Or je vois nos êtres en détresse dans le siècleMention au prix André-Laurendeau 2010. Texte d’une conférence prononcée le 12 mars 2010 dans le cadre du colloque « Vainqueurs ou vaincus ? L’influence des idéologies sur la mémoire et l’histoire », organisé sous les auspices de l’Association des étudiants en histoire de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Son titre complet est: De quoi payons-nous le prix, de la défaite ou d’y avoir survécu ?
je vois notre infériorité et j’ai mal en chacun de nous
— Gaston Miron Pour moi, ce qui fait la raison d’appartenir à ce peuple-ci, de se solidariser avec lui, c’est le caractère extraordinairement tragique de son histoire, cette recherche pénible de soi.
— Fernand Dumont
Le titre de cette conférence se veut délibérément provocant. Car mon intention n’est pas tant ici de discourir savamment sur notre histoire que de vous transmettre une part de mon inquiétude touchant l’avenir de ce que le chanoine Groulx appelait « notre petit peuple ». Vous voyez qu’en évoquant d’entrée de jeu l’auteur de Notre maître, le passé, je ne crains ni l’anachronisme ni le procès d’intention.
J’aurai bientôt soixante ans. J’ai grandi à la fin d’une époque et au commencement d’une autre, à cheval entre deux cultures, dans ce clair-obscur entre la grande noirceur et les lumières de la Révolution tranquille. Et j’ai suffisamment connu ladite noirceur pour ne point la regretter, bien que je n’entretienne ni rancœur ni mépris pour ce que Fernand Dumont qualifia de « modeste, mais troublante tragédie[1] », ce que fut en effet la survivance canadienne-française. Quant à la Révolution tranquille, j’avoue qu’il m’arrive de plus en plus fréquemment d’en éprouver la nostalgie, peut-être parce que je vieillis et que la Révolution tranquille évoque le temps de ma jeunesse, cette période de la vie où tout est encore possible, où l’avenir est vertigineusement ouvert. En quoi j’aurai vécu ma jeunesse en phase avec l’époque où elle s’est déroulée, car le Québec de la Révolution tranquille fut celui de toutes les promesses, celui où, après une longue hibernation, la société québécoise paraissait renaître à elle-même, en revendiquant haut et fort son droit à l’existence, et non plus seulement à la survivance. Comme si l’horizon s’éclaircissait soudain, dévoilant un espace illimité de liberté que ceux de ma « génération lyrique », les baby-boomers, explorèrent tous azimuts, au risque parfois de s’y perdre.
Un demi-siècle plus tard, cet horizon s’est effacé, nous laissant comme orphelins d’un avenir que nous avions cru nôtre. Le train de l’histoire est passé et nous n’avons pas su le prendre. Il est passé à deux reprises, en 1980 et en 1995. Il ne roulait pourtant pas très vite, le train de la souveraineté-association. Celui de 1995 était d’ailleurs traîné par une vieille locomotive recyclée du Canadien Pacifique : la locomotive Bouchard, plus conforme que la locomotive Parizeau aux normes de sécurité canadiennes, et donc plus susceptible de rassurer les voyageurs timorés. Nos ingénieurs référendaires s’étaient dit qu’avec une locomotive comme celle-là les Québécois hésiteraient moins à prendre le grand train de l’histoire. Apparemment, le calcul n’était pas mauvais, puisque, comme vous le savez, il s’en est fallu de très peu pour qu’ils fussent une majorité à y monter. Sauf qu’avec une locomotive aussi incertaine que la Bouchard, je doute fort que le train nous eût conduits dans un nouveau pays. (Soit dit en passant, je vous invite à lire l’article que Pierre Dubuc a consacré à Lucien Bouchard dans la dernière livraison de L’aut’journal, article qui a pour titre « Le capitulard ».)
Quoi qu’il en soit, deux défaites référendaires plus tard, le projet d’indépendance du Québec, qui fut l’un des moteurs, sinon le principal moteur de la Révolution tranquille, se trouve aujourd’hui dans une impasse qui me paraît de plus en plus insurmontable. On dira que j’exagère et que je capitule à mon tour. Capitulard, non, mais pessimiste, assurément. Car comment ne pas l’être devant les « sombres temps » qui s’en viennent, et d’autant plus inexorablement que l’on se refuse à les voir venir, telles ces autruches qui, pour échapper à la menace et à la peur, se plongent la tête dans le sable. À la fin de sa vie, quelques semaines avant le référendum de 1995, Fernand Dumont – dont nos jovialistes ont maintes fois fustigé le pessimisme – déclarait ceci dans une entrevue : « Je crois que nous sommes devant le désarroi. Personne ne le dit trop officiellement, personne n’ose l’avouer parce que, évidemment, comme discours, ça n’a pas beaucoup d’avenir et surtout ça ne peut pas être beaucoup détaillé ». Et il ajoutait, à propos du discours de nos élites, celles qui justement ont fait la Révolution tranquille, que leur discours ne représente plus « les inquiétudes, les désarrois de notre société, qui est confrontée au vide et à la menace – qu’on n’ose pas envisager en face – de sa disparition[2] ».
Disparition : le mot est fort. Mais je crois qu’il ne l’est pas trop. Dans Raisons communes, le même Dumont écrivait ces lignes terribles que d’aucuns ne lui ont d’ailleurs jamais pardonnées :
Qui n’a songé, plus ou moins secrètement, à la vanité de perpétuer une telle culture [québécoise] ? Cet aveu devrait commencer toute réflexion sur l’avenir. Nous avons à répondre de la légitimité de notre culture, et plus ouvertement que nos devanciers. La plupart d’entre eux n’avaient d’autres ressources que de suivre la voie de la fatalité ; beaucoup d’entre nous, plus instruits, davantage pourvus de moyens financiers, disposent des moyens de quitter ce modeste enclos sans bruit ou avec fracas, exilés de l’intérieur ou de l’extérieur. Oui, les privilégiés ont le loisir de se réfugier dans l’ironie ou la fuite. Mais, grandes ou petites, les cultures ne meurent pas d’une subite défection ou d’une brusque décision. Une lente déchéance, où des éléments hérités se mélangent à ceux de l’assimilation : ainsi se poursuit, pendant des générations, l’agonie des cultures qui n’épargne que les nantis[3].
Les signes de cette « lente déchéance », de notre disparition tranquille, vous les soupçonnez sans doute, encore que vous soyez probablement (et cela se comprend) réticents à les reconnaître comme tels, préférant y voir les signes d’autre chose de beaucoup moins dramatique, ceux par exemple d’une crise passagère de notre conscience collective. Ainsi, on entend souvent dire que, si le projet souverainiste ne soulève plus grand enthousiasme dans la population, il n’y aurait pas lieu de trop s’en inquiéter puisque ce n’est pas la première fois dans notre histoire nationale que nous connaissons ce genre de torpeur. Il suffirait au fond d’attendre quelques années avant que ne se ravive la flamme nationaliste. Mais de quel nationalisme parle-t-on ici ? Je ne doute pas que la plupart des Québécois francophones soient encore et toujours nationalistes au sens où ils demeurent attachés à leur nation, à laquelle ils sentent bien, sans toujours pouvoir l’exprimer, qu’ils doivent une part essentielle de leur être. En ce sens là, les Québécois d’aujourd’hui ne sont pas moins nationalistes que ne l’étaient leurs ancêtres et que ne le seront sans doute leurs enfants et leurs petits-enfants. Je parierais même que les Québécois demeureront nationalistes jusqu’à leur dernier souffle, voire au-delà, je veux dire lorsqu’ils n’auront même plus de mots français pour exprimer leur attachement à leur défunte patrie, comme dans la chanson Mommy qu’interprétait naguère Pauline Julien et qu’a reprise l’incomparable Fred Pellerin (un diplômé de littérature de l’UQTR), une chanson dont je me permets de vous citer la dernière strophe :
Mommy, daddy, how come we lost the game ?
Oh mommy, daddy, are you the ones to blame ?
Oh mommy, tell me why it’s too late, too late, much too late ?
Toujours est-il que si les Québécois d’aujourd’hui sont restés nationalistes, leur nationalisme commence à ressembler dangereusement à celui de leurs ancêtres, au nationalisme canadien-français, dont ceux de ma génération et de la génération immédiatement antérieure ont fait le procès dans les années cinquante et soixante, le rejetant au nom du néonationalisme, c’est-à-dire d’un nationalisme non plus strictement culturel et conservateur, mais politique et axé sur l’indépendance du Québec. Or il semble bien qu’après les deux défaites référendaires, et surtout depuis la seconde, nous soyons revenus à la survivance, mais à une survivance exsangue en ceci qu’elle ne participe plus d’une idéologie globale, comme c’était le cas avec la survivance canadienne-française. J’entends par idéologie globale un ensemble de représentations collectives, de symboles et de valeurs partagées qui fondent et justifient l’existence d’une communauté humaine, le plus souvent en l’idéalisant. Telle était l’idéologie de la survivance, dont l’Église catholique fut la matrice et la gardienne pendant plus d’un siècle. Quels qu’aient été ses inconvénients, ses défauts et ses excès, quels que fussent les mythes et les illusions dont elle se nourrissait, il n’en demeure pas moins que c’est grâce à cette idéologie dite clérico-nationaliste, et à la fonction identitaire qu’elle remplissait, que nous avons survécu comme nation distincte en Amérique, que nous avons pu persévérer dans notre être canadien-français. Louis Hémon, dans son fameux roman Maria Chapdelaine, écrit en 1912, a bien dégagé le sens de cette idéologie essentiellement conservatrice. Je cite, presque de mémoire :
Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés […] Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s’il est vrai que nous n’avons guère appris, assurément nous n’avons rien oublié […] De nous-mêmes et de nos destinées, nous n’avons compris clairement que ce devoir-là : persister… nous maintenir… Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise : Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir… Nous sommes un témoignage.
Ce témoignage que nous étions avait pour support une idéologie globale, une idéologie ancrée dans une culture traditionnelle et dont la religion catholique formait le cœur. Inutile de vous dire que ce cœur ne bat plus très fort. D’où la question qui se pose à nous depuis la Révolution tranquille, et avec toujours plus d’acuité : comment parviendrons-nous à justifier notre existence collective sans la religion catholique ; autrement dit, sur quoi reposera désormais notre identité collective ? Ce n’est sans doute pas un hasard si, depuis plus de quarante ans, notre débat national se focalise sur la langue française, car celle-ci demeure à coup sûr notre caractère le plus distinct. Serait-ce le seul qu’il nous reste ? Cette langue, que nous prétendons aimer, mais que nous parlons et écrivons si mal, suffira-t-elle à elle seule à justifier la poursuite de notre aventure collective sur un continent où le français ne compte pratiquement pour rien ? Cette langue qui se folklorise depuis longtemps et dont la loi 101, malgré tous ses effets combien salutaires, ne parvient pas néanmoins à enrayer le déclin, en particulier à Montréal ; cette langue française que nous ont léguée nos mères et nos pères (nos mommies et nos daddies…), pourrons-nous continuer encore longtemps à la parler de préférence à l’anglais, sans que nous nous donnions des raisons plus solides de la pratiquer que celle de la simple commodité de l’échange, des raisons qui tiennent à la continuité de notre histoire et à la valeur de notre culture commune ?
Mais je laisse de côté cette troublante question pour revenir à celle qui lui est en quelque sorte préalable et qui donne son titre à ma conférence : « De quoi payons-nous le prix, de la défaite ou d’y avoir survécu ? ». Cette question découle du constat que je viens d’esquisser ; elle procède de la prise de conscience de l’impasse actuelle et du risque de dissolution identitaire auquel nous expose aujourd’hui notre incapacité collective d’accomplir la grande promesse politique de la Révolution tranquille. Comment expliquer cette incapacité ? Comment expliquer notre impuissance ? C’est la question à laquelle je voudrais maintenant tenter de répondre plus directement, en délaissant les symptômes pour porter mon attention sur les causes que ces symptômes révèlent et cachent en même temps. Mon diagnostic, je vous en préviens, ne sera pas très original, puisqu’il s’inspirera largement de celui que pose Fernand Dumont dans Genèse de la société québécoise, un ouvrage magistral dont je ne saurais trop vous recommander la lecture.



