Des rencontres significatives avec Hélène Pelletier- Baillargeon

J’ai connu Hélène Pelletier-Baillargeon assez peu, sinon par quelques rencontres au hasard de la vie. Et ces rencontres ont été significatives. C’est ce dont je veux témoigner ici.

J’ai connu Hélène Pelletier-Baillargeon assez peu, sinon par quelques rencontres au hasard de la vie. Et ces rencontres ont été significatives. C’est ce dont je veux témoigner ici.

En 1968, au sortir de mes études en théologie, Claude Ryan m’engage au Devoir comme reporter aux affaires religieuses. J’ai presque 24 ans. L’un de mes professeurs s’appelle Jacques Grand’Maison. Il fera partie de l’équipe de la revue Maintenant, revue « de culture et d’actualité », fondée peu avant mon arrivée au quotidien alors rue Notre-Dame. Y contribue aussi Fernand Dumont avec qui j’entretiens comme journaliste une relation privilégiée.

Wikipédia a dit de cette revue :

Maintenant figure ainsi aux premières lignes des débats idéologiques, culturels et politiques qui marquent la Révolution tranquille au Québec au cours des années 1960 à 1970. Elle est [écrit Jean-Philippe Warren] un des principaux lieux de rassemblement de ceux et celles qui voulaient pousser plus loin l’aggiornamento de l’Église catholique et contribuer, dans la foulée de cette rénovation, à l’édification d’une société québécoise plus juste et fraternelle1.

Je me reconnais parfaitement dans ces propos. Or, Maintenant me lit dans Le Devoir et moi, je lis Maintenant. Si bien qu’on m’invite à une réunion du comité de rédaction. Je me souviens en avoir été très honoré ! J’y rencontrerais l’intelligentsia catholique (et souverainiste !) de l’époque. Et c’est là que j’ai connu Hélène Pelletier-Baillargeon. Née en 1932, elle était de douze ans mon aînée. C’était en 1972. L’année suivante, elle devint la directrice de la revue jusqu’à sa disparition en 1975 après que les Dominicains l’eurent larguée.

En 1971, je l’ai croisée à nouveau, mais indirectement. J’appartenais alors, depuis 1969, à une « communauté de base », un regroupement de chrétiens qui rêvaient de reconstruire l’Église ailleurs que dans les grandes paroisses anonymes et sur le fondement d’une fraternité retrouvée. Cette même année 1969, l’Église d’ici vivait du reste une crise2. La publication par Paul VI de l’encyclique Humanae Vitae, en juin 1968, avait provoqué une rupture définitive de plusieurs chrétiens avec l’Église. Or, cette communauté accueillit favorablement la proposition d’un de ses membres, le cinéaste de l’ONF Guy L. Côté, de tourner avec lui, à titre d’équipe de réflexion, un film sur l’Église en train d’éclater dans ses formes traditionnelles et celle qui émergeait avec nous. Rien de moins  ! Cela donna Tranquillement pas vite, un très long métrage de près de 2 h 30 qui connut un vif succès, et est encore disponible en ligne sur le site de l’ONF.

Or, Hélène Pelletier-Baillargeon y apparaît à deux reprises. Dans une première séquence entourée de ses grouillants bambins, elle raconte être allée il y a peu chez un antiquaire avec son mari. Ils y ont trouvé un reliquaire de la Sainte-Croix dont le morceau de bois sacré n’avait pas été retiré de la lunule. Elle ne se dit nullement attachée à cette relique, mais elle reste troublée. Elle reconnaît en effet que dans cet objet dorénavant désuet, on retrouve « la foi de tout un peuple et de nos ancêtres ». Et son ton est immensément respectueux. Dans la seconde séquence, il est question de la confession. Avant, on magasinait les confesseurs; maintenant, chacun devient maître de sa conscience. Et, avoue-t-elle, « ce n’est pas plus confortable ! »

Le temps passe. Je la retrouve à la fin des années ‘70. Parmi les collaborateurs de la défunte revue Maintenant, on comptait des souverainistes bien connus, dont Jacques-Yvan Morin, alors ministre de l’Éducation. Madame Pelletier-Baillargeon est devenue sa conseillère politique. Elle et son patron logent dans les bureaux du 600 Fullum où j’ai aussi le mien. En effet, en 1974, j’ai quitté Le Devoir pour des raisons familiales et suis le fonctionnaire responsable de l’application de la Charte de la langue française en milieu scolaire.

Cette troisième rencontre aura un impact déterminant dans ma vie professionnelle. Un jour que je dîne avec Hélène à la cafétéria du 600 Fullum, elle m’interpelle vigoureusement : « Jean-Pierre, qu’est-ce que tu fais ici? Retourne au journalisme ». J’ai obéi ! À l’été 1980, je reviens au Devoir, où Michel Roy me propose de remplacer Lise Bissonnette partie en sabbatique à New York pour un an. J’y resterai jusqu’en 1991 pour devenir ensuite professeur en éducation à l’Université de Montréal. Cette fois, Hélène n’est pas intervenue !

Puis je l’ai perdue de vue jusqu’au début des années 2000. Pour une raison oubliée, mon épouse et moi nous retrouvons un bon dimanche chez les Pelletier-Baillargeon. Sur et au-dessus du piano, ils ont installé une galerie de photos de leurs ancêtres. Ils ont, comme moi, un intérêt certain pour la généalogie et l’histoire de leurs familles. De retour à la maison, nous entreprendrons de monter notre propre galerie de nos aïeux. Le plus ancien est né en 1798 ! Voilà un bel héritage de nos amis.

Enfin, c’est au sein de la Communauté chrétienne Saint-Albert-Le-Grand à laquelle nous appartenons, mon épouse et moi, que je retrouve Hélène et Jacques Baillargeon. Ces toutes dernières années, elle est malade. Chaque dimanche, son mari la pousse dans son fauteuil roulant depuis le garage du couvent des Dominicains jusque dans l’église. Ils se placent tous les deux en avant de la rangée de bancs face à l’autel. Après avoir communié, je passe devant eux et leur présente chaleureusement ma main. Après la messe, on se revoit souvent pour prolonger ce moment. Je resterai marqué par ces retrouvailles dominicales émouvantes.

Quand j’ai appris la mort d’Hélène, j’ai eu avec elle une ultime rencontre – si j’exclus ses funérailles – toute virtuelle, mais infiniment révélatrice de sa personne. À la bibliothèque de mon quartier de La Petite-Patrie, j’ai emprunté la biographie de Marie Gérin-Lajoie qu’elle a publiée en 1985 chez Boréal Express. J’y ai retrouvé non seulement une écrivaine remarquable, mais à travers son héroïne, les profondes valeurs à la fois spirituelles et séculières qui l’animaient elle-même.u


1 Maintenant (revue montréalaise). (2024, 24 avril). Dans Wikipédia.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Maintenant_(revue_montréalaise)

2 En 1969, l’épiscopat catholique du Canada, constatant la crise qui secouait la catholicité québécoise, avait demandé à Fernand Dumont, ami proche d’Hélène, de présider une commission d’étude sur l’avenir de l’Église. Jacques Grandmaison, autre ami d’Hélène, en était aussi membre.

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