Le Québec effacé du guide touristique Bonjour Montréal

Le tourisme, dit-on, serait né sous l’Empire romain. C’est de cette lointaine période que serait apparu chez une certaine élite sociale et intellectuelle, un intérêt pour l’histoire, la culture des autres peuples méditerranéens. C’est vraiment à partir du XXe siècle qu’on en fera une industrie. Les plus libres et fortunés vont chercher dans le voyage un moyen de se donner une meilleure compréhension du monde et des différentes cultures. Les pays vont alors commencer à investir davantage dans la mise en valeur de leur patrimoine et à structurer l’accueil de masse. Avec l’élargissement des moyens de transport apparaitront dans ce sillage, une augmentation de l’offre touristique et corollairement, ce qu’on appelle l’édition touristique. Dès lors, le tourisme va représenter une carte importante à la disposition des collectivités nationales et locales, pour faire connaitre leurs origines et les richesses qui les caractérisent, bref, pour faire la promotion de leur identité.

Édité et diffusé gratuitement par Tourisme Montréal en partenariat avec le gouvernement du Québec, le guide Bonjour Montréal est un outil promotionnel grand tirage conçu spécifiquement pour faire découvrir le Québec et sa métropole. On peut facilement le saisir au passage dans l’un des multiples points de services d’information touristique, les gares, l’aéroport YUL-Montréal. Il est signé Valérie Plante. D’une édition à l’autre, pas beaucoup de différences, les mêmes chapitres, les mêmes recensions de points d’intérêt. Quelle image ce guide projette-t-il de l’histoire et l’identité du Québec, des Québécois et des Montréalais ?

Tout guide de voyage propose normalement un référentiel du territoire naturel ou humanisé qu’on va visiter : un rappel historique, culturel et sociopolitique. Il faut permettre au voyageur d’ici et d’ailleurs une compréhension de ce qu’il est invité à découvrir, le territoire, la population qui l’habite et sa culture distinctive.

Passons la question du marketing touristique commercial et les élans parfois ronflants de notre Bonjour Montréal. Face à l’explosion de l’itinérance et de la précarité nourricière, aux quartiers inondés et aux interminables chapelets de cônes orange, qui va croire que « Montréal est une ville d’émerveillement perpétuel […] une ville qui regorge de surprises à chaque coin de rue, et où règne la joie de vivre ».

Arrêtons-nous sur la partie qui nous intéresse, le référentiel historique et identitaire.

Peuple « sans histoire » et de nulle part

Sur les 160 pages de la brochure, à peine trois ou quatre sur les origines de ce lieu nommé Montréal en 1642. Quelques quarts de lignes à peine consacrées aux Premières Nations. Pour une fois, on laisse tomber l’insoutenable idée du territoire non cédé. C’est déjà ça de pris. Le pire reste à venir.

Dans ce récit, rien pour rappeler la naissance et l’enfance du peuple québécois. Malgré l’abondance des images couleurs, aucune pour visuellement témoigner de cette période sur le territoire montréalais (Maison Saint-Gabriel, Château de Ramezay, Maison Pierre du Calvet). La Nouvelle-France de nos livres d’histoire et source du Québec d’aujourd’hui, si fièrement décrite par Guy Frégault (La civilisation de la Nouvelle-France Fides. 1944), ne semble pas avoir réellement existé. Que peut-on lire sur la naissance du Québec au XVIIe et la création de Montréal ? Des « premiers colons français y sont débarqués ». Ça s’arrête là. Rien sur le foyer d’une nation en pleine éclosion. Éclipsées également les grandes avancées géopolitiques de ce peuple aventurier sur les deux tiers du continent, via le Missouri et le Mississippi, réalisées depuis cette plaque tournante continentale d’exception nommée Montréal. Un volet pourtant fascinant de l’histoire nord-américaine.

Et de poursuivre : à ces « premiers colons français » se joindront, nous dit le récit, non pas des immigrants ou des réfugiés d’origines diverses, mais « des peuples ». Les « peuples anglais, écossais et irlandais », suivis d’une « myriade de peuples de tous horizons » (p. 4). La civilisation semble commencer ici.

C’est aux pages 8 et 9 qu’est décrite et déclinée plus en détail la composition de cette « myriade » de peuples et de communautés : communautés grecque (fin XIXe), juive (tournant XXe), irlandaise (1815), écossaise (XXe), anglaise (1760), haïtienne (années 60), italienne (XIXe XXe), latino-américaine et portugaise (années 1950), Moyen-Orient, Maghreb, Asie du Sud-est, Europe de l’Est, etc. La liste termine avec la « communauté française ». De qui est-il question ici? De la communauté d’immigration française au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui, depuis une décennie, connait un sursaut de croissance particulièrement vigoureux ? Misère, non ! C’est plutôt du peuple québécois qu’il s’agit. Il semble qu’on soit ici tombé à pieds joints dans le panneau « francité = ethnicité ». Un concept condamnable, abusivement utilisée dans certains milieux pour associer un Québec de langue française à un Québec ethnique.

Que retenir de ce récit réducteur, « ratatinant », aurait sans doute dit René Lévesque ? Une éloquente illustration de l’efficacité de la doctrine et du plan multiculturaliste canadien. L’homo quebecensis de la Révolution tranquille : une communauté culturelle, pas seulement au Canada, mais ici même dans la métropole du Québec. Pour ajouter à l’injure, la brochure est éditée avec le soutien financier du gouvernement du Québec.

Manifestement, le Bonjour Montréal ne veut pas s’enfarger dans la sémantique des identités. « On est ailleurs » selon l’expression du jour. Cet « ailleurs », c’est celui de « l’idéologie jovialiste », de l’enclavement de la pensée dans le présent, rien que dans un présent exempt de situations dérangeantes ou conflictuelles (Laurent Laplante, Les enfants de Winston, 2003).

La Principauté de Montréal doit être reconnectée au Québec

Ce « guide » touristique fait de Montréal une île indépendante, festive et de culture mondialisée. Aucune référence au Québec dont elle est la métropole avec statut officialisé par une loi.

Dans la section « renseignements pratiques », tout sur la vie montréalaise, système de taxation (TVQ/TPS) système métrique, virage à droite, cannabis, mais rien, pas un mot sur la langue officielle et commune du Québec, principal marqueur de notre d’identité collective. L’article 1 de la Charte de la ville de Montréal, métropole du Québec est pourtant clair : « Montréal est une ville de langue française ». Pourquoi ne pas le dire aux visiteurs d’ici et d’ailleurs ? Dans un contexte géopolitique nord-américain dominé par l’anglais, il s’agit incontestablement d’une information incontournable.

Dans le calendrier promotionnel de plus d’une centaine d’événements (p. 36-39), les rédacteurs du guide auront facilement trouvé places et espaces pour le Yatai MTL (célébration de la culture japonaise), le Marathon Bénéva, le Triathlon Mondial Copley, le JACKALOPE (festival du sport d’action), l’Igloofest, le MUTEK (musique électronique), le Festival Lasso, l’ITALFESTMTL (semaine de la culture italienne), mais aucune pour le traditionnel défilé, les fêtes de quartier et le Grand Spectacle de la Fête nationale du 24 juin.

Tout ce qui fait personnalité du Québec en Amérique apparait comme référence gênante dans cet univers foncièrement jovialiste et postnational ? La vie montréalaise, une bulle détachée du Québec et de cet encombrant Homo quebecensis que certains aimeraient voir à jamais confiné au seul territoire du « Québec profond ».

La réticence des conseils municipaux de Montréal d’afficher cette « appartenance au Québec » nous est déjà connue. Durant plus de cinq décennies, ils auront systématiquement refusé d’arborer le drapeau national du Québec dans la salle du Conseil, défiant ainsi la loi adoptée par l’Assemblée nationale. Le manège n’aura pris fin qu’en 2018, suite à une intervention d’autorité, assez heureuse, par ailleurs, de la ministre de la Justice de l’époque. Cette ville est pourtant constitutive de l’État québécois, elle en est le bras métropolitain. Peut-on, dans un guide touristique faire l’histoire des « Montréalaises et des Montréalais » sans aucune référence à celle du Québec et des Québécois? Pourrait-on faire un récit de New York sans référence à l’histoire des États-Unis d’Amérique.

La promotion de l’identité du Québec : un mandat normal et tout à fait légitime du ministère québécois du Tourisme

Étant dédiée à la découverte d’une région, d’un pays, d’un peuple, d’une culture, la mission touristique gouvernementale est sans conteste légitimée de valoriser l’histoire du territoire et de sa culture nationale. Un peu partout, le tourisme aura été vecteur de renforcement et de valorisation des identités régionales et nationales. La stratégie du tourisme autochtone, tout autant celle de la France, sont essentiellement fondées sur cette idée. Qu’on pense aux tout récents Jeux de Paris, axés sur la promotion des sites historiques du patrimoine national. Il y a plus de trois décennies, l’OCDE encourageait les États membres à investir dans le tourisme historique et culturel, car déjà identifié parmi les secteurs les prometteurs en termes de retombées économiques.

À titre de responsable du destin collectif du peuple québécois, notre gouvernement est investi d’un tel devoir tout à fait moral de promotion de l’identité de son peuple. Une personnalité n’existe que si elle est exposée. Il a tous les droits de fixer des attentes aux organismes publics partenaires relevant de sa juridiction et bénéficiant de son soutien financier. Il n’y a qu’une nation francophone sur le continent et elle se retrouve au 21e siècle dans une position de vulnérabilité extrême.

Le ministère du Tourisme poursuit certes une mission économique1, sa performance ne peut toutefois être mesurée que par des indicateurs commerciaux. Le nombre de « nuitées », c’est bien, mais il y a d’autres réalités et obligations. Ces dernières devraient sans doute être en lien avec la promotion de notre histoire, de notre patrimoine culturel et paysager, de notre fierté d’être. Cette mission de promotion de l’identité du Québec n’apparait pas dans la loi constitutive du Ministère. La ministre fait de son mieux et avec les moyens qui sont à sa disposition. Il conviendrait sans doute que cette mission soit précisée et qu’elle s’applique tout autant à la vingtaine d’Associations touristiques régionales, dont Tourisme-Montréal fait partie.


1 Mission du Ministère, selon sa Loi : « Soutenir le développement et la promotion du tourisme au Québec en favorisant la concertation et le partenariat des intervenants associés à ce développement et à cette promotion, dans une perspective de création d’emplois, de prospérité économique et de développement durable […] faire la promotion du Québec comme destination touristique et favoriser le développement et la commercialisation des produits et expériences touristiques du Québec ».

* Ancien cadre et conseiller socio-économique, gouvernement du Québec.

** Pour l’essentiel, ce texte a été rédigé à une altitude de 35 000 pieds, dans un Embraer E195 de Porter Airlines, décollé de Yul-Montréal à destination d’Edmonton, le 24 juillet 2024.

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