Un gâchis annoncé
Il y a 25 ans, lorsque le gouvernement du Québec a confié le développement de la filière éolienne à l’entreprise privée, il ne se doutait pas des nombreuses difficultés qu’il allait rencontrer. Pourtant, il aurait dû se méfier dès le départ quand en 1998, à la suite de la première audience du BAPE concernant le premier projet éolien au Québec, Le Nordais, la commission concluait que le projet ne devrait pas se réaliser en milieu habité, surtout pour un premier projet qui devait faire référence. Le gouvernement, au contraire, visait un développement régional près des gens; doter la Gaspésie d’un créneau d’avenir et saupoudrer la manne éolienne dans diverses régions du Québec. De plus, l’affaire semblait rentable politiquement, le puissant symbole de l’éolien allait rassembler l’ensemble des acteurs de la société québécoise; les écologistes, les gens d’affaires, les élus, la société civile et les citoyens et citoyennes. Plus rien n’arrêterait la filière éolienne; n’importe comment, n’importe où et à n’importe quel prix.
En 2003, un premier appel d’offres de 1000 MW était lancé par Hydro-Québec. Certains projets en milieu habité, comme celui de Baie-des-Sables, suscitèrent, comme prévu par le BAPE, une vive opposition. Les médias s’y intéressèrent; des citoyens durement impactés firent la une des journaux nationaux, mais leurs doléances tombèrent dans un oubli relatif. Comme pour d’autres projets éoliens par la suite, le vieil adage arabe allait bien traduire la situation : « les chiens aboient, la caravane passe ». À partir de 2008 dans plusieurs régions des citoyens se sont regroupés pour donner du poids à leurs revendications. Devant certaines oppositions soutenues, des projets ont été reportés, ou même annulés, par les promoteurs ou par les autorités publiques. Pensons au projet éolien d’Aguanish sur la Côte-Nord, rejeté par la MRC en 2009, et au projet éolien de Kruger à Sainte-Luce dans le Bas-Saint-Laurent, rejeté par la population lors d’un référendum (52,6 %).
C’est dans le cadre du plus important appel d’offres lancé en 2005 par Hydro-Québec (2000 MW) pour s’approvisionner en énergie éolienne que le projet de l’Érable voit le jour. En 2013 débutait la production de ce projet dans la MRC du même nom, il ne sera jamais inauguré, personne n’avait le cœur à la fête et pour cause; le processus d’implantation de ce projet avait été tout sauf un long fleuve tranquille. Un projet qui n’aurait jamais dû sortir de terre pas plus que la filière éolienne dans sa forme actuelle. La conclusion des commissaires du BAPE pour le projet éolien de L’Érable, tout comme pour le projet éolien Le Nordais, est sans équivoque : « le territoire est habité de façon extensive ce qui ne permet pas d’éloigner suffisamment les éoliennes des habitations et des routes ».
Une opposition qui s’organise
L’opposition au projet de L’Érable débute en 2005 à Sainte-Sophie dans le Centre-du-Québec alors que les premiers rabatteurs de vent arpentent les rangs à la recherche de propriétaires terriens qui voudraient bien louer une partie de leurs terres pour y planter des turbines. Moyennant quelques centaines de dollars sur le coin de la table, les vendeurs ont tôt fait de rassembler quelques dizaines d’intéressés qui signent un premier contrat qui soi-disant ne les engage à rien, sauf à garder le silence « pour ne pas faire de jaloux », leur dira-t-on. En fait, cette clause de confidentialité empêche la concertation entre signataires, la consultation et la circulation de l’information dans la population. Fort de ces appuis, le promoteur présente à la MRC son projet d’énergie verte, appuyé des dits propriétaires. Des retombées économiques intéressantes sont prévues pour les municipalités et la MRC. Mais pour cela, il faut des résolutions, des règlements, des autorisations, des ententes et un cadre pour aller de l’avant. Malgré le secret qui plane sur le projet, quelques citoyens de Sainte-Sophie ont vent de l’affaire et se regroupent pour rencontrer les élus locaux et ont tôt fait de remettre en question plusieurs aspects du projet.
En septembre 2005, le comité de citoyens se prononce unanimement contre l’implantation d’éoliennes industrielles sur le territoire à cause des nuisances pour les citoyens situés à proximité du parc, de la dévaluation potentielle des propriétés et des faibles redevances accordées par le promoteur, le projet n’étant pas acceptable sans un véritable partenariat avec la population. Les citoyens préconisaient alors un projet de type communautaire à échelle humaine. Mais dès octobre 2005, un avis de motion est enregistré à la MRC en vue d’adopter un RCI (règlement de contrôle intérimaire) pour un projet éolien industriel, la MRC refusant de s’impliquer financièrement arguant que ce n’est pas son rôle d’investir dans le privé. La MRC adopte un RCI en janvier 2006 sans possibilité pour les résidants de participer à son élaboration puisque très peu de gens sont au courant du projet éolien. Les maires, avec pour seul critère d’arrimer parfaitement le RCI au projet du promoteur, acceptent sans présumer des répercussions de leur décision. Ce n’est que 16mois plus tard, en mai 2007, que le projet éolien sera annoncé à la population de St-Ferdinand. C’est un choc, les citoyens sont mis devant un fait accompli en apprenant que les éoliennes seront situées à quelques centaines de mètres de leur résidence alors que les contrats sont déjà signés ainsi que l’encadrement légal, sans aucune consultation ou information préalable. L’opposition s’organise et rencontre régulièrement les élus locaux pour être tenue au courant; on sent l’arnaque, mais les moyens et les outils manquent, l’information sur l’éolien industriel est encore fragmentaire. C’est la consternation quand les citoyens visés par le projet apprennent que les maires sont en processus de négociation avec les promoteurs pour signer des ententes sur le montant des redevances : « Vous êtes en train de vendre le territoire et les gens qui y habitent pour une bouchée de pain. »
C’est alors que la mobilisation citoyenne donne naissance en septembre au CIRPÉÉ (Comité pour une intégration réussie du projet éolien de l’Érable). Dans une lettre à la MRC celui-ci fait part de ses préoccupations : « Bien que nous ne soyons pas opposés au développement de l’énergie éolienne, nous croyons qu’il doit être réalisé dans le respect du milieu de vie de l’ensemble de la population, de leur santé et de leur qualité de vie tout en tenant compte des valeurs paysagères ».
Après d’intenses représentations auprès des municipalités, ministères, Hydro-Québec, promoteurs, etc., le CIRPÉÉ conclut en mai 2009, sept mois après sa fondation « qu’en raison de l’impossibilité d’obtenir la collaboration des acteurs du projet et que de par sa nature même et ses multiples impacts engendrés, un parc industriel éolien ne peut être intégré d’aucune façon dans un milieu habité ». Instrumentalisé par les autorités locales le CIRPÉÉ sera dissous et remplacé par le Regroupement durable des Appalaches (RDDA) qui se donne pour mandat d’informer et de sensibiliser les citoyens et les élus sur les véritables impacts et enjeux des projets éoliens industriels en milieu habité. Fort de son slogan « Nous sommes tous concernés » le RDDA s’exprime ainsi :
Le Regroupement pour le développement durable des Appalaches s’oppose à l’exécution du projet éolien de l’Érable et de tout projet éolien industriel en zone habitée. Le Regroupement dénonce tout le processus initial de ce projet; ventes sous pression et contrats secrets entre les propriétaires terriens, les MRC, le promoteur et les municipalités. Celles-ci sont ainsi pressées de réglementer sans information, sans outils, sans soutien et sans cadre de référence1.
De plus, le modèle actuel comporte un grand nombre de répercussions négatives importantes sur les résidants (problèmes de santé et de sécurité, dégradation du paysage, impact psychosocial, dévaluation marchande, nombreux impacts environnementaux, etc.) qui sont contraires au principe de base de la loi sur le développement durable, à savoir la préservation et l’amélioration de la qualité de vie. L’étude d’impact environnemental du promoteur traite de cet important aspect de façon superficielle et peu documentée, alors que ce modèle industriel de projet éolien fait l’objet d’une forte contestation dans plusieurs pays notamment en fonction des problèmes qui en découlent. Le monde rural est un écosystème fragile où les habitants ont créé un équilibre entre l’exploitation des ressources, le patrimoine bâti et paysager, et les diverses activités humaines. Un tel projet de mégaparc éolien industriel est incompatible avec le milieu retenu et met sérieusement en danger cet équilibre.
Les opposants au projet réitèrent leur croyance en un véritable développement durable pour la région et comptent proposer des solutions en accord avec ce principe tout en refusant l’implantation de projets éoliens industriels sur les territoires habités des Appalaches. Seuls les territoires non habités au nord de la vallée du Saint-Laurent, abritant les meilleurs gisements éoliens, sont susceptibles d’accueillir de tels projets.
Les membres du Regroupement pour le développement durable des Appalaches sont intimement convaincus que leur opposition à un tel modèle de projet éolien doit s’étendre à l’ensemble des Appalaches, car ils sont animés par le principe voulant que les décisions que nous prenons aujourd’hui soient l’héritage que nous laissons à nos enfants.
Le RDDA, fort de 200 membres actifs, inspirera plusieurs mouvements de contestation sur le territoire des deux principales municipalités visées par le projet, soit Saint-Ferdinand et Sainte-Sophie (pop. 2300) dont « Vent du Nord » qui documentera, à l’aide de nombreux vidéos et d’un film Les Pales du Mal, l’âpre lutte citoyenne pour la défense de ses valeurs et de ses aspirations. Terre Citoyenne de son côté parviendra à obtenir une déclaration signée par 40médecins de la région de Victoriaville invoquant le principe de précaution concernant les dangers pour la santé des riverains habitant à proximité d’éoliennes industrielles.
Le RDDA s’alliera avec le Comité de citoyens de Kinnears Mills contre le projet éolien Des Moulins situé à quelques kilomètres du projet éolien de L’Érable et le RésEau des Montagnes contre le projet du Massif du Sud, tous deux issus du même appel d’offres. Le RDDA collaborera également avec le « Comité Don Quichotte » contre le projet Saint-Valentin ainsi qu’avec les premiers opposants en Gaspésie et au Bas-Saint-Laurent contre les projets éoliens du premier appel d’offres. Il s’adjoindra des collaborateurs en Espagne, en France, aux États-Unis et en Ontario. Il sera membre de la plate-forme anti-éolienne NAPAW (North American Platform Against Wind turbine) et de la FED (Fédération Environnement Durable), important mouvement anti-éolien français.
La filière éolienne en 2025
En 2021, après quelques années de relative accalmie dans l’octroi des contrats éoliens, les membres du conseil d’administration du RDDA décident de mettre fin à leurs activités. Après plus de dix années, déçus et défaits malgré quelques petites victoires, ils se retirent la tête haute, fiers de la lutte qu’ils ont menée avec rigueur et conviction, en ayant la conviction que celle-ci n’aura pas été vaine. Plus modestement quelques militants veilleront aux intérêts des riverains via le Comité des riverains des éoliennes de L’Érable (CRÉÉ) qui continue de surveiller les nombreux promoteurs qui se disputent le territoire avec l’accord des MRC.
L’arrivée au pouvoir en 2018 de la Coalition avenir Québec (CAQ) viendra altérer drastiquement ce statu quo dans l’éolien. La filière éolienne malgré quelques fermetures d’usine, loin d’être moribonde, surtout après avoir goûté aux généreux profits, a patiemment préparé son retour. Les promoteurs éoliens et leurs partenaires ont beaucoup appris des premiers appels d’offres. Avec des moyens et des ressources quasi illimités, ils se sont adjoint des firmes de communication efficaces et ont débuté une vaste opération de marketing, « l’éolien est moins cher que l’hydro-électricité », « les surplus vont bientôt disparaître », « nous avons l’acceptabilité sociale en Gaspésie, on sait y faire ». Le nouveau gouvernement de la CAQ s’offre en pâture aux lobbyistes éoliens qui envahissent tous les ministères et obtiennent l’oreille attentive des affairistes du parti, tout particulièrement M. Legault qui salive à l’idée des milliards promis en investissements pour réaliser sa transition énergétique; l’élaboration du PL69 viendra confirmer et consolider la place du privé dans la production et la distribution de l’énergie au Québec.
Non, l’éolien n’est pas moins cher que l’hydro-électricité; bien au contraire les coûts des matériaux, de transport, de main-d’œuvre et d’intérêts ont plus que doublé après la pandémie. Non il n’y a pas de pénurie d’énergie, bien au contraire; les surplus historiques accumulés depuis une vingtaine d’années sont toujours présents sauf si on promet de les dilapider à tout vent comme souhaite le faire le gouvernement en privilégiant le marché du Nord-Est américain et les industries énergivores étrangères. Non l’acceptabilité sociale n’est pas acquise, bien au contraire, les luttes citoyennes s’intensifient dans toutes les régions ciblées par l’éolien industriel. Les règlements seront modifiés pour accélérer les mises en chantier, on créera des régies sur le modèle de l’Alliance de l’énergie de l’Est qui se substitueront aux élus locaux en matière d’énergie. Le citoyen devient un simple figurant captif d’une idéologie érigée en dogme.
Le lancement du sixième appel d’offres par HQ au printemps 2023 coïncide avec l’arrivée de Michael Sabia à la tête d’Hydro-Québec, en remplacement de Sophie Brochu qui démissionnera de son poste en désaccord avec les visées expansionnistes du gouvernement caquiste qui veut continuer d’enrichir le secteur privé en dilapidant la richesse collective des Québécois. Hydro-Québec a toujours eu des doutes sur la filière éolienne; les deux ex-directeurs généraux d’Hydro-Québec, Thierry Vandal et Éric Martel, ont fustigé le gouvernement pour avoir décrété l’achat inutile et coûteux d’énergie éolienne. De confier au privé une partie de plus en plus importante de la production d’énergie électrique québécoise va également à l’encontre de la souveraineté énergétique confiée à notre société d’État lors de la nationalisation de l’électricité dans les années soixante. La CAQ et Hydro-Québec visent l’implantation de mégaéoliennes industrielles de 6-7 MW dans les zones habitées et les zones agricoles, tout particulièrement dans la vallée du Saint-Laurent riche de ses gens et de son patrimoine. De la rive Sud à la rive Nord plusieurs dizaines de comités de citoyens s’associent à des experts et à des groupes organisés pour dénoncer la façon de faire des élus et des promoteurs qui, comme dans le projet de L’Érable, veulent enfoncer dans la gorge des citoyens des projets dont ils ne veulent pas. Pour un choix éclairé dans Nicolet-Yamaska (PCENY), Vent d’élus, Toujours maîtres chez nous, Regroupement Vigilance Énergie Québec (RVEQ) et autres forment une vaste coalition qui demande la fin de l’industrialisation des milieux ruraux par les promoteurs éoliens, privés de surcroît. Plusieurs municipalités ont déjà dit non ou s’apprêtent à le faire (Warwick, Sainte-Élisabeth de Warwick, Hérouxville, Saint-Adelphe, etc.).
Dans une économie de libre marché, sans subventions et crédits de taxe de toutes sortes la filière éolienne ferait faillite. Depuis 25 ans, nos gouvernements ont comblé les besoins de l’industrie éolienne à coût de milliards de dollars; la CAQ s’apprête à faire la même chose avec la filière batterie, la filière hydrogène et plus récemment la filière solaire. Cessons de plier l’échine devant des firmes dont la motivation principale est le profit. Le rôle de nos élus n’est pas de promouvoir, financer et imposer des projets diviseurs et coûteux. Il est maintenant temps de répondre aux aspirations et aux valeurs des citoyens du milieu rural, les véritables gardiens de l’âme et de la beauté des territoires qu’ils habitent.u



