« Le pas de Gamelin »: autoportraits à la fêlure

Le trou de l’identité perdue1

S’il y avait une place où Satan eût dû se manifester, c’est à Saint-Jean-de-Dieu, non que la folie lui appartienne, mais parce qu’il est le prince des illusions, qu’il sort la tête par le trou de l’identité perdue et fait luire de ses faux brillants la conscience éclatée, tel un miroir brisé2.

Certains écrivains nous hantent par leur phrasé scandé, haletant, heurté ou emporté dans une respiration puissante qui continue d’agir parfois longtemps après la lecture. La vocalisation intérieure peut ainsi emporter le corps lisant dans un rythme, une inflexion, jusqu’à lui faire oublier d’écouter les mots. Ce parler dans l’écrit convoque le souffle, le nôtre, appelle impérativement la récitation qui n’a pas à devenir sonore pour être pleinement performée, mais que la lecture à voix haute peut révéler à qui ne l’entend pas. Même lorsque le texte est oublié, il arrive que son phrasé demeure; la vitesse ou la brièveté des scansions qu’il a imprimées dans l’oreille du lecteur peuvent l’occuper jusque dans son sommeil.

Ainsi, la diction ferronnienne ne s’apparente à aucune autre, occupée qu’elle est, entre autres, à tracer l’épure d’un personnage retourné comme un gant pour mettre à nu sa division: « Un paresseux doublé d’un simple d’esprit, celui-ci pensant pour celui-là qui travaillait pour l’autre, vivait tout étonné au milieu d’un grand loisir3. » On se souvient aussi de l’ouverture des Confitures de coings où le narrateur décrit son for intérieur comme « un réduit plutôt minable, de si peu de logement pour [ses] facultés cognitives », alors que « tourné par tous [ses] sens vers l’extériorité, restant en deçà comme une énigme », il projette son image au dehors et cherche à se voir dans le regard des autres4. Ces pages prennent au corps par le balancement qu’elles produisent d’une proposition à l’autre, et donnent voix en nous à un sujet qui impose sa présence. C’est bien la parole qui divise le sujet et fait qu’une part de lui-même peut tenir compagnie à l’autre.

Des nombreux portraits qui occupent l’œuvre, nous restent une intonation portée par un souffle ténu, léger, tenace, un parler fin, toujours souriant et comme éclairé par un chagrin qu’il ne vaut pas la peine d’exposer, mais qu’il faut bien porter d’une phrase à l’autre, sans effort; une phrase longue souvent, tantôt taillée par une formule éclatante, tantôt retenue par une certaine fatigue, une tension menée jusqu’à son point d’appui provisoire; une phrase qui semble construite de l’intérieur, comme propagée d’elle-même par ce qu’elle suscite de vision tragique pourtant délestée de pathos. Ainsi, le Jérémie « paysagiste », qui se confond dans le spectacle du monde au point de s’y noyer, nous apparaît dès l’ouverture du conte, consubstantiel à la parole qui cherche à le dire; parole entraînée dans la dérive métonymique de cet être dont elle fait sa matière. Jérémie ne parle pas, mais c’est bien sa voix de silence qu’il s’agit de rendre dans cette énonciation autre qui parle comme à l’intérieur de lui.

Mais quand il bâillait ainsi, ouvrant les mâchoires au degré même de l’angle du ciel sur la mer, son ouverture restait plus petite et c’est l’espace qui le happait: il devenait la barque ancrée au large, la barque restée dans l’anse ou cette autre dans l’intervalle, qui va ou revient, avançant par à coups de canon sur la tête de son unique piston; il devenait le soleil, source de toute énergie et pourtant moins vantard que le moteur Acadia ébranlant l’univers de son poussif exploit, le soleil dont l’hélice de cuivre tourne si vite qu’il dort sur la pointe, toupie dont l’axe giratoire est le cœur de la trombe d’oiseaux ameutés par le retour des pêcheurs et l’éviscération du poisson; il devenait tout ce qu’il voyait au hasard des yeux avec la préférence que ceux-ci accordent aux mouvements5.

Le rebond que suscite le point-virgule atteste d’une parole en cours d’énonciation, dévoilant par sa relance le mouvement verbal. Ce qui s’expose ici et qui est l’objet littéraire tel qu’en lui-même il se donne à entendre, c’est ce temps du parler qui ne souffre ni rature ni soustraction, mais s’oblige aux reprises, aux déplacements, à une irréversible avancée qui n’exclut pas les tentatives non abouties, les sauts ou les pas de côté, les accomplissant au contraire au nom de cette assomption du temps que la présence en cours de surgissement impose.

L’écriture ferronnienne joue de ce temps depuis son commencement, travaille à l’exposer jusqu’à en soutenir l’illusoire capture qui en quelque sorte nous le donne à éprouver. Écrire n’est en aucun cas transcrire la parole; il s’agit plutôt d’y faire entrer le silence qui ne s’effraie ni des circonvolutions ni du délire, et assume depuis toujours la part obscure que la parole directe oublie. L’écriture met à notre disposition ce qui, comme le formulait Lacan, « reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend », à savoir: qu’on dise6. Ce fait, cet acte de dire occupe dans l’écriture de Jacques Ferron la parole de personnages entièrement façonnés par leur verbe, que ces personnages soient inventés ou réels, recréés à partir de l’écoute qu’ils ont suscitée chez celui qui en fait le matériau de son art. Seule l’écriture peut nous transmettre le silence de Jérémie noyé dans un paysage haussé à la dignité de sa parole inaudible. « C’était le paysage que Jérémie avait peint jour après jour, saison après saison, depuis des années et dont il laissait provision pour toujours. Personne ne le reconnut. L’artiste avait oublié de signer7. » C’est en cela que l’écriture de Ferron, celle qui s’accomplit jusqu’au bout, ne vise pas tant à dire la folie qu’à faire entendre le sujet, ce « trou de l’identité perdue », faille ou fêlure d’où la parole dit JE.

Cette oscillation qui est aussi la nôtre est mise à découvert par l’écriture et a pu aller, chez cet écrivain, jusqu’au dédoublement8. La folie, dans cette œuvre, a donné lieu à bien des commentaires et à d’intéressantes analyses; ce n’est pas d’elle pourtant que je souhaite ici parler, mais de ce qu’elle a permis d’entendre et de dire. S’il se disait « un peu piqué, assez fou même », et petit-fils d’un grand-père maternel « devenu frénétique », « mis au secret » et mort à Saint-Michel-Archange (PDG, 98), on a l’impression que Ferron a d’abord voulu payer son dû à la folie, cette matrice d’où il ne cesse de s’échapper pour la considérer du dehors avec la distance ironique et l’art de celui qui sait que si la folie nous est à tous intrinsèque, c’est au titre d’une virtualité que l’écriture littéraire et la création artistique ont vocation à susciter. Payer son dû à la folie veut dire, non pas se faire fou parmi les fous, mais, au contraire, reconnaître et rappeler que « le risque de la folie se mesure à l’attrait même des identifications où l’homme engage à la fois sa vérité et son être9. » Ferron s’y est risqué par son œuvre, non sans avoir pâti de deux trébuchements dont l’histoire de Rosaire raconte assez comiquement le premier: c’est à vouloir à tout prix nier la folie de Rosaire Gélineau — et le sauver de toutes les instances institutionnelles qui le « menacaient » — que le narrateur a découvert de quel bois elle se chauffe et de quelle rationalité elle se nourrit; ce qui, vingt ans après l’histoire vécue et consignée dans un journal, se raconte comme l’expérience d’un engagement avant tout narcissique dont il s’agira finalement de libérer Rosaire, de « l’affranchir de toute dette envers [son sauveur] en le traitant de maudit fou10. »

L’histoire de Rosaire remonte à 1961, mais elle est racontée et publiée au terme de l’œuvre, vingt ans plus tard, après l’échec du livre sur la folie qui constitue, si je puis dire, le second trébuchement. Pas étonnant dès lors que l’auteur publie ensemble, et dans l’ordre chronologique inversé, l’histoire de Maski, qui appartient au livre impossible sur la folie, et dont il s’agit (aussi) de se débarrasser dans le plus grand désarroi, et celle de Rosaire:

[…] hélas! Rosaire n’est pas écrit, il a été vécu, rien n’est inventé; il témoigne de mon impuissance et surtout que peu à peu je me suis laissé envahir par mon personnage; et L’Exécution de Maski qui vient après est la vaine tentative […] de me débarrasser de ce personnage si encombrant qui me réduisait à la plus complète solitude11.

Si le jeune médecin a cru comprendre Rosaire, plâtrier sans plâtre et au chômage, à partir de la mutation sociale rapide et difficile à intégrer, du début des années soixante, qui lui paraît suffire à nier sa folie, dix ans plus tard l’écrivain accompli, au sortir d’un séjour de seize mois parmi les folles de Saint-Jean-de-Dieu, se lance dans la composition d’un livre ambitieux où il va rester pris, impuissant, dira-t-il, à franchir par l’écriture le fameux pas de Gamelin, autre nom de l’asile de Longue-Pointe. L’une des raisons invoquées par Ferron pour expliquer cet échec serait la difficulté qu’il a eue à concevoir le destinataire d’un tel livre, autant dire une préoccupation déterminante, et tout à fait nouvelle chez lui, pour le lecteur: « […] j’ai tenu compte du lecteur et une espèce de contestation s’est installée entre lui et moi ». D’une part, dit-il à Pierre L’Hérault, il est impensable de présenter au lecteur des cachots et des cabanons sans lui accorder le droit d’assister à une libération. « Je me suis trouvé à Saint-Jean-de-Dieu dans une forteresse et je me suis dit: “Qui est mon lecteur?” Je l’ai vu qui s’attendait à ce que je fasse des évasions. » D’autre part, il faut arriver à lui montrer que, dans ces lieux d’enfermement, il y a aussi du bonheur12. Cette discussion avec le lecteur semble avoir compliqué considérablement la composition du livre, d’autant plus que ce lecteur supposé s’apparentait parfois à un juge au regard duquel l’analyse complexe de la situation risquait de paraître obscure:

[il] faut respecter la grandeur où qu’elle se trouve […] même chez les fous, cela est très bien, je m’en félicite, seulement voilà: faut-il pour autant perpétuer les chaînes et tout l’appareil de la répression archaïque qui n’avait d’autre mérite que la franchise? […] je ne le sais que trop: c’est la crainte de passer pour un croquemitaine, moi qui me suis toujours voulu un homme de progrès, qui m’a fait gâcher Le pas de Gamelin — un vrai désastre, d’autant pire que j’y suis resté pris. […] Je crois pouvoir m’en sortir en m’acceptant comme croquemitaine, en développant l’idée que la raison n’est autre chose qu’une répulsion de la folie et que nos grands lieux d’enfermement […] valaient bien deux universités; qu’il n’y a rien de plus insidieux que la folie lâchée, la folie tout partout comme les démons sans lieux infernaux; et qu’il faut se contenter en fait d’errance, des âmes au purgatoire chères à Messieurs les Irlandais13.

Un livre sur l’enfermement de la folie ne peut-il que condamner ou dénoncer cet enfermement pour réconcilier le lecteur avec un mal-à-dire dont il ne veut pourtant rien savoir? Comme l’écrivait Lacan auquel Ferron ne se réfère jamais, mais qu’il rejoint lorsque, faisant le portrait des êtres fous dont il a eu la charge, il se met à l’écoute de ce qui, dans la folie, témoigne du sujet:

Loin donc que la folie [de l’être] soit le fait contingent des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence. Loin qu’elle soit pour la liberté « une insulte », elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre. Et l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté. […] « Ne devient pas fou qui veut »14.

C’est sans doute la conscience de cette faille – et la lucidité à laquelle une telle conscience oblige – qui a permis à Jacques Ferron de s’approcher sans crainte des êtres fous, s’autorisant de lui-même et de quelques autres, en usurpateur, certes, mais qui assume d’exercer les pouvoirs, même précaires, que lui confère son usurpation. Ainsi écrira-t-il au sujet de la fonction d’omnipraticien qu’il a occupée en 1970-1971 à Saint-Jean-de-Dieu: « L’exercice du pouvoir ne me déplaisait pas. J’avais cinquante ans. Il compensait pour la perte de ma jeunesse. Le savais-je? Oui, peut-être, mais il restait trop précaire pour que je m’en fasse une raison. » (PDG, 46) On devine, en prenant connaissance des explications qu’il a données à plusieurs de ses correspondants, que tirer de cette expérience un « ouvrage sur la folie et ses cantons » a placé l’écrivain devant un devoir éthique – la discussion avec le lecteur en est le signe le plus certain – qui a démultiplié la division du sujet avec laquelle sa poétique s’arrangeait bien jusque-là: il fallait dès lors soutenir et incarner la division entre l’écrivain et le lecteur, celle entre Maski et Notaire: le souffleur et le scribe; il fallait pour la première fois jouer explicitement la division entre l’autobiographie et la fiction, entre l’enfermement et la liberté, entre le pouvoir et le refus de l’autorité. L’écriture s’est enferrée, perdant de vue ce qui l’avait toujours maintenue dans sa dynamique remarquable: le trou par où le moi se retourne sur son envers, ce JE invisible au miroir et qui en revient comme une extériorité parlant de l’intérieur.

Le mal-à-dire

La division du sujet a donc pu atteindre, chez Ferron, l’angoissante impression d’une schize allant jusqu’au dédoublement dont Maski a été le représentant « officiel », celui du moi que l’écrivain disait haïr et qu’il a voulu finalement « exécuter », dans tous les sens du terme. Maski est surtout à mon sens le nom propre de l’écrivain masqué. Celui dont les personnages charriaient jusque-là sans trop le dire les matériaux du roman familial, s’empêtre dans ce déguisement de lui-même, et s’arrête au seuil du livre à défaut de pouvoir maintenir ouverte la faille, la fêlure où son oscillation le gardait vivant. Son grand livre sur la folie, devenu illisible et fou à mesure qu’il fait éclater le miroir, le pousse à franchir le pas de la mort. Ainsi peut-il écrire après coup à Julien Bigras: « Je n’ai pas sur la folie le même point de vue que vous. Vous la prenez par le dedans, vous la vivez et la faites vivre. Moi non. J’ai eu beaucoup de mal à franchir le Pas de Gamelin […] ce fut la catastrophe et c’est alors que je me suis retrouvé au 6e du Montreal General […]15. »

Maski mis hors-jeu, le pas sera franchi à la condition que la folie soit ramenée à la singularité dont nous sommes aussi les tenants16. C’est la singularité qui constitue ce que Ferron appelle la grandeur, cette part de soi-même que l’on reconnaît lorsqu’elle revient du dehors comme la voix la plus intime ayant parcouru le circuit allant de la perte à la retrouvaille, circuit que manifestait si bien l’écriture du Paysagiste où l’énonciation bien que tout à fait externe au personnage nous parvient depuis l’intériorité d’un sujet incapable d’individuation.

Seule l’écriture peut nous éveiller à l’inouï que l’on risque souvent de confondre avec l’inintelligible, le charabia ou l’incohérence. Par la maîtrise du verbe, jamais acquise une fois pour toutes, Jacques Ferron a finalement tiré de son séjour à Saint-Jean-de-Dieu des portraits qui sont aussi, à bien les relire, des autoportraits: le peintre y figure en transparence, façonne le personnage aux contours de ses propres aspirations. De Suzanne Lusignan, pensionnaire de la salle Sainte-Agathe et dont la parole simple et spontanée donne l’impression d’être normale voire intelligente, le docteur reçoit des lettres illisibles. « Toujours aux aguets, au courant de tout, elle m’était une précieuse informatrice, parfois même une conseillère. […] Cependant, dès qu’elle se retirait de son entourage pour rentrer en elle-même et parler de soi, elle […] sombrait dans la confusion. » (PDG, 98-99) Suzanne, dit-il, « tenait peut-être à témoigner [par ses lettres] de son incapacité, de son désarroi intime et divulguer une folie qui autrement serait restée secrète. » Cette fine hypothèse est déduite de l’écart étonnant qui se manifeste entre la parole « primesautière et perspicace » de Suzanne et son écriture incohérente, comme si l’écriture avait vocation à mettre au jour la perte qu’elle déclenche. « Le langage écrit n’est peut-être pas de même nature que le langage parlé. Celui-ci est direct tandis que l’autre fait un circuit, ramène à soi, en repart et peut se perdre entre la tête et la main, comme c’était le cas pour Suzanne. […] L’écriture, lente et réfléchie, doit réaliser la concorde des deux langages, autrement, pourquoi s’y obstiner? » (PDG, p. 99) En effet. Et cette obstination prend sans doute une importance particulière dans « Le pas de Gamelin » de La conférence inachevée où l’écrivain travaille à cette concorde en exposant partout sa « fêlure » qui n’est pas tant celle qu’il aurait à la tête que celle qui bée entre la tête et la main, entre la parole et l’écrit, là où s’échappe le moi qui peut dès lors lui revenir de l’autre et des autres dont il écoute la parole et surtout ce qui la fait parler.

Au portrait de Pierrette, qui demandait que ses admonestations affichées et retenues par un crucifix au-dessus de la chaise du docteur lui soient lues afin que « la vérité restât proclamée » et que « la justice fût rétablie dans le monde », l’écrivain ajoute cette touche finale: « D’ailleurs je ne pensais pas autrement, ne pouvant pas admettre qu’on fut fol ou fin par nature, persuadé au contraire que l’homme, de tous les animaux le plus démuni à sa naissance, devait tout à l’existence et que faute de nature, il était une histoire. » (PDG, 33) Ainsi, souligne le portraitiste, ce rétablissement de la justice par proclamation solennelle adressée à tous ceux qui l’ont abandonnée, rejetée, internée, sauve Pierrette de la honte et lui permet d’accepter son sort.

On se souvient de « La création de l’homme » qui décrit en quelque sorte le stade du miroir ferronnien: « Le moi se voit par le dedans — un petit studio sous les combles […]. » Mais voilà qu’un jour, « [un] miroir devant le mirador fit que, du petit studio, on put grosso modo compléter son spécimen d’homo erectus et s’apercevoir par la forme perçue par les autres, celle d’un autre parmi les autres17. » C’est par ce circuit « réfléchi », qui passe par le miroir et en revient, que l’écriture de Ferron retrouve, il me semble, sa force incantatoire, magique, qui l’apparente d’une part à la langue du rêve où les images sont matérialisation de pensées, formules créatrices d’apparitions, et d’autre part à la langue de l’interprétation qui n’explique rien, mais dénoue, délie, agit le personnage dont le portrait s’éclaire peu à peu de l’intérieur.

[Mariette] discourait avec volubilité, en forçant son débit en même temps qu’elle abaissait le timbre de sa voix. Un son grave et monotone montait. Sur cette plainte trachéale, des débris de mots, hachés menus, sortaient à flot de sa bouche qu’elle devait à tout moment éponger, car elle y perdait vraiment sa salive. Cette voix d’égorgée me troublait. Je cherchais à me l’expliquer. […] Au lieu de hocher la tête d’un air entendu à la manière des sourds, j’aurais aimé savoir ce que Mariette me disait et lui répondre. […] Encore fallut-il que j’apprisse ce que Mariette avait à me dire. (PDG, 60, 66)

C’est grâce à une autre patiente que le docteur bien-aimé de Mariette – « je l’aimais et elle m’aimait » – apprendra ce qu’il en est de la fonction de la parole et de ce qui, en elle, ne saurait s’énoncer. Cette autre patiente est Céline, la mutique de la salle Sainte-Hélène qui a juré un jour aux siens, chez qui elle était revenue après un premier séjour à l’asile, que si on l’enfermait encore à Saint-Jean-de-Dieu, jamais plus elle ne parlerait. Fidèle depuis vingt-huit ans à sa promesse, elle ne laisse plus un seul mot sortir de sa bouche jusqu’à ce que les psychiatres Philippe et Edmée Koechlin, « champions libérateurs », « saugrenus et ahurissants », débarqués de France à Saint-Jean-de-Dieu, se donnent pour mission de la faire parler. Ils parviendront à cet exploit à force de douceur acharnée et de séduction dont ils raconteront le triomphe thérapeutique dans leur célèbre ouvrage Corridor de sécurité18. Cet exploit, Céline, qu’ils ont abandonnée à elle-même pour retourner d’où ils étaient venus, le jugera perfide, taxant les deux apôtres de voleurs d’âme, accusation approuvée par son portraitiste: « Ils l’étaient en effet, puisque sous des prétextes humanitaires ils avaient abusé d’elle pour la dépouiller de son prodigieux silence dans lequel […] elle avait investi […] toute son âme. » (PDG, 67) Du bavardage de Céline, parole vide arrachée de force au souverain silence par de beaux discours mensongers, et dont toute la valeur dépend du renoncement de la mutique à l’absolu de sa promesse, découle un enseignement:

C’est par le silence de Céline que j’ai appris ce que Mariette avait à me dire avec ses mots hachés menus sur une plainte trachéale, qu’on lui avait arraché la voix comme une dent avec un davier sanglant. Eût-elle réappris à parler, elle se fût avilie à des futilités, devenant une petite vieille quelconque. Au travers de ses supplices, elle, la toute simple, l’affectueuse, la pigeonneuse, elle avait acquis une irremplaçable grandeur. La voix d’égorgée restait sans remède. Mariette avait atteint à une sorte d’absolu devant lequel on n’a plus rien d’autre à faire qu’à s’incliner humblement. (PDG, 67)

Ces portraits de folles offerts à la postérité dans une édition posthume préparée avec soin par l’auteur, Ferron ne semble pouvoir les faire qu’en se constituant lui-même en objet d’étude. Chacun de ces portraits composés à partir d’un trait d’identification laisse voir en creux le moi du peintre dont la disparition ponctuelle dans le miroir des aliénées occasionne une retrouvaille chaque fois nouvelle et chaque fois assumée, investie en même temps que trahie. Car le « sauveur » et le libérateur n’est pas complètement révoqué depuis l’aventure de Rosaire vécue dix ans plus tôt. Non seulement le docteur retire-t-il à l’occasion les chaînes qui rattachent certaines pensionnaires à leur chaise ou à leur lit et réduit-il les doses de barbituriques qui anéantissent toute velléité d’existence, mais il donne leur congé aux patientes qu’il juge plus ou moins aptes de reprendre une vie libre. Comme Rachel Chrétien, aux deux roses tatouées sur les cuisses, qu’il déclare guérie de sa débilité et pour laquelle il obtient une levée d’écrou. Comme Marie-Rose Patenaude, qui affirme avoir accouché d’un enfant-tronc expédié à Sorel, et déclare s’appeler Brigitte Bardot, à qui il saura restituer une vérité qu’elle ne savait pas si bien dire en son mal-à-dire.

Le délire de la jeune fille est en effet déchiffré par celui qui nous raconte son histoire en soulignant que le récit de la patiente n’est pas dépourvu de logique. Depuis que les religieuses qui l’éduquaient à Mont-Providence lui ont expliqué que les relations charnelles entre l’homme et la femme les transforment aussitôt en père et mère, Brigitte ne peut se résoudre à l’illogisme, encore moins à l’anomalie: « Bon, je comprends, lui dit le docteur Ferron: tu cherches à m’expliquer que tu as commencé d’aller en chambre. Il le faut bien quand on s’appelle Brigitte Bardot. » Sans remettre en question le délire, il s’adresse à ce qui, au cœur de la déraison, est le sujet de la parole. Après lui avoir fait donner « la piqure vétérinaire qui bloque l’ovulation durant plus de six mois », et trouvé une place pour elle dans l’une des salles du sous-sol où il est défendu de fumer, il obtient qu’on laisse cette championne de l’évasion aller fumer dehors, ce dont elle saura profiter pour s’enfuir. « À se tirer d’affaire elle-même, sans pension de l’État, elle œuvrait à sa réadaptation mieux que sous la tutelle d’un travailleur social. » (PDG, 80), mais ces actes de sauvetage, Ferron en pèse désormais le relatif bien-fondé. Ses proclamations de justicier qui accompagnent les résumés de dossiers qu’il envoie copier aux archives, il en conserve les originaux « comme des trophées de chasse » (PDG, 34), mais sans doute, comme les admonestations de Pierrette, ne sont-elles salutaires que pour lui, et l’aident à s’accepter dans l’exercice de l’autorité « la plus équivoque dans un asile qui se doubl[e] d’une maison de force ». Ces requêtes en justice semblent aussi par moments contredire le bonheur manifeste qu’éprouvent certaines patientes à être enfermées dans la forteresse, protégées de la violence du monde. Ferron lui-même y prend plaisir, refusant de comprendre la « hâte déraisonnable, quelque peu folle », qui l’amenait tous les matins durant seize mois à franchir le pas de Gamelin.

Ce plaisir devient le nôtre, et c’est celui d’entendre la parole des êtres que le docteur Ferron a écouté avec la curiosité que procure l’amour du verbe, celui-là même qui rend justice et hommage aux sujets, à cet étranger en nous-mêmes que nous couvrons d’illusoires images, mais qui parle malgré nous et produit, quand on sait l’écouter, ces éclats de poésie en provenance de l’inconscient; certains délires en exposent à ciel ouvert la texture: « […] une fois […] on précipita dans nos enfers […] une dénommée Louise Grignon, attachée sur une chaise roulante, dont le délire était un véritable enchantement… » (PDG, 100) C’est d’ailleurs dans ce délicat exercice de restitution de l’enchantement qu’on reconnaît le clairvoyant orfèvre de la langue, le profanateur des lieux communs et des sens tout faits. Parlant de lui-même en docteur Adacanabran19, le « conteur à la tête fêlée » se souvient de son propre « empêchement à dire les choses simplement comme tout le monde », de son « irrépressible besoin de pervertir le langage, ce bien commun indispensable, d’en altérer la forme pour en couler le fond, bref d’être fol avec [lui]-même, quitte à paraître intelligent par nécessité […] » (A, 223)

La fêlure, en effet, favorise le langage, et octroie au sujet une jouissance des sornettes, de l’amphigouris et du galimatias avant même de prétendre communiquer une pensée. Ainsi Jacques Ferron verra son premier livre sur la folie devenir de plus en plus illisible et impubliable, étant donné qu’« il ne suffit pas d’une tête fêlée pour perdre l’esprit, mais d’aléas contraires, sans compter la frénésie qu’on met à se perdre. » (A, 226) Il lui faudra donc, pour retrouver l’enchantement du verbe, égaré dans une tentative douloureuse pour le devenir en personne (Verbe fait chair à l’agonie au Mont des Oliviers, comme il aimait le dire de lui-même20), trahir sa propre folie tout en reconnaissant à la parole ce que le délire met au jour et qui est la fonction symbolique du langage. Ainsi parviendra-t-il à rendre audible ce qui, en reste de la folie, est la vérité de l’être. Jacques Ferron n’a eu, il me semble, aucune fascination pour la folie. S’il a cru pouvoir en rendre compte du dedans, il l’a payé de sa personne; et c’est peut-être ce paiement qui l’autorise à reprendre la plume au sortir de l’épreuve pour retravailler et recueillir ses portraits de folles à partir du lieu d’où elles ont fait signe et sens pour lui.

C’est bien le sujet qui, dans ces portraits, éclaire la folie de son étincelle de raison pour changer la damnation en salut, et c’est lui que l’écriture fait apparaître dans le miroir comme le manque-à-voir qui est notre lot. Lisant « Le pas de Gamelin », on a vite l’impression que la folie n’est pas ce que l’écrivain cherche à rendre, encore moins à expliquer; c’est le sujet en souffrance qui retient sa plume, en souffrance de reconnaissance. La folie est singulière, certes, Ferron le rappelle, mais elle n’est ni relative ni partagée par celui qui, la peignant, ne manque jamais d’y reconnaître ce qui n’est pas elle. Ce qui lie l’écrivain à ces folles dont il compose et agence les portraits, c’est une condition qui, parce qu’elle est humaine participe d’une histoire inséparable de la parole et du nom: « chez les fous et les folles, le nom compte d’abord et tous les autres qui tournent autour du sien dans une constellation qui illumine un hameau, un village, une rue, un faubourg et, plus vague, un pays. Toute la poésie de cette cosmologie a préséance sur la médecine: on commence par elle et l’on soigne ensuite. » (PDG, 85) Cette cosmologie est celle-là même qui soutient l’écriture de Ferron par laquelle nous redécouvrons qu’il n’y a de sujet vivant que de son nom, et que c’est par cette queue, si je puis dire, qu’on l’attrape lorsque la folie le submerge.

Si la folie est un mal-à-dire, Jacques Ferron répétera à l’envi que ce n’est pas une maladie et qu’on ne saurait la guérir. Et s’il n’a pu achever son grand livre qui aurait « parlé à la folie son langage » – pour de multiples raisons que lui-même a d’ailleurs bien cernées et finalement acceptées –, il nous a laissé un autre « Pas de Gamelin », abouti celui-là, et cadré par des récits qui en disent l’accomplissement définitif. Il a aussi su faire du chantier inachevé un reste qui intéressera toujours les chercheurs, mais n’a à offrir, contrairement à l’œuvre publiée, ni la part obscure de l’écriture accomplie ni la musique dont je parlais en ouverture, qui appartiennent toutes deux au temps de l’oscillation et de la réversibilité, celui qui permet au narrateur-usurpateur d’entrer à visage découvert dans le haut lieu de la folie.

L’usurpateur et l’hérétique

Les fous sont des fantaisistes […] qui la payent cher, leur fantaisie, tandis que Breton, un peu vampire […] y trouve son profit. […] Au fond, je pense comme Breton, sauf qu’il me semblerait indécent de me prévaloir des rapports privilégiés que j’ai eus avec des êtres uniques, en dehors de toutes les normes ou se trouvent les braves gens qui acceptent humblement d’être autres parmi les autres, parce que ces êtres uniques ont payé en quelque sorte le droit de l’être, tandis que moi je n’ai pas payé et j’aurais l’impression de m’enrichir à même la surenchère extravagante, mais nécessaire à leur dignité, qui compense les pertes encourues par une existence déficitaire, mais n’empêche pas la banqueroute. C’est la raison pour laquelle je n’arrive pas à écrire ce livre sur la folie […]21.

C’est en usurpateur, donc, que Ferron se représente dans « Le pas de Gamelin » de la Conférence inachevée, après l’échec et l’abandon de la première version « pleine d’allusions à peu près incompréhensibles, incohérente, folle à n’en point douter », échec de sa superbe dont, dit-il à Julien Bigras, il ne se remettra jamais (D, 90). Usurpateur « de deuxième ordre » (PDG, 44) d’ailleurs, puisque, médecin sans autre titre qu’une longue expérience des lieux d’enfermement, il entre à Saint-Jean-de-Dieu sous la dépendance de l’omnipraticienne Lorraine Trempe, elle-même assujettie au surintendant médical. On devine cependant que l’usurpation ne va pas au-delà de ces considérations institutionnelles et professionnelles, et que le docteur Ferron fonde sa légitimité morale sur une prise en charge des internées, sans avoir la naïveté de croire, comme Breton avec Nadja, que la subversion de la « commune mesure » propre à la folie participe d’une quelconque démocratie. C’est dans une réponse à Ray Ellenwood qui avait évoqué André Breton qu’il précise les limites de son rapport aux êtres fous, reprochant au pape du surréalisme d’avoir vampirisé Nadja pour en faire son profit22. Si Jacques Ferron peut écrire à Julien Bigras que nous sommes tous « tenants des êtres fous puisque nous sommes tous singuliers », c’est qu’il ne jauge cette universalité qu’au prix payé par chacun de nous au symbolique pour accéder à la dignité de sujet. Cette dignité n’est gratuite pour personne; mais, pour certains, elle exige une dépense exorbitante qui engage le sujet et sa vérité dans un délire, forme que prend sa tentative d’assomption, d’autant plus énergique qu’elle est vaine; « la folie, écrit-il encore, c’est de n’avoir pas d’autre norme que soi-même. » (D, 89)

C’est en rescapé de l’exécution d’un double devenu encombrant23, et après avoir payé de sa personne en tentant de liquider ce « vieux Narcisse » haï qui devait le protéger de sa peur de tout — « j’ai exécuté Maski lorsque je me suis rendu compte que j’étais en présence de moi-même, seul », avoue-t-il à Pierre L’Hérault en 1982 —, que le docteur Ferron parvient à légitimer son statut d’usurpateur, d’une part pour rendre hommage à la parole des enfermées, parole qu’il a su capter et accorder à la sienne, et d’autre part pour témoigner d’une pratique médicale de laquelle il se désolidarise en se présentant comme un hérétique quand ce n’est pas un complice du crime de la folie qui refuse de guérir.

C’est grâce à cette place d’usurpateur qu’il nous donne par la même occasion un portrait affectueux et inédit des religieuses hospitalières sous la supervision desquelles il est placé, pliant son autorité à la leur et en particulier à celle de Garde Larose « haute comme une tour », qui dispose de cabanons dans lesquels elle confine par punition les récalcitrantes. Garde Larose qui règne comme une matrone sur la salle Sainte-Agathe s’impose en effet dans sa remarquable habileté à faire régner l’ordre et la paix. C’est par sa propension à clouer le bec au docteur aussi bien qu’aux patientes qu’elle déclenche cependant un récit dans lequel, mine de rien, l’écrivain vengera l’usurpateur que la garde, au beau nom de Larose dont il est par ailleurs un fervent admirateur24, a voulu remettre à une place qu’elle supposait à tort être la sienne.

Ce récit occupe le chapitre V du « Pas de Gamelin », l’un des plus émouvants du recueil. Il s’ouvre sur la visite des cabanons que le docteur passe en revue suivi de près par l’hospitalière. Impressionné sans le laisser voir par ce qu’il observe « de judas en judas », le docteur jette par-dessus l’épaule à l’adresse de la geôlière ce mot de Chateaubriand qui vient de lui revenir à la mémoire: « Une fois l’esprit frappé, le sens s’échappe et il vaudrait mieux mourir. » La réponse ne se fait pas attendre, qui tombe un peu à plat, à savoir qu’on n’est pas ici dans une église. Lancé dans sa méditation à haute voix, le docteur la poursuit sans prendre ombrage de cette répartie: « Seulement, on vit: que de tourments et quelle détresse! » Rapportant cet échange en ouverture du chapitre, Ferron interprète la réplique de Garde Larose qu’il avoue n’avoir comprise que plus tard: « Elle entendait par là que les lieux ne se prêtaient pas à des citations d’auteur et qu’au milieu des cris, une phrase, belle ou non, de moi ou d’un autre, restait une phrase, quelque chose de creux et de vain. » (PDG, 54)

La robuste hospitalière entreprend dès lors de démontrer au docteur écrivain que les phrases ne sont rien lorsqu’il s’agit de mater les indomptables et de régner sur la folie. Ouvrant la porte d’un cabanon dont le judas ne laisse pas voir l’occupante, elle désigne comme exemple indiscutable de la vanité des mots ce qui ressemble à un paquet de linges sales surnommé la Mariton, et déclare que ce cabanon, que le docteur a d’abord cru inoccupé, est tout simplement plus tranquille: « sans tourment ni détresse ». Il est vrai que l’être aux yeux morts que l’hospitalière attrape par les cheveux pour montrer sa face au grand jour ne manifeste plus qu’une docilité de chose inerte. Au docteur qui s’enquiert de son vrai nom, Garde Larose répond que la Mariton s’appelait autrefois Marie, comme le dossier de cette patiente le lui apprendra en plus de lui révéler les quatre jugements successifs prononcés par le tribunal médical qui lui prouveront que justice a été rendue avec ou sans « grands mots, amours, délices et orgues ».

Avant de nous résumer le dossier de la Mariton, l’écrivain nous prévient que ce tribunal médical dont la justice force l’admiration de Garde Larose lui rappelle plutôt à lui la Sainte Inquisition. L’histoire qui a conduit Marie à son état de Mariton nous est ensuite racontée à partir d’extraits des procès-verbaux des deux comparutions de la patiente devant huit puis douze médecins en 1956 et 1962, et de deux autres assemblées des médecins « justiciers » tenues en avril et décembre 1965 en l’absence de celle qui n’est plus en état de répondre aux questions. Le premier verdict est rendu lorsque l’enfant de quatorze ans qui vient d’être transférée de Mont-Providence à Saint-Jean-de-Dieu explique qu’elle grafignait tout le monde « parce qu’elle ne voyait pas ses parents ». Après quelques questions auxquelles Marie répond avec franchise, on la déclare atteinte d’imbécillité du fait qu’elle ne sait pas compter, ne sait pas son âge et admet avoir été agressive « soi-disant » parce que ses parents ne venaient pas la voir.

Ferron cite et expose dans ce chapitre la rhétorique péremptoire des verdicts qui se succèdent. À dix-neuf ans, devenue un « véritable démon », on constate qu’après avoir pourtant reçu les « bons traitements »: une lobotomie frontale bilatérale, des électrochocs et bien des pilules,elle ne se calme toujours pas. « Le tribunal, décontenancé par une telle perversité, en reste pantois et propose du dilantin “car il pourrait s’agir d’une agitation épileptique, consécutive à la lobotomie” (PDG, 57) ». Il proposera ensuite une lobotomie dite « itérative » qui occasionne un abcès et transforme Marie en Mariton. Il est assez remarquable que l’écriture de Ferron ne charrie, à travers ce terrible récit, aucun pathos ni ne se livre à l’indignation, mais pratique l’ironie et même l’humour (noir). La langue précise s’autorise en effet quelques pointes pour décrire cette mise à mort d’une violence inouïe et l’administration d’une « justice » qui consiste à réduire à néant une enfant dont la détresse apparemment inaudible doit être matée par la force. Lors des comparutions de la jeune fille, il semble qu’aucune parole ne lui soit adressée outre les questions auxquelles ses réponses conduisent chaque fois à sa condamnation.

Le chapitre pourrait se clore sur cette mise à nu des méthodes qui ont eu cours dans les instituts psychiatriques jusqu’au début des années soixante-dix25. L’écrivain nous apprend qu’après l’accident chirurgical qui a transformé Marie en paquet de linges sales renommé Mariton, le tribunal s’est disculpé, lors d’une quatrième et dernière assemblée concernant ce cas, en émettant un avis selon lequel la lobotomie « resterait » indiquée dans certains cas, même si on peut condamner certains de ses effets. Mais Ferron ne perd pas le fil de sa composition et va plutôt terminer son chapitre en rappelant que la lésion est pour la médecine et son discours une nécessité; elle en a un tel besoin, dira-t-il, « qu’à défaut de la trouver, elle la crée » (PDG, 58). C’est d’ailleurs sur cette notion de « lésion » que médecins et patients se méprennent. « [La médecine] a perdu son caractère religieux et ne tire pas son principe de la vie, mais de la lésion cadavérique. » (PDG, 26) Ayant réduit la folie « à des perturbations biochimiques, à des crises convulsives et, pour finir, à des lésions organiques », elle se charge en quelque sorte de confirmer son savoir et d’asseoir son pouvoir sur elles en créant la folie par médication excessive et psychochirurgie qui confirmeront à l’autopsie leur existence.

De là, le chapitre s’achève sur le récit d’une autre patiente nommée Monique Fontaine que Ferron a osé un jour placer devant la responsabilité de ses actes, en refusant de l’expédier à l’Unité médico-chirurgicale où elle avait l’habitude de se faire transférer en se plantant une aiguille dans le bras. Cette femme dont le génie singulier nous a été exposé au chapitre précédent et qui consiste à se gagner toutes les faveurs pour les perdre aussitôt et les regagner, se blesse à répétition afin d’accéder à ce lieu apparemment désirable entre tous où elle est prise en charge et soignée. Sa rencontre avec le docteur Ferron lui restera sur le cœur. Lors d’une de ses auto-perforations à l’aiguille, la patiente, plutôt que d’être par lui transférée d’urgence à Sainte-Marguerite, est envoyée « en disgrâce » à Sainte-Agathe avec ces mots: « Tu te l’es plantée, garde-la ». Elle la garda une semaine. « La prochaine fois tu la garderas un mois » (PDG, 46). Ferron avait deviné que cette Monique Fontaine était prédestinée aux expérimentations chirurgicales et c’est par son destin que se termine le chapitre sur « l’esprit frappé » d’où « le sens s’échappe ».

Cette conclusion du chapitre constitue à mon sens la réponse différée et littéraire adressée à Garde Larose et à quiconque dédaigne, comme elle, les phrases et la puissance des mots. Voici: après son départ de Saint-Jean-de-Dieu, Ferron apprend que Monique Fontaine a été traitée par une psychochirurgie dite utilitaire qui a entraîné une hémiparésie — aux dires de l’administration, la manie de l’aiguille coûtait trop cher à l’État. Si l’économie nationale n’a pas vraiment profité de ce traitement, Monique, quant à elle, semble parvenue, au regard de Ferron venu la visiter, à la plus haute satisfaction, bénéficiant, si l’on peut dire, d’une lésion désormais définitive. « Je trouvai Monique encantée dans un haut lit d’hôpital, qui emplissait toute la chambre, entourée de mille soins parce qu’on voulait la remettre sur pied au plus vite. Sous son blanc turban, elle avait le visage bénin du souverain bonheur. Sachant que je l’avais retardé, à peine me jeta-t-elle un regard de dédain. » (PDG, 59)

Comment mieux peindre le sujet qui se pointe dans l’éclat d’un regard et impose à celui qui prétendait l’en priver, le triomphe de sa jouissance dont l’aiguille était, comme le docteur Ferron l’avait fort bien entendu, un appel, un cri, une parole muette d’où le sens s’échappait? Il faut bien admettre, avoue l’écrivain, que la lobotomie a du bon, à condition, ajoute-t-il, que par accident on évite le trépan. Inciser le cuir chevelu et le recoudre pourrait parfaitement suffire à « extirper le tourment », « c’est le principe de la guérison magique obtenue au cours d’une cérémonie dont la malade mérite tous les honneurs ». Ainsi est reconnue à sa juste valeur la frappe de l’esprit, qui est langage.

Je ne suis pas, Dieu merci, un médecin d’avant-garde. Eussé-je réussi à réunir le tribunal médical une cinquième fois, le Diable eût bien ri: j’eusse écopé d’une condamnation pour sorcellerie, sentence remise, sans lobotomie. La médecine a au moins ceci de bon pour qui la pratique qu’elle le protège contre l’inquisition de ses confrères. (PDG, 59)

Dans cet autoportrait en sorcier dispensé du supplice de la Question, l’extraordinaire vitalité de l’esprit triomphe, et avec lui, l’humour qui lui est par essence attaché. La phrase de Chateaubriand éclaire d’une lumière tragique la résistance contre la mort à laquelle le sujet se voue – et à quel prix! – par son délire. Le rire dans la détresse est donc toujours celui du Diable avec lequel Ferron aura gardé jusqu’à la fin des accointances. Au terme de son œuvre, aux dernières lignes du dernier des récits posthumes qui composent La conférence inachevée, à la fin de la prière qu’il adresse au Seigneur, l’écrivain s’imagine à l’agonie et ressuscite en lui, une fois de plus, sa mère, sachant qu’il mourrait d’une première mort s’il ne pouvait la faire revivre par l’écriture. Comment n’aurait-il pas entendu le cri de Mademoiselle Marie qui « réclamait sans cesse la visite de ses parents » et qui, pour cela même, a perdu son effrayant combat, seule et contre tous, « réduite à n’être plus qu’un paquet malpropre dans son cabanon de la salle Sainte-Agathe ».

Appelant de ses vœux la fin des jours, c’est au Maître incontesté de la division (diabolos: « celui qui divise ») que l’écrivain s’abandonne, lui qui n’a su écrire qu’à partir du miroir où le moi lui revenait comme un autre dont la parole assurait le passage du dehors au dedans. La division aura été pour l’écriture de Jacques Ferron, à la fois condition d’engendrement et cause de désarroi: « Alors, Seigneur, je te le dis: Que le Diable m’emporte26. » 

 


1 Je reprends ici quelques lignes d’ouverture sur la parole ferronienne parues dans Voix et images, « Écrire pour parler la parole: Ferron, Beaulieu, LaRocque », Volume 43, numéro 1 (127), automne 2017, p. 23-42.

2 Jacques Ferron, « Le pas de Gamelin » (PDG), La conférence inachevée [1987], Montréal, BQ, 2020, p. 27. Voir au sujet de cette publication posthume, Jean-Pierre Boucher, « Jacques Ferron et le recueil La conférence inachevée » Littératures 2, 1988, p. 115-131: « Ce titre [Le pas de Gamelin] a été à l’origine celui d’un manuscrit, “ouvrage sur la folie et ses cantons”, sur lequel Ferron a travaillé après un séjour de seize mois comme omnipraticien à Saint-Jean-de-Dieu. Il en a rédigé deux versions, la seconde ayant été remise à V.-L. Beaulieu qui en a annoncé en septembre 1976 la parution sous le titre “Maski ou le désarroi”. Sauf trois extraits, elle est toutefois demeurée inédite […]. Ce même titre coiffe par ailleurs de mars à novembre 1981 dans le Courrier médical une chronique de vingt textes. C’est cette série d’articles que l’on retrouve en substance dans le présent “Pas de Gamelin”, et non l’ouvrage annoncé en 1976. Il ne s’agit cependant nullement d’une reprise intégrale de la série d’articles auxquels Ferron emprunte en les remaniant substantiellement. »

3 Jacques Ferron, « Le paysagiste » Contes, Montréal, BQ, 1993, p. 79.

4 Id. Les confitures de coings, Montréal, Typo, [1972] 1990, p. 13-14.

5 Id. « Le paysagiste », Contes, p. 79-80.

6 Jacques Lacan, « L’étourdit » [1972], Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.

7 Jacques Ferron, « Le paysagiste », p. 83.

8 Je fais ici allusion au personnage de Maski, double encombrant de Notaire dans le chantier inachevé parce qu’inachevable du grand livre sur la folie qui aurait « parlé à la folie son langage » et a aussi eu pour titre provisoire, outre, Le pas de Gamelin, Maski fils de Maski.

9 Jacques Lacan, « Propos sur la causalité psychique » (1946), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 176.

10 Rosaire précédé de L’exécution de Maski (R) [1981], Outremont, Petite collection Lanctôt, 2003, p. 194.

11 « Lettre du 15 juin 1981 », Une amitié bien particulière. Lettres de Jacques Ferron à John Grube, Montréal, Boréal, 1990, p. 21.

12 « Entretiens avec Jacques Ferron », dans Ginette Michaud, Patrick Poirier, L’autre Ferron, Montréal, Fides-CÉTUQ, 1995, p. 430-433.

13 « Lettre de Jacques Ferron à Ray Ellenwood », ٤ novembre ١٩٧٨, Ibid, p. 383.

14 Jacques Lacan, « Propos sur la causalité psychique », p. 176.

15 Jacques Ferron à Julien Bigras, 28 novembre 1981, dans Le Désarroi. Correspondance (D), Montréal, VLB 1988, p. 82.

16 « […] je reprends le Pas de Gamelin pour dire […] que la folie est absolument singulière et qu’il ne faut pas parler des fous, mais d’êtres fous dont nous sommes tenants puisque nous sommes tous singuliers. » (D, 82)

17 Ainsi se formule la théorie du moi selon Jacques Ferron: « La création de l’homme », Du fond de mon arrière-cuisine. Les salicaires, Montréal, BQ, 2015, p. 125-127. La formulation se précise dans le texte suivant: « Quand je parle ou j’écris, je ne dispose que d’un seul acteur. Ce visage nu, il se nomme JE, mais il s’affuble aussi de personnages, savoir le TU, le IL, le NOUS, le VOUS, le ILS. Cela me confirme dans ma solitude tout en témoignant de mon besoin d’en sortir. Je reste unique et pourtant je me multiplie pour me rendre compte de la diversité du monde. Je n’y parviendrai jamais. Je pense donc je suis, mais je pense avec des mots. Les mots m’imposent leur régime. Je les écris et je fabule. […] Le moi, d’où procède cette tentative, n’est pas haïssable, il est plutôt schizoïde. D’ailleurs on ne dispose que de lui; il faut bien l’accepter et participer à sa perte. » « Le verbe s’est fait chair — on manque de viande », Ibid, p. 131.

18 Edmée et Philippe Koechlin, Corridor de sécurité: une année à Saint-Jean-de-Dieu, Montréal, Éditions de l’étincelle, 1974. L’histoire de Céline est longuement racontée dans « La Sorgne » publiée en appendice de la correspondance avec Julien Bigras Le désarroi. Correspondance entre Julien Bigras et Jacques Ferron, p. 121-132.

19 Dans « Adacanabran » (A), l’un des contes rassemblés avec « Le pas de Gamelin » dans La conférence inachevée.

20 « Vers 1963, ma folie se manifesta de la façon suivante, à savoir que je n’avais aucune mesure avec les autres […]. Et c’est alors que j’imaginai que Dieu était le truchement qui me permettait, tout en étant fidèle à mon cas unique, de communiquer avec les autres. Les autres proliférant, immortels, étaient représentés par Dieu le père, tandis que moi, Dieu le fils me mourant, déjà au Jardin des Oliviers, je me sacrifiais au Père. » Lettre de Jacques Ferron à Julien Bigras, 1er avril 1982, dans Le Désarroi. Correspondance, p. 104-105.

21 « Lettre de Jacques Ferron à Ray Ellenwood », ١٩ janvier ١٩٧٩, Ginette Michaud, Patrick Poirier, L’autre Ferron, Montréal, Fides-CÉTUQ, 1995, p. 385.

22 Ibid.: « Quand il rencontre Nadja […], elle reste probablement fidèle aux transports d’amour qu’elle a naguère éprouvés pour Dieu, […] transports qui lui ont été désastreux, quand on pense à l’enfant qu’elle laisse derrière, avec sa mère et le décor de sa propre enfance. […] J’ai eu une patiente […] à Saint-Jean-de-Dieu […], son petit état civil […] avait éclaté […], elle était Dieu-plus-que-Dieu, elle avait tout créé, et j’y consentais. […] Ses prérogatives divines ne l’empêchaient pas de savoir qu’elle n’était au fond qu’une pauvre folle. »

23 « Quand un double se débarrasse de l’autre, il recourt à un tiers. Après l’exécution, le canon des deux fume, mais peut-on savoir laquelle des deux a servi? Le dédoublement persiste. » L’exécution de Maski, p.49.

24 « Mécréant, j’avais les yeux vairons pour observer, de l’un regrettant les Religieuses, de l’autre prenant plaisir à Garde Larose […]. Son nom me rappelait ma grand-mère Bellerose que sa fille cadette, ma mère Adrienne, perdit si tôt qu’elle l’avait oubliée et ne m’en a jamais parlé. [..] Larose n’est pas Bellerose, mais à cause de la fleur et de l’idée que je me faisais de cette fabuleuse grand-mère, je les confondais et trouvais fière allure à l’hospitalière de Sainte-Agathe. » (PDG, 97-98)

25 « Aujourd’hui […], la sagesse s’est obscurcie et la folie court dorénavant partout dans la nuit. » (PDG, 23) Jacques Ferron ne voyait pas d’un bon œil la révolution dite psychiatrique amorcée en 1968 et achevée peu de temps après son passage à Saint-Jean-de-Dieu, et qui avait pour prétention de guérir la folie comme toute autre maladie et de désinstitutionnaliser les fous.

26 « Les deux lys », La conférence inachevée, p. 237.

 

 L’auteure est professeur au département d’études littéraires, UQAM.

 

L'Action nationale – Numéro d'octobre 2021

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