Conférence prononcée le 12 avril lors de l’Assemblée générale du Parti québécois de la circonscription de Repentigny.
« L’indépendance n’est pas une récompense pour un peuple parfait, mais c’est un effort, une lutte constante »
− Pierre Bourgault
Pierre Bourgault disait souvent cette phrase pour nous mettre en garde contre la pensée magique selon laquelle faire un pays indépendant serait chose facile et que cela arriverait un peu par la grâce de Dieu sans qu’on doive se battre pour l’obtenir. Les Québécois ont tendance à s’imaginer que changer de régime politique peut se faire par l’enchantement d’un vote lors d’un référendum gagnant. Les échecs passés montrent qu’un changement de régime exige une longue préparation idéologique pour affronter des adversaires qui prennent tous les moyens pour maintenir le statu quo et qui ne voudront pas abandonner même après une victoire du OUI. Il faudra donc s’armer intellectuellement pour affronter l’adversité.
Puisque le Parti québécois depuis 1974 a choisi d’utiliser le référendum plutôt que l’élection pour réaliser l’indépendance du Québec et puisque le programme actuel prévoit la tenue d’un référendum après l’élection d’un gouvernement du PQ, il faut réfléchir aux moyens à prendre pour que ce 3e référendum soit gagnant et donc s’interroger sur les compétences politiques qu’il faut acquérir pour y arriver.
Il faut en premier lieu faire le bilan des deux échecs précédents pour éviter de répéter les erreurs du passé. J’ai publié en 2021 un livre intitulé : Pourquoi le Québec n’est pas encore libre dans lequel je refais l’histoire du mouvement indépendantiste pour répondre à cette question.Il faut au départ constater le fait que la dépendance du Québec constitue une anomalie historique et cela pour trois raisons :
- D’abord parce que de toutes les colonies européennes implantées dans les deux Amériques, seule la colonie française d’Amérique du Nord n’est pas devenue un pays indépendant. Toutes les autres colonies du Portugal, de l’Espagne et de l’Angleterre ont accédé à l’indépendance pour la plupart au XIXe siècle.
- C’est aussi une anomalie parce que comparativement aux 148 peuples qui ont conquis leur indépendance depuis la Deuxième Guerre mondiale, le peuple québécois dispose de beaucoup plus de ressources que les autres peuples. Le Québec se déploie sur un territoire immense, il dispose de ressources naturelles abondantes, sa population est éduquée et elle possède un niveau de vie élevé qui repose sur un PIB qui dépasse les 429 milliards de dollars, ce qui situe le Québec au 21e rang des pays les plus développés.
- Le Québec est enfin une anomalie parce qu’il a dit NON deux fois à son indépendance. Depuis la fin du XVIIIe siècle, il y a eu 193 référendums d’autodétermination des peuples. Dans 98 % des cas, les peuples ont dit OUI à la liberté. Il n’y a que 7 référendums qui ont échoué faute de majorité :
– Québec en 1980 et 1995
– Chypre en 2004
– Écosse en 2014
– Nouvelle-Calédonie, en 2018, 2020 et 2021.
Je n’inclus pas le référendum catalan qui a été gagné, mais qui a été réprimé militairement.
J’ai cherché une explication dans l’histoire du mouvement indépendantiste, et j’en suis arrivé à la conclusion que le principal facteur qui avait entravé le projet d’émancipation nationale était lié à notre culture politique façonnée par deux siècles d’oppression nationale. Les Québécois pendant presque deux siècles ont été soumis aux effets de la socialisation de l’idéologie canadienne qui leur a inculqué les bienfaits de la dépendance politique. Depuis l’Acte d’Union de 1840, les élites politiques canadiennes-françaises ont adhéré à l’idéologie canadienne et ont propagé l’idée que le fédéralisme canadien avait assuré l’autonomie provinciale et notre survie comme nation culturelle. Pendant plus de deux siècles, notre conscience collective a été colonisée par les représentations et les idées diffusées par le conquérant britannique sans qu’il y ait eu concurrence d’un contre discours.
Le projet d’indépendance a été quasiment absent de l’histoire politique du Québec de sorte que les Québécois n’ont presque pas entendu parler de l’indépendance. On peut comprendre qu’il est difficile d’adhérer à un projet dont on n’entend jamais parler. De la défaite de 1759 jusqu’à aujourd’hui, la question de l’accession à l’indépendance n’a été présente dans l’espace public que pendant 25 ans, ce qui équivaut à 10 % de notre temps historique. Il faut en tirer une première conclusion : un peuple qui n’entend jamais parler d’indépendance ne peut spontanément vouloir devenir indépendant, à moins de croire à l’opération du Saint-Esprit.
Rappelons quelques jalons de notre histoire politique pour démontrer cette thèse. L’idée d’indépendance est apparue pour la première fois dans le débat politique en 1827 alors que le Parti patriote en avait fait l’enjeu principal de son combat. Elle est disparue de la scène dix ans plus tard avec les échecs de rébellions de 1837 et de 1838.
De 1840 à 1960, aucun parti politique n’a préconisé l’indépendance du Québec. Ce projet n’a refait surface qu’en 1966 avec la participation du RIN aux élections provinciales. De 1968 à 1974, le PQ en a aussi fait l’enjeu principal de son combat. Par la suite avec l’introduction de la démarche étapiste et du référendum, l’indépendance a été reléguée à l’arrière-plan pour centrer le débat sur le projet de société. La question de l’indépendance ne fut débattue que pendant 30 jours lors de la campagne référendaire de mai 1980. Après l’échec de 80, on a remis l’indépendance aux calendes grecques et on a pris le beau risque du fédéralisme jusqu’à l’élection de Jacques Parizeau en 1994 qui a remis la question à l’ordre du jour pendant deux ans. Après l’échec de 1995, le PQ a abandonné le combat de 1996 à 2022 supposément pour attendre des conditions gagnantes qui devaient apparaître un peu comme les langues de feu, par l’opération du Saint-Esprit.
Donc au total, on a parlé sérieusement de faire l’indépendance que pendant 25 ans. Cela ne pèse pas lourd dans la conscience collective québécoise qui pendant deux siècles a été subjuguée par les thèses des bienfaits du fédéralisme et de la survivance culturelle dans le cadre du Canada. Il n’est pas étonnant que les Québécois ne soient pas majoritairement en faveur de l’indépendance puisqu’ils ont été peu exposés à la nécessité et aux retombées positives de l’indépendance et que les discours dominants ont voulu les convaincre des vertus du fédéralisme en leur faisant croire que le régime canadien s’amenderait un jour pour reconnaître leur identité nationale. En dépit de tous les échecs du fédéralisme renouvelé, de nombreux Québécois continuent à espérer que les Canadiens les reconnaîtront un jour comme peuple.
Alors que le camp fédéraliste utilisait les médias et les fonds publics pour convaincre les Québécois de rester dans le Canada, du côté des partisans de la souveraineté, on s’est ingénié à employer toutes sortes de contorsions lexicales pour ne pas parler de l’indépendance. En 1980, on a fait voter les Québécois sur une nouvelle entente de souveraineté-association avec le Canada et en 1995 il s’agissait d’ouvrir des négociations de partenariat avec le Canada comme si l’indépendance en soi n’était pas un objectif valable. Dans une analyse que j’ai faite des discours de René Lévesque prononcés à l’Assemblée nationale de 1977 à 1984, soit 102 discours contenant 530 271 mots, le premier ministre n’a utilisé le mot souveraineté que 47 fois et le mot indépendance que 22 fois dont 11 pour parler de l’indépendance américaine. On peut donc en conclure que le gouvernement Lévesque n’a pas fait la promotion de l’indépendance. Il faut d’ailleurs observer qu’on préférait employer le mot de souveraineté plutôt que celui d’indépendance, car la souveraineté est un concept élastique plus ambigu et qui peut s’appliquer aux compétences d’un État provincial. Le concept de souveraineté avait un autre avantage par rapport à celui d’indépendance, il n’impliquait pas l’idée d’une rupture avec le Canada, mais une simple extension des pouvoirs du Québec.
Il n’est donc pas étonnant que les Québécois ne soient pas devenus majoritairement indépendantistes puisqu’ils partagent une double identité canadienne et québécoise et qu’ils sont en partie convaincus que le Canada est leur pays et qu’il sera toujours possible de trouver des arrangements pour survivre culturellement. Ils espèrent malgré les déceptions que le Canada sera prêt un jour à s’amender et ils acceptent de déception en déception de lui donner une dernière chance. Cette ritournelle est recommencée génération après génération.
On peut aussi identifier d’autres facteurs plus conjoncturels qui expliquent les échecs référendaires passés. On peut se demander pourquoi les dirigeants souverainistes ont refusé de se servir des pouvoirs de l’État québécois pour faire la promotion de l’indépendance. Nos adversaires fédéralistes quant à eux ne se gênaient pas pour utiliser les fonds publics pour faire la conquête des esprits et incruster l’identité canadienne dans la tête des Québécois et Québécoises. Rappelons les dépenses publicitaires du camp du NON en 1980 et en 1995 qui ont dépassé de 5 fois les limites permises par la loi québécoise sur les référendums. Rappelons aussi plus récemment le scandale des commandites où les taxes payées par les Québécois ont servi à combattre le projet d’indépendance.
Est-ce qu’on ne serait pas trompé en misant sur la promotion du projet de société pour convaincre les Québécois d’adhérer au projet d’indépendance en misant sur les effets positifs ou les bénéfices qu’ils pouvaient retirer du bon gouvernement? Certes, cette logique était utile pour obtenir des votes et se faire élire, mais elle ne pouvait susciter une adhésion au changement de régime politique.
Ce raisonnement clientéliste était illogique pour quatre raisons :
Premièrement, il était d’abord fondé sur une contradiction interne puisque par définition un gouvernement provincial a des pouvoirs limités et qu’il ne peut répondre adéquatement à toutes les demandes de la société. Cette approche clientéliste ne pouvait que susciter des déceptions et des abandons comme cela s’est produit en 1982 lorsque le mouvement syndical s’est retourné contre le gouvernement Lévesque qui leur avait fait des concessions majeures en 1979. Les employés de l’État allèrent même jusqu’à brûler le drapeau du Québec. Cela s’est aussi produit en mai 1995 lorsque la CSN et la CEQ dénoncèrent le gouvernement de Jacques Parizeau parce qu’il consacrait trop d’énergie à la souveraineté et manquait de « visions sociales » à leurs yeux. On se rendait dépendant du chantage des groupes de pression qui comme on le sait sont insatiables.
Deuxièmement, si gouverner une province permettait de donner satisfaction à tout le monde pourquoi alors avait-on besoin de faire l’indépendance? Le raisonnement clientéliste pouvait provisoirement conduire à la victoire électorale; mais si on pouvait réaliser de grandes choses dans le cadre d’une province pourquoi fallait-il faire l’indépendance?
Troisièmement, on avait aussi oublié que les intérêts particuliers ne sont pas nécessairement compatibles avec l’intérêt national. Par exemple, les politiques économiques du PQ ont nettement favorisé l’émergence d’une classe d’affaire francophone, mais celle-ci n’a pensé qu’à ses intérêts à court et s’est mise au service de la défense du fédéralisme lorsque le temps des choix est venu. Là encore, on avait oublié que le fédéral a plus de ressources pour séduire les groupes d’intérêts et obtenir leur adhésion au fédéralisme. Le projet de société ne pouvait se transformer en soutien à l’indépendance et avait plutôt tendance à diviser les Québécois ou encore à ouvrir la porte à la concurrence du gouvernement canadien.
Enfin, on peut enfin observer une dernière anomalie, car le mouvement indépendantiste québécois est le seul mouvement de libération nationale au monde à ne pas avoir de médias à sa disposition et à ne pas faire l’éducation politique de ses militants. On s’est fié aux médias fédéralistes pour véhiculer le discours indépendantiste en postulant que les journalistes étaient objectifs et équitables, qu’ils respecteraient l’équilibre des points de vue et qu’ils transmettraient correctement à la population les positions du PQ. À l’exception de la période du journal Le Jour, qui est disparu quelques mois avant la prise du pouvoir en 1976, le PQ n’a jamais voulu se doter d’un organe d’expression et n’a pas voulu créer une école de formation de ses militants pour porter le message indépendantiste dans leur milieu respectif. La base militante a surtout servi à faire des campagnes électorales et non pas à faire la promotion de l’indépendance.
Après avoir identifié les causes de l’échec de l’idée d’indépendance, il faut se demander comment les corriger pour que cela ne se reproduise pas.
Corriger ces erreurs en développant les compétences politiques des militants
Un parti qui veut créer un pays ne peut pas être un parti comme les autres. Il doit corriger le déséquilibre des rapports de force en misant sur ses militants. Il faudra d’abord accepter l’idée que les députés ne peuvent pas tout faire et qu’il faudra mobiliser la société civile. Certes, les députés du Parti québécois jouent un rôle essentiel dans la diffusion du message indépendantiste, car ils disposent de tribunes pour exprimer leur vision du Québec. Ils doivent toutefois donner la priorité à leur mandat de députés provinciaux et sont accaparés par les tâches politiques du quotidien. Ils ne font qu’accessoirement la promotion de l’indépendance.
Deuxièmement, il serait présomptueux et dangereux de penser qu’on pourra changer la culture politique fédéraliste du peuple québécois en misant uniquement sur une campagne de promotion référendaire de trente jours. Comme l’a déjà dit Jacques Parizeau, « il faut parler de l’indépendance en tout temps : avant pendant et après les élections ».
Qui peut faire le travail de persuasion et changer la façon de penser des Québécois pour leur faire prendre conscience de la nécessité de faire l’indépendance?
Ce travail de persuasion, ce sont les dizaines de milliers de membres du PQ qui peuvent le faire, car chacun peut devenir un multiplicateur et rejoindre une dizaine de personnes qui leur font confiance et avec qui ils ont des liens affectifs ou professionnels.
J’admets qu’être indépendantiste n’est pas une position facile à soutenir dans le débat public. Militer pour l’indépendance est complexe et exige de nombreuses compétences politiques. L’indépendance ne pourra pas advenir sans l’engagement actif des militants dans le débat public : dans leur milieu de vie et dans les médias. Nous ne pouvons plus nous permettre d’être passifs et de regarder la joute se dérouler à la télévision ou dans les médias sociaux. Les militants doivent prendre la parole et devenir des propagandistes.
Les militants indépendantistes doivent tenir trois niveaux de discours politiques alors que les partisans du statu quo n’ont qu’un seul discours à tenir. Comme pour les militants des autres partis provinciaux, ils doivent définir des politiques publiques pour gouverner en attendant l’accession à l’indépendance. Ils doivent préparer des programmes pour répondre aux besoins immédiats de la population. Mais leur travail ne s’arrête pas là, il est encore plus complexe et exigeant, car il leur faut en plus comprendre les mécanismes du fédéralisme et exprimer les raisons pour lesquelles nous voulons sortir du Canada et démontrer pourquoi le système fédéral nous pénalise collectivement. Enfin, les militants doivent développer un troisième niveau d’arguments. Ils doivent penser ce que sera le nouveau pays que nous voulons construire.
Jusqu’à très récemment, les stratèges indépendantistes ont imaginé qu’ils pouvaient se limiter à critiquer le partage des compétences ou les empiétements du fédéral dans les compétences provinciales et à faire des propositions pour améliorer les politiques publiques dans le cadre des pouvoirs provinciaux pour convaincre les Québécoises et les Québécois de voter pour le Parti québécois. La critique du statu quo constitutionnel s’est avérée insuffisante parce que malgré ses entraves structurelles comme le déséquilibre fiscal ou le pouvoir de dépenser, le gouvernement fédéral peut toujours faire croire qu’il y a des améliorations possibles et qu’il pourra corriger les problèmes de fonctionnement du fédéralisme.
Il faut ajouter un autre niveau d’arguments en documentant ce que faire l’indépendance veut dire en illustrant concrètement ce que l’indépendance permettra de faire avec les pouvoirs rapatriés du fédéral. Il faut penser ce que sera le Québec indépendant pour fournir une vision positive de l’avenir.
Le discours indépendantiste doit monter en puissance et donner une image de ce que sera le pays du Québec. Il faut maintenant offrir aux Québécois une architecture institutionnelle du Québec indépendant. Jusqu’à présent, les indépendantistes s’étaient montrés discrets sur l’avenir.
L’Action nationale publie depuis huit mois des dossiers qui expliquent ce que sera le Québec indépendant et ce que nous ferons avec les pouvoirs récupérés d’Ottawa. Que ferons-nous avec la politique étrangère, avec la politique de défense, avec Radio-Canada, avec les télécommunications. Quelle monnaie utiliserons-nous? Quelle sera la politique d’immigration ou encore celle de l’environnement? Quelle sera la place des autochtones dans le Québec indépendant?
Il faut chercher à convaincre avec des arguments constructifs qui s’ajouteront aux arguments défensifs comme protéger la langue et l’identité québécoise.
Le Parti québécois a lui aussi reconnu la nécessité de préciser les contours du Québec indépendant en préparant la publication d’un Livre bleu qui devrait paraître l’automne prochain.
Conclusion
Pour gagner le prochain référendum, il faut que les militants indépendantistes soient armés intellectuellement pour aller sur la place publique et mener le combat. Ils doivent avoir accès à une formation politique et à des médias qui alimentent leurs discours. À cette fin, le Parti québécois doit mettre sur pied une école de formation politique où ses militants pourront acquérir les compétences nécessaires pour faire rayonner le projet indépendantiste dans leur milieu. Communiquer ce que l’on pense et ce que l’on veut est le premier pas vers la liberté.



