Trois mois à peine après son entrée en fonction comme PDG d’Hydro-Québec, Michael Sabia lançait en grande pompe son pharaonique Plan d’action 2035, Vers un Québec décarboné et prospère (novembre 2023)1, qui, sous couvert de décarbonation et de prospérité économique, commandait une augmentation drastique – de l’ordre de 155-185 G$ d’ici 2035 – des investissements et des charges d’exploitation de notre Société d’État.
La nouvelle stratégie de développement éolien, évoquée dans le Plan d’action, sera par la suite détaillée dans un feuillet de 12 pages Tracer la voie vers une réussite collective (mai 2024)2. On y prévoit la réalisation de projets à grande échelle – de 1000 MW et plus –, en partenariat avec les municipalités et les Premières nations, avec pour objectif de produire plus de 10 000 MW de nouvelle capacité d’énergie éolienne d’ici 2035, en déployant 1000 à 1500 MW de nouvelle production par année. Pour chaque projet, les partenaires pourraient s’adjoindre une entreprise de l’industrie.
Quelques questions d’importance
Ce mégaprojet, qui semble sortir du chapeau d’un magicien, aurait dû, selon nous, découler d’un « Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques » (PGIRE) ou pour le moins, d’un BAPE générique sur la filière éolienne, comme certains le demandent. D’autant qu’il soulève des questions d’importance qui méritent d’être soumises à l’attention du public, clients d’Hydro-Québec et contribuables.
- Quelle est la limite d’intégration de l’éolien à notre système hydroélectrique? L’énergie éolienne est une source dite « fatale », c.-à-d. qu’elle est non contrôlable, et doit être récupérée et utilisée sous peine d’être perdue. Il faut demander aux autres moyens de production de s’effacer lorsqu’elle est produite : elle bénéficie donc d’un accès prioritaire au réseau. Hydro-Québec doit, à ce titre, réserver une partie de ses propres capacités – actuellement limitées – pour garantir l’intégration harmonieuse de cette production et assurer les services d’équilibrage entre l’offre et la demande, suivant différents horizons de temps et différents scénarios de contingence. Cette exploitation, qui a la particularité de commander des arrêts/démarrages fréquents des groupes turbines-alternateurs, pourrait contribuer à une augmentation significative des coûts de maintenance des équipements et du réseau auquel ils sont reliés. Une analyse technico-économique récente révèle d’ailleurs qu’« il existe un point critique au-delà duquel la charge supplémentaire rajoutée au réseau pour équilibrage rendra le fonctionnement en pointe non rentable3 ». La question à débattre plus largement est donc de savoir à quel niveau de pénétration se trouve l’optimum économique et, selon les structures corporatives et contractuelles en cause, qui assumera les risques, les coûts et empochera les bénéfices? Il est dit dans le Bilan de l’intégration de l’éolien au système électrique québécois à la fin 20154 qu’« Hydro-Québec n’a pas systématiquement étudié l’impact d’une très grande pénétration éolienne sur son système ». Avant tout développement intempestif de nouvelles capacités de production éolienne à raccorder à un réseau dont les actifs, de l’avis de la Vérificatrice générale du Québec, sont vieillissants5, et surtout, avant la conclusion de toute entente commerciale avec des tiers, il faut exiger de nouvelles études indépendantes et publiques sur cette question fondamentale…
- Est-ce la meilleure stratégie pour satisfaire nos besoins? Ceux, notamment, de disposer de suffisamment de capacité pour répondre aux pointes de demande? Il faut savoir que la disponibilité de la production éolienne, intermittente, car elle est dépendante de la vitesse du vent, ne peut, de ce fait, ni répondre à la demande de base (en continu : 24 h/24, 7jours/7) ni être garantie à la pointe ! Il faut aussi juger de la valeur de cette filière à l’aune d’un facteur d’utilisation moyen de 35 % (comparativement à 65 %, pour la production hydroélectrique6), qui représente le rapport entre la puissance maximale théorique d’une éolienne (c’est-à-dire sa production si le vent soufflait 100 % du temps à la vitesse nominale et la production qui a effectivement lieu, au cours d’une année). Dans le cas qui nous occupe, une capacité installée de 10 000 MW livrera une puissance effective de 3500 MW…
- Est-ce que la conclusion de partenariats financiers est d’intérêt public? Alors qu’Hydro-Québec a la capacité de réduire les coûts des projets, d’une part par des économies d’échelle et d’autre part en ayant de meilleures capacités d’emprunt, quel est l’avantage, autre que de procéder à une privatisation en douce de la production sur la base de motifs vertueux, de solliciter la participation financière des communautés autochtones ou des municipalités? De l’avis même du chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), les communautés ne disposent pas de suffisamment de capitaux pour prendre des participations importantes dans de futurs projets7. Et ceci, alors qu’aucun de ces « partenaires » n’a, par ailleurs, d’expertises techniques ou de gestion dans ce type de mégaprojet. Il est mentionné, bien candidement, que « selon les circonstances et les préférences des Premières Nations et des municipalités », l’industrie (lire ici : entreprises, fonds de placement privés ou gouvernementaux8, etc. : il faut savoir que plusieurs entités, nationales ou internationales, sont actuellement à l’affut de potentiels investissements assurant une rente lucrative, sans grand risque, dans le secteur foisonnant et largement subventionné de l’énergie verte) pourrait prendre une participation financière de même que contribuer à la construction et à l’exploitation du parc éolien9 ! Hydro-Québec, dans sa grande magnanimité, consentirait même un financement « concessionnel » aux aspirants partenaires, leur assurant de conditions aussi flexibles qu’avantageuses : taux d’intérêt plus bas, périodes de remboursement plus longues, etc.10 Le pont d’or quoi ! Signalons que les modalités contractuelles qui prévaudraient dans le cadre de ces projets seraient fort probablement soumises au droit commercial donc au respect de la confidentialité11.
Moins de transparence donc !
Nous croyons qu’Hydro-Québec doit conserver la propriété exclusive de ces actifs stratégiques et demeurer maître de ses décisions, ceci au bénéfice du plus grand nombre… Et, selon nous, le régime de redevances, qui a cours, n’a, contrairement aux prétentions du PDG d’Hydro-Québec, rien perdu de sa « modernité » puisqu’il permet aux communautés de bénéficier de retombées sans assumer les risques financiers associés à l’actionnariat/partenariat.
- Quelle est la réelle faisabilité – technique, économique, sociale et politique – de ce mégaprojet, à échéancier compressé dans un contexte de forte concurrence sur le marché mondial des composantes stratégiques, de l’accès contingent à une main-d’œuvre spécialisée, de la frilosité citoyenne en regard des impacts environnementaux des développements de type industriel, etc.? Si les investissements prévus sont déjà considérables – 30 G$ d’investissements privés et publics –, on peut aussi anticiper d’énormes dépassements de coûts, comme le démontre une étude exhaustive qui a passé au crible 16 000 projets dans 16 pays et 20 catégories, des aéroports aux centrales nucléaires12. 91,5 % des projets d’une valeur supérieure à 1 milliard de dollars ont dépassé l’estimation initiale, de 62 % en moyenne… Dans pareilles circonstances, la promesse du premier ministre de maintenir l’augmentation tarifaire annuelle de la clientèle résidentielle à 3 %, tant que son mandat serait renouvelé, sera-t-elle encore soutenable?
Face à de forts vents contraires?
Dans le contexte actuel où on annonce, entre autres, une escalade des tarifs à la frontière, une économie en contraction, un déficit record de 13,6 milliards en 2025–2026 et la décote de crédit du gouvernement du Québec, Messieurs Legault et Sabia devront assurément revisiter leurs plans à l’aune de la sobriété et de la prudence, en dégageant judicieusement les quelques lieux où l’action des pouvoirs publics sera la plus urgente et utile… Et le déploiement, sans plus de vision, de transparence et de consultation, de 10 000 MW de nouvelle capacité d’énergie éolienne d’ici 2035, n’en fait assurément pas partie…
1 https://www.hydroquebec.com/a-propos/publications-rapports/plan-action-2035.html
2 https://www.cubiq.ribg.gouv.qc.ca/notice?id=p%3A%3Ausmarcdef_0001324731&locale=fr
3 Cecilia Laza, « Stratégie GDA pour augmenter la fiabilité des passages hydrauliques des groupes turbines-alternateurs », mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en génie industriel, Université du Québec à Trois-Rivières, Novembre 2021.
4 Institut de Recherche d’Hydro-Québec, IREQ-2016-0059, Mai 2016, p. 73.
5 Hydro-Québec : maintenance des actifs du réseau de distribution d’électricité, Audit de performance, Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2022-2023, Déc. 2022, chapitre 5.
Voir aussi Hydro-Québec est de moins en moins fiable, La Presse, 7 déc. 2022 https://www.lapresse.ca/affaires/2022-12-07/rapport-de-la-verificatrice-generale/hydro-quebec-est-de-moins-en-moins-fiable.php
6 Les surplus électriques au Québec 2020, Chaire de gestion du secteur de l’énergie, HEC Montréal, p. 21.
7 Projets éoliens : l’accès au capital sera primordial pour les autochtones, Les affaires, 5 juin 2024.
8 La Caisse est partante, La Presse https://www.lapresse.ca/affaires/2023-11-08/expansion-d-hydro-quebec/la-caisse-est-partante.php
9 Tracer la voie vers une réussite collective, p. 9, 10 et 11.
10 Vers un Québec décarboné et prospère, p. 17.
11 C’est actuellement le cas pour le projet de ligne d’interconnexion Hertel-NewYork qui a donné lieu à la mise en place d’une société en commandite liant Hydro-Québec et le conseil de bande mohawk de Kahnawake.
12 Flyvbjerg, Bent, and Dan Gardner. How Big Things Get Done: The Surprising Factors That Determine the Fate of Every Project, from Home Renovations to Space Exploration and Everythingin Between. Crown Currency.



