Une vaste campagne de propagande tente de nous convaincre qu’il manquera d’électricité pour réaliser la transition énergétique. On nous pousse donc à accepter de construire massivement des projets éoliens partout sur le territoire. De plus, on essaie de nous faire accroire qu’Hydro-Québec serait incapable d’y faire face et donc qu’il faudrait faire appel au secteur privé. Le projet de loi 69 viendrait d’ailleurs leur permettre de faire tout ce qui leur était interdit depuis la nationalisation de l’électricité par Lesage et Lévesque. Les prémisses de leur discours sont toutes fausses. En logique, c’est ce qu’on appelle des sophismes. En communication, c’est ce qu’on appelle de la désinformation.
Une justification trompeuse des projets éoliens
La justification de l’ensemble des projets éoliens basée sur les besoins identifiés de 20 TWh d’ici 2029 par le PDG d’Hydro-Québec pour la transition énergétique est trompeuse.
« Hydro-Québec estime que plus de 100 TWh additionnels d’électricité renouvelable seront requis pour que le Québec atteigne la carboneutralité d’ici 2050, dont 20 TWh d’ici 2029 (Hydro-Québec, 2021, 2022). Considérant ces objectifs, l’énergie éolienne est toute désignée pour combler une large partie de ces nouveaux besoins1 ».
Or, il suffirait de résilier les deux plus récents contrats d’exportation vers les États-Unis – dont la livraison n’a pas encore commencé – pour libérer exactement 20 TWh. Pourquoi alors construire un millier d’éoliennes avec tous les impacts territoriaux, environnementaux et financiers que cela implique?
Le territoire est trop précieux pour être sacrifié à des projets qui n’apportent aucune valeur ajoutée au bien commun.
Toute production électrique devrait enrichir collectivement – non pas les actionnaires, mais les collectivités locales, régionales et québécoises. Il est important aussi de savoir que toute production supplémentaire d’électricité augmente les coûts moyens d’Hydro-Québec, donc les tarifs pour les Québécois. Il faut s’assurer que cette électricité serve réellement la transition, et non l’enrichissement d’industries énergivores qu’elles soient localisées au Québec ou aux États-Unis.
Une pénurie préfabriquée
Comment est-on passé de surplus à pénurie? C’est en fonction des choix politiques : la CAQ a accordé de généreux rabais aux industriels et signé deux gros contrats d’exportation d’électricité aux États-Unis. Ces décisions ont vidé nos surplus, créant artificiellement une pénurie prévue dès 2029. L’électricité verte, censée servir à mettre fin aux énergies fossiles, est bradée dans une logique de croissance industrielle à tout prix. Il n’est pas trop tard pour redresser la barre.
Exportations d’électricité au rabais
Les besoins estimés par le PDG d’Hydro-Québec pour 2029 correspondent exactement aux deux contrats d’exportation d’électricité avec New York et le Massachusetts signés respectivement par Sophie Brochu (2021) et Éric Martel (2018) totalisant 20 TWh par année pour 20-25 ans. En résiliant ces deux contrats d’exportation, ce sont près de 1000 éoliennes ou 16 parcs comme celui du Projet éolien Des Neiges qui pourraient être évités ainsi que tous leurs impacts sur le territoire. Il est important de préciser que ces 20 TWh d’exportation ne sont liés à aucune obligation de la part des États-Unis de décarboner leur économie.
Les dirigeants d’Hydro-Québec nous ont fait miroiter des milliards de revenus liés à ces deux contrats d’exportation d’électricité et seulement deux ans plus tard, nous pouvons affirmer que ce sont plutôt des milliards de pertes que les contribuables québécois devront éponger.
Comment les profits se sont-ils transformés en pertes?
En période de surplus, les dirigeants d’Hydro-Québec ont calculé les revenus de ces 20 TWh d’exportation basés sur le coût moyen de production d’Hydro-Québec. Le coût moyen de production d’Hydro-Québec se calcule en faisant la moyenne des coûts de production des vieilles centrales, comme Beauharnois, qui sont très bas (entre 0,5 ¢ et 1,0 ¢ du kWh) et des plus récentes centrales, comme La Romaine, dont le coût de revient est de 6,4 ¢/kWh2. Ce coût moyen de production s’établit donc autour de 3,5 ¢/kWh. Le prix de notre électricité vendue aux États-Unis est de 5,15 ¢ US/kWh3 (ou environ 7 ¢/kWh4) sans considérer le transport. Selon cette logique, il se dégage un bénéfice de 3,5 ¢/kWh.
Toutefois, en période de pénurie, les revenus d’une nouvelle vente à l’exportation doivent être calculés par rapport au coût marginal de production, c’est-à-dire le coût des projets qui devront être mis en place pour honorer cette nouvelle vente. Cela change drastiquement l’équation. Prenons le coût marginal de Sophie Brochu dans son plan stratégique : 11 ¢/kWh5. Cela génère donc une perte de 4 ¢/kWh pour chaque kWh vendu aux États-Unis, et ce, pour la vingtaine d’années des contrats. Cela donne des pertes de 800 M$ par année pendant 20 ans, soit un total de 16 G$ que devront renflouer les contribuables québécois. Et c’est sans compter les coûts de transport d’électricité liés à la construction des lignes de transport jusqu’à la frontière de 1,14 G$ pour le contrat de New York6 et de 600 M$ pour le contrat du Massachusetts7.
Comme Hydro-Québec fait des prévisions sur 10 ans, et que l’électricité requise pour sortir le gaz et le pétrole de notre équation énergétique était déjà connue, il serait vraiment surprenant que les PDG d’Hydro-Québec n’aient pas été au courant au moment de la signature des contrats. C’est particulièrement vrai pour Sophie Brochu qui a annoncé une pénurie d’électricité seulement quelques semaines après avoir signé le contrat de New York8. De plus, elle savait qu’en parallèle le gouvernement de la CAQ offrait 20 % de rabais aux industriels créant ainsi une demande extraforte. Elle ne peut prétendre ne pas avoir été au courant. Le Dollarama de l’électricité c’est elle qui y a le plus contribué.
Les nouveaux industriels énergivores à la source de l’explosion des besoins
Pour 2050, les prévisions des besoins d’électricité de Sophie Bochu de 100 TWh ou celles de Michael Sabia sont de 150 TWh ou même 200 TWh. Ces prévisions extravagantes visent à justifier la privatisation d’une part croissante de la production électrique. Pour donner un ordre de grandeur, Hydro-Québec fournit 180 TWh9 au marché québécois.
Comment expliquer cette explosion des besoins? En plus des deux contrats d’exportation de 20 TWh aux États-Unis, les affairistes au pouvoir ont octroyé des subventions représentant un rabais de 20 % sur le prix de l’électricité industrielle ouvrant les vannes à une demande excessive. Il faut savoir que le prix de base de l’électricité industrielle au Québec, le tarif L, était déjà le plus bas en Amérique du Nord et un des moins chers au monde. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Hydro-Québec, à une certaine époque, évaluait toutes les demandes en fonction de la valeur ajoutée pour le Québec. Plusieurs projets se faisaient donc refuser l’alimentation électrique, notre électricité verte étant trop précieuse pour la gaspiller. Mais pour les affairistes au pouvoir il en fallait encore plus pour « aider » les industriels que le tarif L. Ils ont rajouté le rabais de 20 % (Programme d’aide financière à l’investissement ou PAFI) ce qui a donné le signal du bar ouvert.
Hydro-Québec a donc reçu un déferlement de demandes de blocs d’électricité de la part des industries énergivores de la planète. Selon les informations recueillies par les médias10, ce sont 225 demandes qui auraient été approuvées depuis 2016. Nous avons aussi appris que 49 des projets approuvés totalisent 2 670 MW. En appliquant une règle de trois, on peut estimer que les 225 demandes représentent 70 TWh11, notamment pour la cryptomonnaie, les centres de données, des projets d’hydrogène douteux (300 MW12) ou Northvolt (360 MW).
Comme nous sommes maintenant dans une situation de pénurie, la même logique que pour les deux contrats d’exportation d’électricité aux États-Unis s’applique. Il faudra construire à un coût de 11 ¢ du kWh pour alimenter toutes ces nouvelles usines. Comme Hydro-Québec va vendre l’électricité à un prix de 4,00 ¢/kWh13, il est donc évident qu’il y aura une perte de 7 ¢ pour chaque kWh vendu. On parle donc de subventions déguisées de 4,9 G$ par année pour les industriels profitant des rabais. Ce sont encore une fois, l’ensemble des contribuables québécois qui devront payer la note.
Toute la lumière doit être faite sur cette vente de feu que constitue cette dilapidation de notre héritage énergétique. En rejetant tous les projets qui ne contribuent pas au bien commun, une grande partie du 70 TWh s’effacera.
Une vraie transition exige tout d’abord plus d’efficacité
La réduction de consommation est encore largement possible. Au niveau industriel, on peut penser atteindre jusqu’à 20 % de réduction de consommation d’énergie. Au niveau commercial et institutionnel, on peut penser atteindre jusqu’à 40 % de réduction de la consommation avec la géothermie et les technologies efficaces. Avant d’autoriser toute nouvelle production, un gouvernement qui est sérieux avec la transition énergétique exigera une réduction importante de la consommation énergétique des usines, des commerces et des institutions. C’est une application élémentaire du principe de production et consommation responsables.
Le coût de la privatisation
Les raisons ayant conduit à la privatisation de la production d’électricité éolienne à la fin des années 90 étaient complètement fallacieuses. En effet, il était dit qu’Hydro-Québec n’avait pas l’expertise nécessaire dans le domaine des éoliennes. C’est complètement absurde. En effet, l’expertise première pour les éoliennes est celle de la dynamique des fluides : le vent (un fluide) qui passe dans les pales. Or, Hydro-Québec possède une expertise reconnue mondialement en dynamique des fluides avec ses barrages hydro-électriques. C’est aussi un fluide (l’eau) qui passe dans une turbine. Et les turbines tournent à une vitesse beaucoup plus grande que les éoliennes. De plus, les éoliennes étant intermittentes, il y a une expertise d’interconnexion que seule Hydro-Québec possède.
Imaginez, ce sont des « spins off » de Gaz Métro (lié à Power Corporation), de EDF (nucléaire en France) et de Cascades qui ont obtenu les contrats. Ces trois entreprises n’étaient reconnues d’aucune façon pour leur expertise en dynamique des fluides. L’explication de cette privatisation se trouve plutôt du côté du lobbyisme intense mené auprès des gouvernements Bouchard (PQ) et Charest (PLQ) qui ont malheureusement choisi de favoriser le privé plutôt que le public, enrichissant au passage les actionnaires des différentes compagnies impliquées plutôt que les contribuables québécois. Depuis, nous avons vu où cela nous a conduits. Les projets coûtent systématiquement plus cher étant donnée la part de profit que prélève le promoteur privé. Dans certains cas, les coûts des projets ont même atteint un niveau vraiment inexplicable. De plus, le gouvernement Couillard a obligé Hydro-Québec à acheter l’énergie éolienne au détriment du patrimonial. L’IREC a estimé les surcoûts de cette obligation à 6 milliards de $. Tous ces coûts supplémentaires ont été transférés à l’ensemble des consommateurs d’électricité par le biais des hausses de tarifs d’électricité que nous payons encore.
Il est grand temps de redresser la barre. Si de nouvelles productions d’électricité éolienne étaient nécessaires, 100 % de la propriété et la maîtrise d’œuvre devraient en être confiées à Hydro-Québec qui possède la meilleure expertise et pourra réaliser les projets à moindre coût. De plus, même si la transparence d’Hydro-Québec est loin d’être parfaite, elle est de beaucoup supérieure à celle des différentes entreprises privées qui œuvrent dans le domaine. Il faut aussi considérer les pratiques à géométrie variable des promoteurs privés qui offrent des montants d’argent souvent tenus secrets aux conseils municipaux, aux conseils de bande, aux agriculteurs et propriétaires de terrains, dont certains conseillers municipaux qui mettent les gens en conflit d’intérêts et qui minent la confiance du public. Finalement, les profits réalisés iront à l’ensemble des citoyens plutôt qu’à quelques compagnies.
Privatiser l’électricité, c’est saboter le bien commun
Le gouvernement de la CAQ, avec l’appui des PDG d’Hydro-Québec nommés par ses bons soins, a orchestré une pénurie d’électricité pour justifier de nouveaux projets de production privée privatisant ainsi de plus en plus la production d’électricité au détriment d’Hydro-Québec. Les industriels y gagnent des rabais, les promoteurs privés d’électricité des profits, pendant que les contribuables paient la note. Cette stratégie est non seulement immorale, elle est aussi politiquement dangereuse : elle attaque notre souveraineté énergétique. Qui contrôle l’électricité contrôle le développement industriel et… l’intelligence artificielle. Est-ce qu’on veut céder au privé les choix de développement industriel sur notre territoire? Est-ce qu’on veut laisser le privé seul maître de l’intelligence artificielle?
De plus, la transition énergétique est détournée de sa véritable mission. Notre électricité verte doit servir à éliminer le gaz et le pétrole du Québec et non pas l’appétit insatiable des gros industriels qu’ils soient établis au Québec ou aux États-Unis. Toute production a un coût pour le territoire et les écosystèmes. Elle doit donc être utilisée avec rigueur et dans l’intérêt collectif.
La crise climatique impose de ne pas sacrifier le territoire sans réelle valeur ajoutée. La nature a atteint sa capacité de résilience. La croissance aveugle ne profite qu’aux grandes entreprises, pas aux citoyens. L’État doit servir le bien commun, non les intérêts privés. L’instrumentalisation de la transition énergétique par le gouvernement de la CAQ et Michael Sabia pour privatiser l’électricité doit être dénoncée et mise en échec. Les projets éoliens privés doivent être abandonnés : ils ne passent ni le test climatique ni celui de l’intérêt public.
1 https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/eolien-desneiges-secteur-sud/documentation/?mots-cles=r%C3%A9sum%C3%A9%20%C3%
A9tude%20d%27impact#filtres-recherche
2 http://nouvelles.hydroquebec.com/fr/communiques-de-presse/1990/le-complexe-de-la-romaine-de-lenergie-propre-pour-le-siecle-a-venir/
3 https://www.journaldemontreal.com/2022/12/03/fitzgibbon-ne-veut-pas-rouvrir-les-ententes-dexportation-aux-e-u Le contrat du Massachusetts est de 5,15 ¢ US/kWh sans le transport. Nous n’avons pas le coût pour le contrat de New York sans le transport. Nous l’estimons donc équivalent.
4 Avec un taux de change de 1,36 $ canadien par $ américain.
5 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1871430/hydro-quebec-transition-
production
6 https://www.lapresse.ca/affaires/2022-04-12/contrat-d-exportation-vers-new-york/un-milliard-pour-une-ligne-de-58-kilometres.php
7 https://www.lapresse.ca/affaires/2023-04-20/hydro-quebec/feu-vert-au-contrat-d-exportation-vers-le-massachusetts.php
8 https://www.journaldemontreal.com/2023/05/03/le-gouvernement-legault-ne-cherche-plus-a-signer-de-nouveaux-contrats-dexportation
9 Rapport annuel 2023 d’Hydro-Québec https://www.hydroquebec.com/data/documents-donnees/pdf/rapport-annuel-2023-hydro-quebec.pdf
10 https://www.journaldemontreal.com/2024/02/21/tout-le-monde-sest-garroche-les-rabais-delectricite-de-20–font-saliver-les-grands-industriels
11 Avec un facteur d’utilisation de 65 %.
12 Voici les gagnants des blocs d’énergie attribués par le ministre Fitzgibbon, Thomas Gerbet, 10 novembre 2023, site de Radio-Canada : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2025413/hydrogene-megawatts-
electricite-ministre-hydro-quebec
13 https://www.journaldemontreal.com/2024/02/21/tout-le-monde-sest-garroche-les-rabais-delectricite-de-20–font-saliver-les-grands-industriels



