Le virage vert : l’urgence d’un débat démocratique

Contre toute attente, le premier ministre mise surtout sur une croissance économique s’appuyant sur la venue chez nous d’industries énergivores intéressées par notre hydroélectricité à prix réduit et à des blocs de cette énergie verte qui leur sont promis. Certaines de ces industries aux technologies parfois émergentes appartiennent pour bon nombre à la filière batterie.

Il est impératif de nous mobiliser. Les bouleversements climatiques se font de plus en plus extrêmes et fréquents tant et si bien que cette crise que nous traversons accroît sans cesse nos défis pour mener à temps une transition énergétique efficace et durable. D’ailleurs, l’année dernière a été la plus chaude jamais enregistrée dans le monde depuis 2016 avec son cumul de feux de forêts, de tempêtes et d’inondations. Plus que jamais, le virage vert est une priorité pressante. La qualité de notre avenir dépend de la façon dont nous choisirons d’aborder ce virage.

Or, plutôt que de s’appliquer à un plan réaliste, à la recherche de véritables solutions pour la décarbonation du Québec, le gouvernement a pris la direction erratique de faire de cette transition vitale une occasion d’affaires, de richesse à bâtir. Il est urgent pour nous tous de corriger le tir.

Contre toute attente, le premier ministre mise surtout sur une croissance économique s’appuyant sur la venue chez nous d’industries énergivores intéressées par notre hydroélectricité à prix réduit et à des blocs de cette énergie verte qui leur sont promis. Certaines de ces industries aux technologies parfois émergentes appartiennent pour bon nombre à la filière batterie. Notre gouvernement y a déjà englouti des centaines de millions de dollars qui, comme c’est le cas dans le dossier Northvolt, n’assurent aucun succès et nous font pressentir de lourdes pertes.

Tête baissée, sans calculer les risques inhérents à son approche, Québec, poussé par ses velléités de croissance économique, fragilise jusqu’au point de bascule l’équilibre entre nos ressources disponibles et nos besoins croissants en électricité. Les surplus sur lesquels nous comptions il y a quelques années à peine sont aujourd’hui quasi disparus. La question est légitime, sommes-nous en train de promettre de l’électricité que nous n’aurons pas?

Le cas de l’Islande porte à réflexion. Tout comme le Québec, elle bénéficiait d’une abondance d’énergie verte à un coût très bas. Cette richesse avait attiré des industries énergivores comme la production d’aluminium, le minage de données (data mining, cryptomonnaie, etc.) et de centres de données. L’arrivée de ces entreprises jumelée à la demande croissante d’électricité a amené le fournisseur national Landsvirkjun à alerter sans succès les élus d’une pénurie possible. Résultat, un rationnement de l’énergie verte a dû être imposé de même que le retour à des sources non renouvelables comme le pétrole et le charbon pour le chauffage.

À moins d’un coup de barre, la menace d’une précarité énergétique chez nous est à craindre. Qu’à cela ne tienne! Plutôt que de revoir ses priorités, le gouvernement persiste dans sa lancée. De manière à répondre à cette demande arbitraire d’électricité supplémentaire qu’il crée lui-même, il annonce vouloir doubler la production d’Hydro-Québec d’ici 2035. Selon des experts, un tel projet nécessiterait des investissements de 180 milliards de dollars et la facture risque d’augmenter. Dès lors, des hausses tarifaires considérables s’annoncent inévitables dans un horizon de quatre ans.

Pourtant plusieurs s’entendent. Le simple fait d’augmenter l’offre d’énergie renouvelable n’est pas un gage de réduction du recours à des combustibles. Partout ailleurs, les énergies vertes se substituent encore très peu aux énergies fossiles. De façon globale, nous consommons toujours plus d’énergie. Conséquemment, notre objectif ne doit pas être d’attirer de nouveaux grands usagers, mais plutôt de permettre aux industries d’ici de décarboner plus rapidement leurs activités.

Dans l’hypothèse de maîtriser la cupidité actuelle du gouvernement, il faudra inévitablement travailler avec ardeur sur plusieurs fronts. D’abord, consommer de manière plus réfléchie, voire se questionner sur nos habitudes individuelles et collectives. Il faudra aussi repenser nos réels besoins en prenant en compte les ressources disponibles puis accélérer la production d’électricité via des énergies renouvelables.

La transition vers une économie sobre en carbone repose bien évidemment sur un effort d’électrification de secteurs d’activité ciblés et sur la capacité d’Hydro-Québec à renforcer sa production et son réseau. Elle devra produire, transporter et distribuer de l’électricité de sources diversifiées. Cela veut dire que notre patrimoine énergétique collectif devra irrémédiablement s’étendre à d’autres formes d’énergie que l’hydroélectricité sans quoi nous serons privés de l’énergie verte nécessaire à la décarbonation et à notre autonomie énergétique.

À l’heure actuelle, les conditions extrêmes causées par les changements climatiques portent un dur coup à la résilience du réseau d’Hydro-Québec. Il est donc aussi urgent d’investir davantage dans l’entretien, la maintenance et l’optimisation des équipements existants y compris des turbines les plus âgées.

Parallèlement, nous devrons amorcer des mesures créatives et audacieuses en efficacité énergétique. À ce titre d’ailleurs, le programme annoncé de thermostats intelligents destinés à tous les clients résidentiels marque un pas important dans la bonne direction. Cette initiative d’une durée de dix ans au coût de 10 milliards de dollars permettra en effet d’économiser 10% de toute l’électricité consommée au Québec.

Il faut aussi saluer le changement de cap récemment annoncé par Hydro-Québec qui a annoncé la production de 3000 MW d’énergie solaire. Plus rapides à installer et de tailles variables, des parcs solaires d’un maximum de 25 MW seront raccordés d’ici 2029 au réseau actuel d’Hydro-Québec. Autre fait marquant, une aide financière sera accordée dès l’an prochain aux clients désireux de revendre leurs excédents énergétiques produit à partir du solaire à la Société d’État et réduire ainsi leur facture d’électricité. Hydro-Québec compte encourager 125 000 clients dans ce sens.

Voilà bien des initiatives concrètes porteuses de solutions et d’objectifs réalistes. C’est ce qu’exige la crise actuelle. Loin de débats politiques et réglementaires trop souvent contre-productifs, nous devons miser d’abord sur les talents et l’expertise internes à Hydro-Québec.

Des parcs éoliens annoncent des bourrasques

Le gouvernement entend nous engager dans un développement massif de la filière éolienne. Bien que cette forme d’énergie offre plusieurs avantages, technologie éprouvée et déploiement rapide, cette source de production exerce une pression accrue sur les infrastructures d’Hydro-Québec. Ainsi, une multiplication des parcs éoliens entraînera forcément d’ajouter de la production « de base » au réseau actuel pour palier la variabilité du vent.

Québec ne se préoccupe pas d’équilibre énergétique. Dans le récent Plan d’action 2035 intitulé « Vers un Québec décarboné et vert », on annonce le développement de plus de 10 000 MW de nouvelles capacités éoliennes par le secteur privé. Les objectifs de production de ce plan sont démesurés et ses effets sous-estimés. Bien sûr, on insiste sur l’acceptabilité sociale indispensable autour de chacun des futurs parcs éoliens. Mais il semble bien que l’acceptabilité sociale soit ici un personnage dont la physiologie change au gré des régions et des intérêts en jeu. Quoi qu’il en soit, le temps manquera au gouvernement puisque certains estiment la capacité annuelle de mise en service de parcs éoliens au Québec à environ 500 MW. Conséquemment, il lui faudrait compter environ 20 ans pour atteindre la cible projetée.

Des observateurs s’entendent aussi pour qualifier ce projet d’acte de prédation de notre patrimoine énergétique. Un débat sur la nationalisation de l’industrie éolienne s’impose, car au lieu de nous laisser déposséder d’un actif unique bâti par des générations, le fait de confier cette activité à Hydro-Québec viendrait à la fois élargir nos avoirs collectifs et nous assurer d’un développement écologique, économique et social équilibré pour l’avenir.

En fait, étendre le mandat d’Hydro-Québec à l’ensemble de la production d’énergie, quelles qu’en soient les sources, éoliennes, solaires ou autres, relève du sens commun. Après tout, c’est là que se trouve toute l’expertise, la connaissance et la recherche qui en ont fait un joueur envié dans le monde.

Et pourtant, avec son projet de loi 69 présentement à l’étude le gouvernement Legault s’engage résolument à contresens. Non seulement s’y dote-t-il de pouvoirs exceptionnels, mais il ouvre toute grande la porte à la privatisation de la production et de la distribution d’électricité au Québec. S’en suit en sous-texte une refonte du rôle d’Hydro-Québec ainsi que des pouvoirs de la Régie de l’Énergie. Cette loi ouvre la voie à la vente de centrales électriques et à la construction de nouvelles centrales privées de moins de 100 mégawatts. Si elle devait être adoptée, elle permettrait également des contrats de vente d’électricité de gré à gré, c’est-à-dire la vente d’énergies renouvelables entre des entreprises d’une même région.

De l’urgence de nous mobiliser

Bien que l’ingérence des gouvernements passés sur les choix et les stratégies de développement d’Hydro-Québec ne soit pas un fait nouveau, leur mainmise n’a jamais été comparable à celle du gouvernement Legault.

Le premier ministre a cette fois dressé son plan et par le biais de son projet de loi 69 en a dicté les grandes lignes à la haute direction d’Hydro-Québec. Ce qu’il envisage aurait pour résultat d’augmenter de façon importante la puissance éolienne installée, de libéraliser la production d’électricité, d’atténuer et de limiter les pouvoirs de réglementation et d’intervention de la Régie de l’énergie, de revoir au besoin les grilles tarifaires y compris résidentielles. Tout cela constitue une attaque au caractère public de notre énergie. Ces actions n’ont jamais compté parmi les engagements électoraux de la CAQ et n’ont donc pas fait l’objet d’un vote des Québécois. Il en va pourtant de notre avenir à tous.

Il est donc primordial qu’une consultation, un dialogue auquel participerait le plus grand nombre, soit tenue. Il nous faut nous porter à la défense d’une énergie publique qui doit demeurer sous contrôle démocratique. Un véritable débat de société est impératif. On ne peut laisser des enjeux aussi vitaux strictement entre les mains d’élus. Il faut, avec toutes les parties prenantes de notre société, reprendre la réflexion, retourner à la table à dessin sans rien négliger des réalités régionales et des conditions extrêmes à prévoir causées par les bouleversements climatiques.

Tout aussi invraisemblable, alors que l’étude du projet de loi 69 est déjà avancée, vient de débuter une tournée des régions en vue d’élaborer un « Plan de gestion intégré des ressources énergétiques ». Or, de toute évidence, il aurait fallu commencer par là. Qui plus est, cette réflexion aurait dû relever d’abord d’Hydro-Québec et non du ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie. Tous les experts du domaine de l’énergie s’entendent pour dire que, pour le bien de notre société, cet exercice doit s’appuyer sur la connaissance et la science et ne doit pas être essentiellement politique. Le futur ne manque pas d’avenir à la condition de poser les meilleurs choix.

Bien sûr, imposer un recul au gouvernement ne sera pas une mince tâche, surtout qu’à maintes occasions il est paru évident que cela ne faisait pas partie de son ADN. C’est la raison pour laquelle nous devons en parler entre nous, au plus grand nombre. Nous sommes tous en mesure de lancer la discussion dans nos communautés, auprès d’organisations dont nous sommes membres, avec nos voisins, au sein de nos familles. Il ne faut pas hésiter non plus à nous faire entendre dans les médias locaux. La mobilisation commence par le partage des idées et de l’information. Il ne tient donc qu’à nous tous de nous faire entendre.

* Auteur de l’essai Sauver Hydro, notre avenir énergétique en jeu aux Éditions Somme toute.

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