Pour une première tranche de secrets – Note critique

Enfin, une femme politique du Parti québécois qui se prête à des débuts de confidences. À vrai dire, les deux interviewers ne sont pas bien méchants, ni trop fouineurs, plutôt scolaires, mais ils avaient face à eux une redoutable combattante, qui possède tous les secrets du mouvement indépendantiste. Le Parti québécois lui doit beaucoup.

Stéphane Paquin et Mathieu Roy
Louise Beaudoin : entretiens
Les Éditions du Boréal, Montréal, 280 pages

Enfin, une femme politique du Parti québécois qui se prête à des débuts de confidences. À vrai dire, les deux interviewers ne sont pas bien méchants, ni trop fouineurs, plutôt scolaires, mais ils avaient face à eux une redoutable combattante, qui possède tous les secrets du mouvement indépendantiste. Le Parti québécois lui doit beaucoup.

Le premier chapitre aborde bien sûr sa jeunesse heureuse, bien entourée à Québec, dans le quartier Montcalm. Voilà une jeune femme curieuse, intelligente, complice avec sa famille, rebelle chez les Ursulines, qui vote RIN en 1966. Elle a de l’entregent et le culot de frapper aux portes de ceux qui l’inspirent politiquement, à commencer par René Lévesque, à qui elle demande une rencontre au parlement pour le convaincre de parler aux étudiants de l’Université Laval. Bien entendu, il accepte. C’est le début d’une longue amitié.

Elle lui envoie des lettres pour qu’il commence à se distancier du Parti libéral. Elle ne perd pas de temps, elle va droit vers les gens qui comptent; elle est de la dernière génération du cours classique, par conséquent elle aime la littérature française et n’hésite pas à dire qu’on l’enseignait bien mieux qu’aujourd’hui. Elle choisit l’histoire à l’Université Laval, où elle va contester les historiens de l’École de Québec, opposés bien entendu à ceux de l’École de Montréal.

On aimerait la plume d’un biographe tel Pierre Godin ou Pierre Duchesne. L’un ou l’autre aurait obtenu des confidences sur les débats fondamentaux qui se tinrent très tôt au Parti québécois, ensuite au sein du Conseil des ministres, dans les moments ô combien cruciaux. Malheureusement, c’est prudent et calibré comme compte-rendu, pour ces entrevues qui se sont pourtant échelonnées sur trois ans.

Les indépendantistes souffrent d’une trop grande discrétion de la part de ses inspirateurs, tour à tour d’un Camille Laurin, d’un Jacques-Yvan Morin, d’un Jacques Parizeau, d’un Bernard Landry, d’une Pauline Marois, d’un Jean Rochon, d’un Serge Ménard, d’une Agnès Maltais, d’une Rita Dionne-Marsolais. Aucun d’entre eux n’a écrit ses mémoires. C’est dommage.

Il est incroyable que 30 ans après le référendum de 1995, aucun ministre n’ait livré les indiscrétions indispensables à la compréhension des coulisses du référendum et des tumultes qui ont secoué les conseils des ministres lors des différentes étapes qui ont suivi ce référendum.

En définitive, Louise Beaudoin savait être au bon moment, au bon endroit. Dès 1969, Denis Vaugeois la recrute dans le cabinet de Marcel Masse, devenu ministre des Affaires intergouvernementales. Puis, en 1972, elle va organiser une tournée européenne de René Lévesque avec Yves Michaud et Bernard Landry. C’est parti pour son inspiration au Parti québécois !

En 1976, elle se présente dans le comté de Jean-Talon, un comté où elle avait été élevée, mais elle y perd ses élections. René Lévesque lui suggère alors de devenir la directrice de cabinet de Claude Morin, ce qui lui donnerait un accès privilégié pour toute discussion autour de la stratégie « étapiste », autour des modalités de la souveraineté-association, et sur la formulation de la question référendaire comme telle, avec Daniel Latouche, Louis Bernard et René Lévesque.

Elle évoque la première visite de René Lévesque en France à titre de premier ministre et sa réception chaleureuse par Giscard d’Estaing. Celui-ci leur a déclaré amicalement : « Ce que vous attendez de la France, je le sais pour avoir vécu parmi vous, c’est sa compréhension, sa confiance et son appui. Vous pouvez compter qu’ils ne vous manqueront pas le long de la route que vous déciderez de suivre ».

Louise Beaudoin ajoute sur ce dont ils ont convenu avec ses conseillers, la déclaration publique : « Il faut dire que cette déclaration avait été rédigée mot à mot avec notre cabinet. Nous l’avions négocié avec Bernard Dorin, un grand diplomate français, et Alain Peyrefitte, alors garde des Sceaux ». Pour Jacques Chirac, maire de Paris, il n’y a même pas eu à demander un appui. Celui-ci s’est spontanément déclaré pour l’indépendance du Québec et il a proposé son aide.

On découvre aussi que Louise Beaudoin était, à titre de chef de cabinet, la confidente de Claude Morin, un peu comme elle l’avait été au fond, parfois au restaurant l’Aquarium, avec René Lévesque. Elle partage entièrement le choix de l’option de souveraineté-association des deux hommes. Elle participait à ces discussions. Il n’était pas possible de procéder autrement, considère-t-elle, au diapason avec monsieur Lévesque.

Analyste très fine, elle considère que l’affaire des Yvette a cassé l’élan qu’avait le Parti québécois dans l’opinion, deux semaines avant le référendum de 1980, et que le discours menteur de Pierre Elliott Trudeau à l’effet qu’un NON à la souveraineté serait un mandat pour réformer le fédéralisme, une semaine seulement avant le référendum, a fait chuter le OUI à 48 % du vote parmi les francophones. Une claque à monsieur Lévesque et aux souverainistes. La dernière chance au Canada, considéra-t-on.

Louise Beaudoin a tout de suite été de l’équipe mobilisée par René Lévesque après le référendum, pour faire le tour des capitales du Canada, avec l’ouverture d’un débat par Ottawa, sur le rapatriement de la constitution, ce qui a mené, comme on le sait, à la trahison de Jean Chrétien à l’égard de monsieur Lévesque et du Québec, lors de la nuit des longs couteaux, dans les cuisines du Centre des congrès d’Ottawa, sans avoir invité monsieur Lévesque.

Elle apporte un témoignage précieux sur la fin de René Lévesque et les discussions qu’elle eut avec lui, après sa démission à titre de premier ministre, lors de son dernier séjour à la résidence du délégué général du Québec à Paris, poste qu’elle assumait. Elle l’a revu chez lui, à L’Île-des-Sœurs, une semaine avant sa mort, et elle raconte qu’il lui a précisé, à elle-même et à Bernard Landry, qu’il restait autant souverainiste qu’au moment du référendum. Mais, qu’il n’avait pas pu faire autrement que de tenter le beau risque, même s’il savait que Trudeau était un fieffé menteur, un floueur.

Elle confie aussi qu’on l’a priée d’être la placière aux funérailles de René Lévesque, étant donné qu’elle connaissait tout le monde. Alors, les appuis français, les « huiles », dira-t-on, tel Jacques Chaban-Delmas, président de l’Assemblée nationale, ou Pierre Mauroy, premier ministre, n’ont pas manqué de venir lui rendre un dernier hommage, ce qui n’a été le cas d’aucun premier ministre des provinces canadiennes, ceux qui l’avaient trahi dans les discussions constitutionnelles, au lendemain du référendum.

Louise Beaudoin a pris du recul après la défaite de 1983, et ce jusqu’en 1990. Au moment de l’échec de l’Accord du lac Meech, elle a compris que le OUI à la souveraineté aurait probablement une deuxième chance.

Elle s’est tout de suite réengagée en politique active et a siégé aux différents comités du PQ qui traitaient des relations internationales. Bientôt, Jacques Parizeau l’a nommée secrétaire du Comité québécois pour le NON à Meech. Sa nomination à cette fonction, estime-t-elle, « a été une façon pour Jacques Parizeau de me faire réintégrer l’équipe ». Elle précise qu’elle s’entendait très bien avec Jacques Parizeau, tout comme elle allait s’entendre avec Lucien Bouchard, un ami. Voilà une diplomate !

Elle confie aussi, de manière très surprenante, que Claude Morin lui avait touché un mot, dès 1977, indiquant qu’il avait été contacté par la GRC, peu après qu’il eut accédé au Conseil des ministres. Il l’a avertie trois mois après cette première rencontre avec la GRC. Aussitôt, elle lui a demandé s’il avait informé de cette situation Marc-André Bédard, le ministre de la Justice. Il a acquiescé. Quelques jours plus tard, elle a vérifié auprès de ce dernier si cela avait bien été le cas et elle en a eu confirmation. Elle a répliqué qu’elle comptait sur lui, à titre de ministre de la Justice, pour gérer cette question délicate, de son poste déterminant.

Louise Beaudoin ajoute qu’à la fin, René Lévesque n’a pas vraiment retiré sa confiance à Claude Morin, pas plus qu’il n’a douté du choix de la stratégie référendaire qu’ils avaient discuté et approuvé ensemble, la stratégie de la souveraineté-association et de l’étapisme comme méthode pour convaincre, qu’il avait fait le bon choix, celui auquel les Québécois auraient pu adhérer.

À cet égard, ceux à qui elle en veut le plus, ce n’est pas à Claude Morin, c’est à la GRC, à Pierre Elliott Trudeau et à Marc Lalonde, ministre de la Justice à Ottawa, ceux qui avaient autorisé un tel espionnage au sein du Conseil des ministres à Québec.

Elle ajoute qu’elle a appris, beaucoup plus tard, en 1992, par les reportages de Normand Lester à Radio-Canada, que des microphones avaient été installés par la GRC chez elle, dans son salon et dans sa chambre à coucher, et qu’il en avait été de même à la terrasse Dufferin à Québec (où apparemment elle avait aussi un appartement). Ces gens-là à Ottawa n’avaient pas de limite quand il s’agissait de lutter contre la volonté des Québécois, l’espionnage et l’entrisme faisaient partie de leurs pratiques. Ils faisaient ces demandes à la GRC, tels des malfrats.

Et Jean Chrétien allait faire pire au référendum de 1995. Elle ajoute : « Je ne pense pas que Claude Morin ait trahi le Québec, mais il a certainement été très orgueilleux en jouant ce jeu et en croyant qu’il pourrait doubler la GRC sans aucune conséquence. »

Louise Beaudoin siégea en 1994 au Comité de stratégie référendaire conjoint entre le Parti québécois et le Bloc Québécois. À cet égard, elle fait plusieurs révélations. En premier lieu, elle précise d’abord qu’elle était déjà amie avec Lucien Bouchard et qu’elle s’entendait aussi très bien avec Jacques Parizeau. Mais la situation était difficile à gérer. À cet égard, elle s’est ainsi retrouvée plusieurs fois entre le marteau et l’enclume.

« L’équilibre était difficile à trouver, dit-elle. Jacques Parizeau aurait aimé une question référendaire plus ferme qui ne contenait pas de partenariat avec le Canada. Lucien Bouchard, lui, voulait une entente reposant sur des institutions communes, ces dernières devant faciliter la transition hors du Canada et protéger les relations économiques. Les deux chefs n’étaient pas sur la même longueur d’onde en ce qui concerne la stratégie. Parizeau ne voulait pas faire dépendre la souveraineté d’une négociation avec le Canada. Il pensait que celle-ci avait peu de chances d’aboutir. Pour ma part, j’étais favorable à cette association économique réaliste et essentielle pour rassurer une majorité de Québécois. Jacques Parizeau a finalement accepté le partenariat – Lucien Bouchard et Mario Dumont lui ont forcé la main. Il a toutefois insisté pour préciser que, si les négociations achoppaient, l’indépendance serait proclamée au bout d’un an. Lucien Bouchard a lui aussi mis de l’eau dans son vin ».

La diplomate rappelle enfin que la déclaration de Jacques Parizeau, au soir du référendum, attribuait à l’argent et à « des votes ethniques », et non pas aux votes ethniques tous azimuts, la défaite. Nuance importante que les ennemis du OUI n’ont pas reconnue, dans leur mauvaise foi. Elle précise très bien comprendre ce à quoi monsieur Parizeau faisait référence, par exemple aux recommandations expresses des associations des Grecs et des Italiens, de voter NON.

Après le référendum de 1995, « le Conseil des ministres était très divisé sur la question d’un futur référendum », révèle-t-elle. Sans aller plus loin toutefois. Les interviewers ne la poussent pas dans ses retranchements sur ce sujet crucial, ils ne sont pas curieux.

Elle fait le lien avec un autre moment : « Lors de notre victoire de 1998, nous avons obtenu un suffrage légèrement moins élevé que celui des libéraux ». Cela semble expliquer, pour elle, que la direction du PQ n’ait pas eu une stratégie plus offensive à l’Assemblée nationale, ni pendant les deux années précédentes, pour faire avancer le dossier de l’indépendance, tout au moins à certains égards, en utilisant le très fort vote pour le OUI comme un outil de pression et de négociation pour obtenir des avancées stratégiques, le vote pour le OUI ayant obtenu 60 % chez les Québécois de langue française.

« Au moment de la Loi sur la clarté référendaire, la question s’est posée de nouveau. Nous ne sentions pas que nous avions les appuis nécessaires… C’est un climat général qu’on ne peut pas mettre sur le dos de Lucien Bouchard », estime-t-elle.

Les auteurs du livre ne la poussent pas davantage dans ses retranchements, à ce sujet non plus, malgré les trois ans d’interviews. Bizarre. Pourtant, il serait temps que les secrets soient tous enfin révélés sur le référendum et l’après-référendum, avant que tous les acteurs du Conseil des ministres ne disparaissent, un à un.

Ce n’est pas parce qu’il y a eu une défaite référendaire, à cause de la triche des fédéraux à ce deuxième référendum, comme au premier d’ailleurs, qu’on ne doit pas dire exactement ce qui s’est passé à Québec, de 1994 à 1997. Pour moi, Louise Beaudoin devrait maintenant écrire ses mémoires sur les moments clés de ces deux référendums et leurs suites ou bien suggérer à un Pierre Duchesne d’écrire sa biographie qui, cette fois, n’éviterait pas les sujets sensibles.

À vrai dire, ce n’est pas très à la mode d’éviter dans les biographies la vie personnelle. Cela intéresserait d’ailleurs tous les indépendantistes. Les Anglo-Saxons n’évitent pas de raconter la vie personnelle des héros et, même en France, la mode est aux biographies et aux « biopics » depuis plusieurs années déjà.

En outre, il y a prescription sur les secrets après trente ans, dira-t-on. Il ne faut surtout pas faire comme Ottawa qui brûle ses secrets, tous les documents compromettants, dans les poubelles de la rue Wellington, au lieu de les déposer aux archives, ou qui les biffe à pleines pages, avant de les rendre soi-disant accessibles.

Cela dit, la chargée des relations internationales du chef du PQ Jacques Parizeau raconte quelques exploits remarquables. Par exemple : « Une de mes rencontres en tête-à-tête avec Michel Rocard, au cours de laquelle nous avons épluché la Charte des Nations unies afin d’élaborer notre stratégie de reconnaissance internationale, a été un des moments marquants de mon implication politique. Elle a eu lieu dans son bureau, à Matignon, alors qu’il était premier ministre… en janvier 1991. Le fait… témoigne de l’importance qu’il accordait au Québec. C’était une scène digne de Hollywood. Michel Rocard m’a dit alors qu’il mettrait en place une diplomatie officieuse et “infernale”, le moment venu. »

En 1995, c’est un gaulliste, Alain Juppé, qui était devenu premier ministre. En France, la période était aux changements. « Nous avons eu des contacts soutenus avec trois ministres des Affaires étrangères d’affilée, deux de gauche et un de droite : Claude Cheysson, Roland Dumas et Alain Juppé. »

Elle précise ce qui avait été encore négocié avec l’ambassadeur français Bernard Dorin : « Le communiqué qui devait être publié conjointement avec le gouvernement français le lendemain d’une victoire du OUI était assez clair. Celui-ci disait : “La France prend acte de la volonté démocratiquement exprimée par le peuple du Québec, le 30 octobre 1995, de devenir souverain après avoir formellement offert au Canada un nouveau partenariat économique et politique…” »

Louise Beaudoin a eu un destin digne d’un roman, c’est sûr.

À l’époque, je l’avais qualifiée de « pasionaria » dans une revue publiée pour les quarante ans de la Délégation générale du Québec à Paris, une délégation à statut diplomatique, exceptionnel pour le Québec, ce qui nous a été attribué par le général de Gaulle.

Or, Louise Beaudoin a été responsable des relations internationales de tous les gouvernements du Parti québécois, pendant la deuxième Révolution tranquille, comme Georges-Émile Lapalme l’avait été avec André Malraux pour la première Révolution tranquille, dans les années soixante.

Louise Beaudoin a bien incarné l’âme des indépendantistes, le feu qui les anime, elle a défendu leur option avec habileté, passion et diplomatie. Elle a bien mérité de la patrie. Elle a constitué un beau trio de choc, avec René Lévesque et Jacques Parizeau. Les Québécois ne les oublieront pas !


* Journaliste pendant 35 ans à la radio, à la télévision, dans deux quotidiens, deux hebdomadaires et plusieurs mensuels, Jean Chartier a aussi assumé des fonctions de conseiller en communication au sein du gouvernement du Québec, au moment du référendum de 1995, puis à la Délégation générale du Québec à Paris.

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