Avenir énergétique du Québec : Consommation actuelle et future

Décarboner, électrifier, transition énergétique, décroissance énergétique, des mots qui ne disent pas nécessairement la même chose, cela dépend des épices que l’on met dans la recette et qui changeront le goût du plat à déguster. Dans les pages qui suivent, nous tenterons de décrire la situation énergétique actuelle du Québec et développerons certaines hypothèses pour son avenir.

Décarboner, électrifier, transition énergétique, décroissance énergétique, des mots qui ne disent pas nécessairement la même chose, cela dépend des épices que l’on met dans la recette et qui changeront le goût du plat à déguster. Généralement, c’est la personne qui a en main les ingrédients qui imposera le goût final d’un plat. Mais, comme le bouquet énergétique n’est pas un simple bouquet de Provence, c’est de l’avenir de tout un peuple dont il est question, il est donc essentiel qu’une conversation large se mette en place pour que l’avenir soit un choix collectif et ne découle pas de l’imposition d’un groupe d’intérêt. Dans les pages qui suivent, nous tenterons de décrire la situation énergétique actuelle du Québec et développerons certaines hypothèses pour son avenir.

Il faut garder en tête que l’énergie est l’ingrédient essentiel de toutes les activités humaines, aussi bien positives que négatives. L’énergie sert à produire de la chaleur et du froid pour le confort, mais également permet de produire le travail pour tout ce qui est de la mobilité, la construction d’infrastructure, la production d’aliments, et la fabrication de tous les produits manufacturés que nous consommons.

Pourquoi est-il nécessaire d’électrifier et de réduire la consommation d’énergie?

Il y a deux raisons essentielles pour entreprendre cette transformation : la crise climatique mondiale et l’épuisement des ressources.

Les analyses scientifiques concernant les changements climatiques sont formelles, les humains, par leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) croissantes depuis un siècle, ont transformé l’équilibre des échanges radiatifs entre la Terre, le soleil et la zone hors atmosphère. Ce réchauffement provoque des inondations, tornades, sécheresses et autres calamités. Décarboner est donc essentiel pour assurer un avenir viable pour les générations à venir. La température moyenne terrestre a atteint une valeur de 1,5 °C au-dessus de celle de la période préindustrielle pour l’année 2024. Nous aborderons plus loin la problématique de l’épuisement des ressources.

Mise en garde : L’électrification du Québec est un processus qui sera beaucoup plus complexe et plus difficile que ce que prévoient les politiciens et économistes qui ont généralement une vision simpliste et à court terme de ce passage obligé. Pour aborder cette transformation avec méthode, il est nécessaire en tout premier lieu de procéder par les étapes suivantes :

  • évaluer l’état actuel de la consommation énergétique globale et par secteur d’activité;
  • évaluer les efforts requis pour électrifier tout ce qui peut être électrifié;
  • proposer des scénarios de croissance et de décroissance énergétique qui permettront de baliser ce qu’il est possible de faire.

Consommation d’énergie au Québec en 2022

L’année 2022 servira d’année de référence, car c’est l’année où l’ensemble des données nécessaires pour l’analyse sont disponibles. Les résultats seront présentés sur une base de TWh, ce qui permet d’être en concordance avec les données qu’Hydro-Québec publie chaque année.

La consommation totale d’énergie pour 2022 a été de 517,8 TWh pour le Québec. Le tableau suivant présente les sources d’énergie et les secteurs de consommation en terme relatif.

Tableau 1 : Énergie consommée par source et par secteur en 2022 au Québec1

Source d’énergie

%

Électricité

41

Produits pétroliers raffinés

36

Gaz naturel

13

Biocombustibles

8

Propane et autres liquides de GN

1

Charbon et coke

1

Secteur de consommation

%

Industrie

36

Transport

26

Bâtiment résidentiel

19

Bâtiment commercial et institutionnel

14

Usage non énergétique

4

Agriculture

2

Les trois combustibles fossiles que sont le pétrole, le gaz naturel et le charbon ont compté pour 51 % de la consommation d’énergie, ce sont les principaux émetteurs de GES au Québec. L’électricité a compté pour 41 % et la biomasse pour 8 %. Il y a donc un travail important de décarbonation à entreprendre, ce qui n’est toujours pas commencé.

Que propose Hydro-Québec dans son « Plan d’action 20232 »?

Un seul scénario de décarbonation d’ici 2035 et deux scénarios entre 2035 et 2050. C’est une approche irréaliste, l’avenir ne se décline pas en une ou deux trajectoires possibles.

Allocation des ressources prévue dans ce Plan :

  • augmentation de 60TWh d’énergie électrique
    produite entre 2022 et 2035;
  • deux scénarios entre 2035 et 2050, soit une augmentation de 150TWh ou de 200 TWh;
  • 40% de l’augmentation sera affectée aux secteurs
    du transport et du bâtiment;
  • 60% vers la décarbonation de l’industrie et la croissance industrielle.

Ce plan est tout à fait irréaliste au niveau de sa mise en œuvre, il prévoit de presque doubler la capacité de production électrique du Québec en 25 ans, les infrastructures ne peuvent sortir de terre aussi rapidement. Un document qu’il est important d’analyser en parallèle avec le Plan d’action est le Plan d’approvisionnement, révisé en 2024, qu’Hydro-Québec a présenté devant la Régie de l’énergie3.

Tableau 2 : Prévision de vente d’électricité selon le plan d’approvisionnement d’Hydro-Québec 2022-2035 tel que présenté à la Régie de l’énergie

(en TWh)

2022

2025

2027

2029

Bâtiments résidentiels

69,9

71,7

73,2

75,4

Bâtiments commerciaux (total)

46,0

48,1

49,9

52,0

• Commercial et institutionnel

39,7

41,6

43,3

45,4

• Réseaux municipaux

6,2

6,5

6,6

6,6

Industriel (total)

63,4

65,8

69,0

74,2

• Industrie PME

8,1

8,0

8,0

8,0

• Grande industrie

55,4

57,8

61,0

66,2

Consommation totale

179,3

185,7

196,6

201,6

(en TWh)

2031

2033

2035

Bâtiments résidentiels

78,2

81,1

83,9

Bâtiments commerciaux (total)

54,3

56,4

59,0

• Commercial et institutionnel

47,7

49,7

52,3

• Réseaux municipaux

6,6

6,7

6,7

Industriel (total)

78,4

84,6

94,0

• Industrie PME

8,0

8,0

8,0

• Grande industrie

70,4

76,6

86,0

Consommation totale

210,9

222,1

236,9

Variation des ventes d’électricité d’Hydro-Québec entre 2022 et 2035 selon le secteur d’activité :

  • PME : Diminution de 1,2 %
  • Grande industrie : Augmentation de 55 %
  • Résidentiel : Augmentation de 20 %
  • Commercial : Augmentation de 28 %
  • Total : Augmentation de 32 %

Analyse de ces propositions d’Hydro-Québec :

  • Les PME ne seront pas en mesure de se décarboner, il n’y aura pas d’énergie électrique disponible. Pourtant, ce sont ces entreprises qui procurent le plus d’emplois.
  • La grande industrie, principalement celle reliée aux métaux et aux batteries, accaparera la portion la plus importante de la nouvelle production électrique. Ce sont majoritairement des entreprises étrangères qui exporteront les bénéfices hors Québec.
  • Le secteur du bâtiment est divisé en deux parties, résidentiel et commercial, qui inclut l’institutionnel.
  • Le secteur transport n’apparaît pas explicitement. On peut supposer qu’il est caché dans les autres secteurs.
  • On ne voit pas où le transport collectif électrique peut se trouver.
  • On peut supposer que la croissance de 20 % pour le secteur résidentiel inclus d’une part, une hypothèse de croissance de la population, mais surtout un transfert de la voiture personnelle à essence vers des voitures électriques. La décarbonation du secteur résidentiel n’est pas sur la voie de la réussite, trop de retard sera déjà pris en 2035.
  • Le transport des marchandises est sans doute intégré au secteur industriel, mais sans aucune évaluation chiffrée. Y aura-t-il décarbonation de ce secteur?

Évaluations des besoins d’électricité d’ici selon des scénarios différents

Hydro-Québec ne propose qu’un seul scénario pour l’horizon 2035 et une variante de deux possibilités jusqu’en 2050. Tout cela sans présenter les hypothèses de calculs et les contraintes inévitables qui seront rencontrées. C’est tout à fait inacceptable. L’avenir ne se déploie pas en ligne droite. Il faut beaucoup plus, c’est ce qui est tenté dans les lignes qui suivent.

Les hypothèses utilisées par l’auteur pour fin de calculs ne seront pas présentées, par contrainte d’espace.

Scénarios étudiés :

Scénario # 1 : Croissance zéro. Scénario d’électrification sans aucune croissance ni de la population ni de la consommation d’énergie totale. Il y a seulement transfert des combustibles fossiles vers l’électricité, partout où cela est possible. C’est donc une transition que l’on peut étiqueter comme étant en régime statique.

Scénario # 2 : Croissance annuelle faible de 0,12 % de la population, le transport et le bâtiment, croissance moyenne de l’industrie de 0,5 %.

Scénario # 3 : Croissance annuelle moyenne de 0,2 % pour la population, le transport et le bâtiment, croissance forte de l’industrie de 1,0 %.

Scénario # 4 : Croissance zéro pour la population et faible décroissance pour autres secteurs de -0,25 %.

Scénario # 5 : Croissance zéro pour la population et décroissance forte pour autres secteurs de -0,5 %.

Ces cinq scénarios permettent de couvrir une gamme représentative des possibilités de croissance et de décroissance.

Constatations portant sur le scénario #1

  • Énergie électrique supplémentaire à fournir d’ici 2050 : 129,03 TWh.
  • Énergie électrique qui doit être produite en considérant les pertes de transport : 136.77 TWh.
  • Pour produire le surplus d’électricité de 136,77 TWh,
    il serait nécessaire de construire :
    – Soit 7 433 éoliennes de 6 MW.
    – Soit l’équivalent de 16complexes hydroélectriques
    La Romaine
  • Passer d’un mix énergétique comprenant environ 50 % de combustibles fossiles à une électrification importante permettrait des gains d’efficacités d’environ de 18 %.

Commentaires : Il sera difficile de produire 136,77 TWh d’électricité de plus d’ici 2050, en seulement 25 ans. Les constructions demanderont des matériaux, de la main-d’œuvre et des capitaux énormes. L’électrification de la majorité des secteurs permettrait une réduction de CO2 de 81 %. Mais seul le CO2 produit par la combustion est considéré.

Une différence importante entre les 5 scénarios concernant les installations à construire. Le tableau-4 présente le nombre des nouvelles éoliennes à construire d’ici 2050, ce nombre passe du simple au double selon le scénario analysé. Au Québec, en août 2023, il y avait 2200 éoliennes en fonctionnement, il a fallu 25 ans pour les installer. Comme le présente ce tableau, les combustibles fossiles sont encore présents dans certains secteurs, conformément aux hypothèses utilisées pour les calculs, la décarbonation n’est donc pas complète.

Figure 1 : Variation de la consommation d’énergie entre 2023 et 2050 pour les cinq scénarios

La figure 1 montre que, dans tous les scénarios, il y a une décroissance de la consommation d’énergie totale à partir de 2035 grâce aux gains d’efficacité lorsque les combustibles fossiles sont remplacés par l’électricité comme source d’énergie. Phénomène principalement marqué pour ce qui est du transport terrestre, mais également présent pour les autres secteurs. Le secteur industriel est le secteur qui influence le plus le bilan global de consommation totale d’énergie.

Le scénario #3 correspond à celui présenté par Hydro-Québec dans son Plan d’action 2023. Ce scénario est très peu réaliste si on considère les installations à mettre en place d’ici 25 ans. Le nombre d’éoliennes ou de barrages, ou une combinaison des deux, est simplement impossible à construire en si peu de temps. Il faut faire des emprunts importants, former une main-d’œuvre très nombreuse, obtenir les matières premières pour tous ces projets, et ne pas oublier les dégâts environnementaux que tous ces projets vont faire subir aux écosystèmes aussi bien au niveau de l’extraction, transformation, fabrication et installation des équipements.

Vision du futur concernant l’énergie

Décarboner la société québécoise est une nécessité, mais le gouvernement a d’autres objectifs :

  • augmenter la production industrielle d’exportation;
  • augmenter la production électrique privée au détriment d’Hydro-Québec. Le gouvernement a l’intention de confier au secteur privé une part importante de la nouvelle production d’électricité, ce qui implique de diminuer les redevances qu’Hydro-Québec verse au gouvernement, donc à la population, chaque année.

Vouloir tout décarboner en augmentant en même temps l’offre d’électricité pour accroître le développement industriel est voué à l’échec.

Voies de sortie de ce piège :

  • améliorer l’efficacité énergétique de tous les secteurs;
  • mettre en place des programmes de sobriété, mais cela doit impliquer tous les acteurs.

Épuisement des ressources minérales

La concentration des minéraux dans les nouvelles mines diminue d’année en année pour tous les types de minéraux, et ce, partout à travers le monde. Ce qui fait que la quantité d’énergie à fournir pour chaque tonne de minerai extrait augmente et la quantité de déchets par tonne de minerai augmente également. Les minéraux critiques sont nécessaires pour la transition, mais le Québec sera en compétition avec tous les autres pays pour obtenir ces minéraux, ce qui ne peut que faire augmenter leur prix, donc avoir un impact sur la future production électrique.

À titre d’exemple, en 1920, la concentration de cuivre dans les mines en Abitibi était d’environ 15 %, mais en 2023, les mines sont vides. La compagnie Osisko a annoncé en 2023 qu’elle envisage de rouvrir la mine de Murdochville en Gaspésie, où la concentration n’est que de 0,31 %. Dégâts écologiques en vue.

Un Plan de gestion intégrée des ressources en énergie (PGIRE) doit être développé en faisant appel à tous les secteurs de la société, ce plan doit prendre en compte les réalités physiques, donc les limitations de l’accès aux ressources, ainsi que les aspects sociologiques et générationnels. L’avenir doit se décider collectivement.u


1 https://energie.hec.ca/eeq

2 https://www.hydroquebec.com/data/a-propos/pdf/plan-action-2035.pdf

3 https://www.regie-energie.qc.ca/fr/participants/dossiers/R-4210-2022/doc/R-4210-2022-B-0168-Dem-PieceRev-2024_02_12.pdf

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