Les manifestations font échos aux lettres de protestation, les dirigeants d’organismes multiplient les cris d’alarme, les artistes de toutes disciplines crient au secours, les commentateurs potassent les statistiques, les entrevues mettent en scène les figures les plus connues, rien n’y fait. La crise du monde culturel n’émeut guère le gouvernement du Québec, celui d’Ottawa pas davantage. Il s’en trouve malheureusement encore trop pour s’en étonner. Et peut-être encore davantage à subir l’effet dépresseur d’un martelage médiatique qui multiplie les reportages distillant les sentiments d’impuissance et de résignation.
Le Québec ne va pas bien.
La crise dans la culture n’est, de fait, qu’une manifestation de la crise de la culture, plus profonde, plus existentielle. C’est une crise de la référence vitale, pour rester dans l’univers interprétatif de Fernand Dumont. Le Québec qui a toujours eu du mal à se faire confiance glisse insidieusement du doute à la démission. Les œuvres, l’héritage, le patrimoine, la langue pour dire le monde sont en voie de chosification, ultime étape avant la folklorisation. Le point de rupture est peut-être atteint. Celui où tous les mécanismes d’institutionnalisation cessent d’irriguer les lieux et les logiques de socialisation. Les moyens demeurent, mais se transforment progressivement en vestiges et en décor, cessant de servir de socle. Le sort de la chanson québécoise (que le langage aliéné désigne comme « francophone ») sur les plateformes de diffusion n’est pas seulement un fait, c’est une preuve.
Les Québécois et les Québécoises vivent dans le déni. Notre minorisation est un fait accompli dans le régime politique. Et les alibis qui fleurissent pour légitimer ce déni, dressent des écrans derrière lesquels le réel ne cesse d’en déployer les conséquences. Le Québec perd de plus en plus rapidement les moyens de se définir et se gouverner selon son génie propre. Et c’est parce qu’il est dangereusement tentant de se laisser engourdir par la facilité temporaire des petits renoncements qu’il peine à comprendre et accepter ce que les forces de nivellement sont en train de faire de lui. Laisser les Américains s’emparer des grands festivals et des agences de distribution et s’imaginer que cela sert le milieu et le rayonnement, c’est un exemple de plus de l’aveuglement volontaire.
La tempête qui secoue les milieux culturels est une vraie crise structurelle. Elle ne se résoudra pas en ajoutant de l’argent. Même si les revendications sont fondées, l’accroissement des moyens ne règlera rien. Parce que c’est une crise structurelle, il faut la voir et la résoudre en changeant les termes qui l’ont rendue possible. Les causes sont multiples et d’effets plus ou moins déstructurants selon les domaines, selon qu’on considère le court ou le long terme, selon qu’on veuille s’y adapter ou s’en affranchir. Le chantier qui s’ouvre est celui de l’émancipation ou du consentement. C’est dire que ce n’est pas d’abord une affaire de gestion, mais bien de création et de projection, d’architecture et non pas de bricolage.
Il faut distinguer au moins trois registres dans lesquels il faut lire la situation présente et les possibles qu’elle peut laisser entrevoir. Ce qui est d’abord manifeste : une crise industrielle comme en connaissent régulièrement les autres secteurs de l’économie. Ce qui l’est un peu moins, il s’agit aussi d’une crise institutionnelle qui révèle les limites et les contradictions de l’arrangement politique de soutien à la vie culturelle au sens large. Enfin, ce qui peine à émerger dans la conscience collective et dans le débat public, le flageolement de la culture, de ce qu’elle véhicule et peut donner à vivre, relève d’une crise anthropologique – ou existentielle, si l’on préfère. Se désintéresser de soi-même ou s’accommoder de ce qui peut amener des pans entiers de la société à se projeter dans des imaginaires frelatés, cela renvoie à l’intériorisation de la domination culturelle et à la spirale de l’assimilation.
Dans le contexte d’ébullition et de très forte créativité nourrie par l’élan national qui devait conduire au référendum de 1995, les milieux culturels ont embrassé avec enthousiasme la notion d’industrie culturelle. Portée indifféremment par les libéraux et les péquistes, la notion s’inscrivait parfaitement dans la montée du néolibéralisme, un courant toxique dont le Québec culturel récolte les fruits amers. Toute une génération d’entrepreneurs s’est ingénié à faire naître des organisations et des entreprises qui ont profité allègrement du climat. Les gouvernements n’ont pas lésiné et des succès remarquables ont été réalisés. Des succès portés et porteurs d’une logique de développement qui s’est déployée allègrement dans l’enthousiasme des idéologies managériales qui faisaient les belles heures des programmes universitaires.
Le ver était cependant dans la pomme. Le développement des marchés, les conditions de financement, les exigences de rendement et tout ce qui nourrit les mouvements de concentration n’ont pas manqué d’opérer. Combinée à l’attrait de la vie de rentier, baignée dans le syndrome d’Elvis Gratton et gorgée des lieux communs sur l’ouverture et la conquête de marchés, cette évolution a jeté les bases d’une inféodation dont les grands symboles sont ceux d’Evenko, de Ticketmaster sans parler du Cirque du Soleil. Tout n’a pas été bazardé, tant s’en faut, mais sans temporisation par le cadre de l’intérêt national les logiques de marchés n’en continuent pas moins de miner les représentations des enjeux. C’est pourquoi les revendications concernant l’accroissement du soutien étatique ne pourront, au mieux, que servir à acheter du temps. L’accroissement des budgets risque même d’attiser les convoitises et de rendre plus attrayants certains joyaux.
Il y a une chose telle que le statut d’équipement stratégique qui fait défaut. Un statut qui se définit non pas seulement par un rôle-clé dans la chaîne de valeur, mais d’abord et avant tout par sa place dans une architecture institutionnelle vouée à la pérennisation et à l’enrichissement de la vie et de la culture nationale. Cela renvoie, de fait, à la conception non pas seulement de l’écosystème de marché (configuration de l’offre, structuration de la demande), mais encore et surtout à la place de la culture dans l’encastrement de ses instances dans un complexe institutionnel configuré sur une vision du développement culturel. C’est là où la définition de la situation subit le plus de distorsions. La politique de la culture québécoise ne relève pas seulement de l’Assemblée nationale et du gouvernement du Québec. Tout son dispositif de soutien et d’accompagnement est prisonnier d’un système dual qui donne à Ottawa les principaux moyens d’en infléchir le développement, d’en subordonner les acteurs à un cadre où ils sont structurellement minorisés. Un cadre où ils sont à la merci d’une majorité, d’institutions et d’appareils qui leur imposent, au mieux, des compromis et, au pire, des prix de consolation. Arbitrages à Radio-Canada, à Téléfilm Canada, tergiversations sur la loi du droit d’auteur, velléités de législation d’encadrement du numérique, tout l’avenir est conditionné par une logique qui se définit et se décide à Ottawa. Le Québec plaide, quémande, attend reconnaissance et ses acteurs restent à la merci d’un système de priorisation qui ne considère ses ambitions et finalités qu’en tant que matériau à compromis.
Le Conseil des arts, le CALQ, les programmes de subventions définis en tenant compte de la contribution de l’Autre gouvernement, les autorisations requises par Patrimoine Canada, tout cela ne peut servir à définir une voie de sortie de la crise. C’est cette configuration duale qui, si elle est maintenue, ne servira qu’à engendrer d’autres solutions incohérentes. Télé-Québec sous l’autorité du CRTC, Radio-Canada au service l’unité nationale, même à budgets bonifiés ne serviront jamais à donner les assises fortes requises pour affronter les puissances hégémoniques américaines. Leur rôle dans la construction du narratif cultuel et médiatique est celui de maintenir le brouillage symbolique, de fixer des catégories de pensée qui coupent la culture de son expression nationale. Elle enferme le débat public dans les logiques de la « reconnaissance » : reconnaissance du fait français, reconnaissance de la contribution des acteurs culturels au dynamisme canadian, etc.
Ce qu’il faut pourtant ce sont des institutions à qui on confie le statut et le rôle d’institutions fondatrices. Et ce rôle doit en faire des clés de voûte de la transmission culturelle. Un rôle qui ne consiste pas à ajouter, par exemple, un peu plus de culture québécoise dans les écoles, mais bien de placer les objectifs institutionnels de socialisation et de valorisation des œuvres au fondement de la mission de l’école. Ce caractère fondateur devrait aussi se retrouver dans l’ensemble des instances de promotion et de diffusion. Qui peut sérieusement prétendre que la culture québécoise jouit d’une véritable centralité dans l’univers médiatique où la moindre série sur Netflix peut suffire à relayer aux faits divers l’actualité théâtrale ou musicale. Certes, les médias n’oblitèrent pas la culture et l’actualité culturelle, mais elle ne s’y trouve pas le foyer organisateur du traitement éditorial. Nombre d’observateurs étrangers ne cessent de s’étonner de voir l’extraordinaire dynamisme culturel présenté de manière si éloigné de la centralité qui devrait être la sienne.
Cette relégation, ce délaissement par consentement ou indifférence ne renvoient pas seulement à la présence secondaire et minimisée de la vie culturelle. Elle est nourrie par le doute existentiel qui ronge la société québécoise. Ce doute est tout autant à l’origine que la conséquence de l’ambivalence politique qui amène une majorité à douter de sa propre légitimité. À se laisser culpabiliser par le traitement méprisant que lui sert le Canada depuis toujours. À se sentir à la gêne de se proposer aux immigrants et étrangers, de douter de la valeur de sa contribution à l’histoire universelle. Ceux-là qui s’étonnent de voir de jeunes élèves ignorants des symboles les plus forts et des figures les plus notables du Québec ont tort de ne s’en remettre qu’à l’action organisée des institutions. La vulnérabilité maintes fois constatée d’une jeunesse exposée à la barbarie des médias sociaux et de la médiocrité hollywoodienne devrait d’abord faire voir les lacunes de la socialisation primaire. Le Québec a un problème grave de transmission. Un problème engendré par des siècles de domination culturelle et aggravé désormais par le déferlement des multiples manifestations de l’hégémonie américaine. C’est ce déficit de transmission que génère l’insécurité identitaire qui, à son tour, induit une boucle d’aliénation de plus en plus étouffante.
Rien ne va plus. Encore une fois. Le Québec est encore confronté à la nécessité de se braconner un espace, de tailler des brèches dans des murailles surdimensionnées. Il y parvient cahin-caha, à grands coups de 12 août j’achète un livre, de 12 février j’achète un billet pour une sortie culturelle et autres initiatives qui participent du même esprit. Des initiatives méritoires, certes, qui n’ont pas une portée suffisante pour briser les carcans, mais qui ont le mérite de faire la preuve que des réponses sont possibles, que des appels à la mobilisation peuvent compter sur une certaine disponibilité collective.
Derrière les appels au local et à la résistance devant les manœuvres américaines, se dessine comme en creux la volonté de se réaffirmer légitime d’exister. Une volonté qui avance tapie derrière les menées patriotardes canadian et qui s’affirme avec moins de gêne parce que le Canada plastronne à grands coups de réclames de Canadian Tire et autres manœuvres concertées pour plaquer des maple leaves tout partout. C’est, pour le moment, encore une volonté qui reste prisonnière de la pensée minoritaire. C’est une manifestation de résistance qui devra déboucher sur l’esprit de riposte. Dans les luttes et la conjoncture qui s’amorcent, il faudra choisir la voie de l’émancipation, faire primer la volonté de vivre sur la résignation de s’accommoder d’un ordre que la domination culturelle et politique établira en nous assignant à demeure. Il faut en finir avec la restriction mentale qui assortit les gestes et encarcane les revendications dans les précautions verbales qui intoxiquent à grands coups de « au Québec et au Canada ». Cette ambivalence est malsaine – une précaution langagière pour se dédouaner de parler de soi. L’on sait bien qu’elle tient davantage de l’hypocrisie et de la soumission que de l’adhésion franche.
Ce que la crise culturelle nous révèle, c’est la nécessité de refonder notre question nationale. Et de le faire en en faisant le socle de notre vie collective. En misant une fois pour toutes sur notre génie propre. En consentant enfin à nous tenir tous à la hauteur des rêves les plus fous qui nous ont menés jusqu’ici. En gardant vivants les désirs de foncer dans l’avenir avec l’audace de penser que nous finirons par vaincre la peur. À commencer par celle de nous-mêmes.



