation lente et préméditée du français au Canada?

Au Québec du 21e siècle, un francophone qui ne parle pas anglais est perçu comme fermé, ou handicapé, comme s’il lui manquait un membre essentiel à une mobilité pleine et entière. La qualité individuelle la plus recherchée est celle de parler anglais sans accent. Les anglophones ne doivent pas entendre la francité, potentiellement handicapante pour qui souhaite se hisser aux plus hauts échelons du pouvoir. Nous désirons nous effacer pour vivre librement, comme les anglophones dans le monde des Anglo-saxons ! Nous sommes comme ces femmes dans un monde d’hommes qui jouent les caméléons pour que leur différence de sexe passe inaperçue. Nous ne sommes pas libres comme les anglophones le sont. Il y a encore et toujours une structure de domination. Nous en sommes venus à trouver normal de tous passer à l’anglais quand un anglophone entre dans une pièce où dix francophones discutaient en français, un instant auparavant. Nous voulons accommoder et être efficaces ! Je ne cherche pas à blâmer qui que ce soit. Je tiens plutôt à faire ressortir que nous vivons dans un monde anglonormatif qui minorise et assimile.

L’assimilation et la minorisation organisée des francophones

L’État canadien, par sa constitution, ses lois, ses règlements, ses directives, ses programmes et ses politiques, agit sur les différents éléments de l’écosystème linguistique où des langues sont en concurrence, pour aller chercher des locuteurs supplémentaires et s’imposer sur le territoire. Au Canada, l’anglais domine comme langue assimilatrice et comme langue commune dans l’espace public. Le français se meurt dans toutes les provinces, hormis au Québec. À l’intérieur de ce seul bastion où ils étaient numériquement les plus nombreux, les francophones ont été maintenus dans un système de classes socioéconomiques tout juste au-dessus des Premiers Peuples, ceci jusque dans les années 1960. Puis est arrivé ce jour où les francophones ont utilisé l’État québécois pour redistribuer la richesse et changer l’ordre de domination, établi en fonction de la langue parlée : la très grande majorité des anglophones en position de pouvoir n’a jamais accepté de devenir l’égale des francophones. Depuis l’adoption de la loi 22, en 1974, ces anglophones se sont organisés avec l’aide du gouvernement fédéral canadien-anglais pour affaiblir toutes les mesures qui auraient pu favoriser l’usage du français dans l’espace public. Ils ont miné l’écosystème linguistique du Québec. Pire, avec sa Loi sur les langues officielles, sa Charte canadienne des droits et libertés et son putsch constitutionnel de 1982, le régime colonial canadien-anglais a mis en opposition systémique, dans les cours de justice, les francophones hors Québec et leurs frères québécois. Diviser pour mieux régner !

Quand le français hors Québec est sous respirateur artificiel, tandis que le Canada gêne l’épanouissement du français au Québec même, on peut dire que les francophones font l’objet d’une minorisation et d’une assimilation organisées.

Pourquoi ce livre?

Nous tenterons de comprendre comment s’articulent les structures qui mènent à la haine, à la méfiance et à la suspicion de plusieurs anglophones par rapport aux francophones et aux indépendantistes.

Comment autant de locuteurs de la langue la plus puissante au monde sur les plans scientifique, culturel, économique et politique, qui vivent au sein d’un pays et d’un continent très majoritairement anglophones, peuvent-ils être autant effrayés par la présence d’une autre langue? Le récit incontesté de la nation canadienne en est la cause.

Comment expliquer que, devant l’anglicisation mondiale des sphères citées précédemment, le gouvernement fédéral canadien et son armée de fonctionnaires ne réagissent pas pour faire contrepoids, en jetant du lest afin que le français soit vraiment en santé sur le territoire québécois, à défaut de pouvoir sauver le patient déjà asphyxié par les autorités provinciales anglophones dans le ROC (Rest of Canada)? Tant que le récit ne changera pas, rien ne changera.

Comment les individus qui composent le gouvernement canadien, majoritairement anglophone, peuvent-ils encore, en toute conscience, combattre le fait français au Québec à travers les programmes de Patrimoine canadien? Because le récit véhiculé par les médias anglophones !

Pourquoi, au Québec, une part non négligeable de francophones préfèrent-ils une anglicisation tranquille de la société à l’imposition de mesures qui donneraient un nouveau souffle au français? Pourquoi la fatigue culturelle du Canada français dont parlait Hubert Aquin en 1962 semble-t-elle autant encore d’actualité en 2026? Pourquoi un individu qui se tient debout pour le français est-il perçu comme étant marginal, dérangeant, fermé, à la limite raciste?

Cet essai lève le voile sur les structures d’un système, le régime colonial canadien-anglais, où le discours vient alimenter la peur des citoyens canadiens-anglais à l’égard des Québécois, des francophones et surtout des indépendantistes. Ces citoyens, sans préjugés à la base, consomment une rhétorique qui construit un « Autre » en le diabolisant, ce qui pousse la classe politique à agir pour sauver les anglophones « en danger » sur le territoire québécois.

Chacun des dix chapitres qui suivent effeuille les structures du régime colonial anglais afin de le mettre à nu. J’espère ici éveiller les consciences sur la réalité des francophones au sein du régime. La minorisation et l’assimilation des francophones au Canada ne sont pas une fatalité ou une loi divine inviolable. Levons le voile sur le récit de la nation canadienne, réécrivons l’histoire et ajoutons une nouvelle brique au mur de la décolonisation des peuples.

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