Les projets de libération du Canada par la France

Les historiens canadiens, en particulier ceux qui appartiennent à ce qu’on appelle l’école de Québec, ont propagé l’idée que la France après la conquête britannique avait abandonné ses anciens sujets et s’était désintéressée du Canada. Ainsi, l’historien Marcel Trudel a soutenu que la France n’a jamais voulu revenir au Canada et qu’elle l’a abandonné définitivement au traité de Paris de 17631. Cette thèse visait à détacher les Canadiens de leur ancienne mère-patrie pour mieux asseoir la domination du conquérant britannique. Comme dans toute guerre, après les opérations militaires suivent les opérations idéologiques pour consolider le nouveau pouvoir. Il fallait combattre tout espoir de retour de la France en terre d’Amérique pour soumettre les Canadiens à leurs nouveaux maîtres. Des recherches plus récentes ont nuancé cette logique du découragement.

Bénédict Laplane2 a montré que bien avant la visite du général de Gaulle qui a détruit ce mythe de l’abandon propagé par l’idéologie canadienne, il y a eu plusieurs projets de reconquête du Canada qui certes n’ont pas abouti, mais qui montrent que la France n’avait pas abandonné son ancienne colonie et qu’elle ne se désintéressait pas de son sort. Le récit des tentatives de retour de la France au Canada permet aussi de retracer les premières ébauches du projet de faire du Canada un pays indépendant, idée qui émergera dans la foulée de la révolution américaine.

La guerre d’indépendance américaine sera la première occasion d’un retour de la France en Amérique du Nord. Dès 1776, un Canadien réfugié en France, le marquis Michel Chartier de Lotbinière obtient une entrevue avec le ministre des Affaires étrangères le comte Charles Gravier de Vergennes pour le convaincre d’organiser une intervention au Canada. Dans un mémoire qu’il rédige à la suite de cette rencontre, il se présente comme un ami de Benjamin Franklin et offre ses services pour aller au Canada soulever le peuple contre le conquérant britannique. Vergennes tempère ses ardeurs et lui confie plutôt une mission d’espionnage en Amérique pour être informé de l’état de l’opinion, évaluer l’opportunité de soutenir la cause des Américains ainsi que les possibilités d’une indépendance du Canada. Vergennes écrit dans son ordre de mission :

Nous ne pouvons nous dissimuler qu’il serait d’un intérêt réciproque pour nous comme pour le Canada que celui-ci pût parvenir à rompre les chaînes de la sujétion et pût former un régime indépendant soit en se joignant à l’association des autres colonies continentales, soit en demeurant isolé  ; ses premières affections qui ne peuvent pas être éteintes rappelleraient sans doute les Canadiens vers nous et donneraient naissance à une liaison de commerce qui serait d’un avantage réciproque ; ce qu’il nous conviendrait3.

Mais Vergennes l’incite à la prudence et précise que sa mission se limite à propager l’idée que le Canada devienne indépendant ; « Une fois que vous serez sur le continent de l’Amérique, vous ferez très bien d’agir prudemment4. » À son retour de mission, dans son rapport au ministre, il recommande l’intervention de la France en Amérique afin de profiter du conflit pour reprendre son ancienne possession.

La question du Canada agite les esprits puisqu’un autre mémoire sera adressé le 26 août 1778 au ministre de la Marine Antoine de Sartine par un ancien officier français qui s’est battu sur les plaines d’Abraham, Jean-Nicolas Desandrouins. Ce mémoire circonstancié et précis se propose de monter pourquoi la France doit soustraire le Canada de la domination anglaise, quels sont les obstacles pour y parvenir et quels sont les moyens à prendre pour la réussite de cette invasion :

Tant que la Grande-Bretagne possédera le Canada, elle sera maîtresse de tout l’intérieur de l’Amérique septentrionale de sorte que les États nouvellement unis ne pourront s’approcher des grands lacs et s’étendre à l’ouest… La Grande-Bretagne pourra empêcher les États-Unis de se développer ce qui annulera les avantages que la France attend de l’indépendance américaine… Laisser le Canada aux Anglais c’est laisser subsister les germes des moyens propres à faire réapparaître par la suite cette puissance plus redoutable que jamais. Le Canada soustrait de l’emprise anglaise serait libre et allié des États-Unis5.

Il emploie des arguments géostratégiques pour justifier l’invasion du Canada par la France et expose à cet effet un plan détaillé. Il propose d’envoyer 6000 soldats français auxquels il ajoute trois vaisseaux de guerre et plusieurs frégates pour les accompagner.

Un autre mémoire provenant d’un résident canadien est adressé à Vergennes en juillet 1781 par le sulpicien Pierre Huet de La Valinère qui a été curé de la paroisse de l’Assomption et qui a été expulsé du Canada par le gouverneur Haldimand qui l’appelait « le Bostonnais » et le soupçonnait d’avoir pris le parti des insurgés américains. Les historiens ont été discrets sur ce personnage comme si on avait voulu faire silence sur lui sans doute parce qu’il dérogeait à la doxa cléricale. Dans son mémoire, il exposait la situation déplorable du clergé canadien et insistait sur l’attachement des Canadiens pour la France dans le but de convaincre le ministre du roi de tenter la reconquête du Canada. Son intervention démontre que le bas clergé était probablement plus au diapason des habitants et ne suivait pas les consignes de la hiérarchie cléricale qui pêchait la soumission6. Un autre curé, l’abbé de Lotbinière (François-Louis-Chartier, frère de Michel) prit parti lui aussi pour les Américains en agissant comme chapelain de l’armée américaine.

En France, le meilleur avocat de la reconquête du Canada fut le marquis de Lafayette qui intervient aussi auprès du ministre des Affaires étrangères pour que la France apporte son soutien militaire aux insurgés américains. Dans un mémoire adressé à Vergennes, le 18 juillet 1779, il recommande de financer une expédition militaire en Amérique qui, à son avis, assurerait à la France une prépondérance sur le continent. Il lui dresse un plan de campagne devant aboutir à l’invasion du Canada par le fleuve Saint-Laurent7. Il lui demande 4300 hommes pour mener à bien cette mission. Il justifie cet engagement en s’opposant à ceux qui suggèrent de laisser le Canada aux Anglais pour mieux endiguer la puissance américaine montante. Il soutient qu’il est préférable « de rendre la liberté à nos frères opprimés, pour retrouver à la fois le commerce des fourrures, la correspondance des sauvages, tous les profits de nos anciens établissements sans avoir les dépenses et les déprédations. Mettrons-nous dans la balance du nouveau monde un quatorzième État qui nous serait toujours attaché et qui par sa situation offrirait une grande prépondérance dans les troubles qui un jour diviseront l’Amérique8. » Il souhaitait l’indépendance du Canada et son association à la Confédération américaine.

En 1781, la France envoie une armée de 6000 hommes qui viennent soutenir la révolution américaine. La Fayette propose à Washington d’envahir le Canada au nom de la France croyant que les Canadiens se rallieront spontanément à l’ancienne mère-patrie. Il explique ses intentions dans une lettre à Madame Lafayette :

Il vous suffira de savoir que le Canada est opprimé par les Anglais ; tout cet immense pays est en possession des ennemis, ils y ont une flotte, des troupes et des forts. Moi, je vais m’y rendre avec le titre de général de l’armée du nord à la tête de 3000 hommes pour voir si l’on peut faire quelque mal aux Anglais dans ces contrées. L’idée de rendre toute la Nouvelle-France libre et de la délivrer d’un joug pesant est trop brillante pour s’y arrêter9.

Lafayette prépara plusieurs plans d’invasion du Canada, mais dut abandonner son projet de libération, d’une part parce que financièrement la France était aux abois et d’autre part parce que Washington n’y était pas favorable. Les Américains ne voulaient pas ouvrir un autre front qui les aurait affaiblis au moment où ils cherchaient à consolider leur révolution. Ainsi, une résolution du Congrès américain annula l’opération militaire qu’il devait mener à partir d’Albany le 2 mars 1778.

Il y eut une d’autres occasions manquées lors de la Révolution française. La France voulant répandre universellement les idéaux des lumières nomma le citoyen Genêt comme ambassadeur aux États-Unis avec des instructions qui impliquaient le Canada. Sa mission était de conclure un pacte commercial avec les Américains qui « conduirait rapidement à affranchir l’Amérique espagnole, à ouvrir aux habitants du Kentucky la navigation du Mississippi, à délivrer nos anciens frères de la Louisiane du joug tyrannique de l’Espagne et à réunir peut-être à la Constellation américaine la belle étoile du Canada10. » Il doit prendre toutes les mesures « pour faire germer dans la Louisiane et dans les autres provinces de l’Amérique, voisines des États-Unis, les principes de la liberté et de l’indépendance11 ».

Dans une lettre du 7 octobre 1793, il explicite ses instructions : « le conseil exécutif de la plus grande des Républiques m’a chargé de travailler à l’affranchissement du Nouveau Monde, à la liberté de nos anciens frères les Français qui habitent le Canada, le pays des Illinois, la Louisiane ». Dans une autre lettre au Consul français de New York, Alexandre-Maurice de Lanautte, il expose ses intentions :

J’atteindrai le sommet de la réalisation de mes désirs, si je vois la possibilité de soulever là-bas (au Canada), les nobles sentiments d’indépendance et d’exciter nos anciens frères à secouer le joug honteux des Anglais, que notre gouvernement royal a eu la poltronnerie de leur laisser imposer et duquel notre France régénérée est toujours prête à les émanciper12.

Pour réaliser ses ambitions, Genêt s’adjoint les services d’une jeune Canadien Henri Mézières qui est chargé de diffuser la propagande révolutionnaire au Canada. Il le nomme « agent de la nation française pour ce peuple opprimé par les Anglais, les Canadiens13. » Ils rédigent ensemble une brochure intitulée « Les Français libres à leurs frères, les Canadiens », un in-octavo imprimé de huit pages qui incite les Canadiens à la révolte :

[…] il est enfin en notre pouvoir de vous venger et de vous rendre aussi libres que nous, aussi indépendants que vos voisins, les Américains des États-Unis. Canadiens, imitez leur exemple et le nôtre ! La route en est tracée, une révolution magnanime peut vous faire sortir de l’état d’abjection où vous êtes plongés14.

Les Canadiens pourront ainsi « former un État libre et indépendant ».

Cette brochure présente les avantages que les Canadiens peuvent obtenir en se libérant de la domination anglaise et contient une forme embryonnaire de constitution :

1. Le Canada sera un État libre et indépendant.

2. Il pourra former des alliances avec la France et les États-Unis.

3. Les Canadiens se choisiront un gouvernement, ils nommeront eux-mêmes les membres du corps législatif et du pouvoir exécutif.

4. Le veto sera aboli.

5. Toutes les personnes qui auront obtenu le droit de citoyen du Canada pourront être nommées à toutes les places.

6. Les corvées seront abolies.

7. Le commerce jouira de la liberté la plus étendue.

8. Aucune compagnie privilégiée pour le commerce des fourrures, le nouveau gouvernement l’encouragera.

9. Les droits seigneuriaux seront abolis.

10. Les titres héréditaires seront abolis. Il n’y aura ni Lords, ni seigneurs, ni nobles.

11. Tous les cultes seront libres. Les prêtres catholiques, nommés par le peuple comme dans la primitive église, jouiront d’un traitement analogue à leur utilité.

12. La dîme sera abolie15.

Un autre ambassadeur de France aux États-Unis, M.Pierre-Auguste Adet reprendra le projet de Genêt en publiant un pamphlet incendiaire qui se terminait par la promesse suivante : « On n’entendra bientôt que le cri de Vive la République ! depuis le Canada jusqu’à Paris16. » Il soutenait que la France était prête à subjuguer la Grande-Bretagne.

Ses attentes furent déçues, car les Canadiens n’étaient pas au rendez-vous avec l’histoire. La lettre de Genêt et Mézières fut peu diffusée au Canada et les autorités coloniales s’empressèrent de combattre les velléités révolutionnaires. Ce projet dénote une méconnaissance de la situation et de l’état d’esprit des Canadiens qui sous la pression idéologique de la propagande britannique répercutée par le clergé réprouvaient les conséquences de la révolution et de l’exécution de la famille royale. Le climat idéologique était peu favorable et les projets de Genêt eurent pour effet d’intensifier le nombre de lois votées contre les étrangers et les idées séditieuses. Les autorités coloniales appréhendant une insurrection suspendent l’habeas corpus ce qui autorise des détentions arbitraires.

Le clergé s’est empressé de célébrer et de relayer ces décisions auprès des Canadiens. Le 5 novembre 1796, une circulaire de l’évêque de Québec Mgr. Hubert reconnaît qu’il y a un climat de séditions qui justifie ces mesures :

[…] les mesures […] adoptées par Son Excellence le lieutenant-gouverneur en conseil supposent clairement qu’il s’est glissé dans cette province des sujets étrangers, dont les menées sourdes et pernicieuses ne tendent à rien de moins qu’à troubler entièrement la paix , la tranquillité et le bonheur, dont jouissent les habitants du pays sous le gouvernement et la protection de Sa Majesté britannique17.

Cette agitation est aussi attestée par une lettre non signée adressée par un citoyen de Laprairie au consul de France à New York qui est accompagnée d’une pétition portant une douzaine de signatures. L’auteur s’adresse à la Convention nationale, qui a gouverné la France du mois de septembre 1792 au mois d’octobre 1795. Les pétitionnaires se déclarent prêts à donner leur appui aux soldats français qui viendront libérer le pays. Sont ajoutés à la fin de la lettre les noms des pilotes canadiens dont les services pourraient être retenus par la flotte française qui remonterait le fleuve Saint-Laurent. Il donne aussi des renseignements sur les forces anglaises dans la colonie. Voici un extrait de cette lettre ;

Citoyen,

Recevez les vœux de la plus grande partie des Canadiens, ils aiment tous la France, détestent l’Angleterre et désirent ardemment de se voir réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés depuis trop longtemps. Ils voient avec peine que la Convention parait les oublier, depuis qu’ils gémissent sous le joug anglais, ces tyrans de jour en jour veulent rendre leurs fers plus pesants. Les Canadiens voudraient les briser et pour les mettre à portée de le faire, il ne faudrait qu’un coup d’œil favorable et un léger secours de la République, puisqu’il est vrai qu’il y a au Canada plus de 300 opprimés contre l’oppresseur18.

Les Canadiens avaient alors plusieurs motifs de mécontentement, car ils craignaient que l’application de l’article 1 de la loi de milice n’ait pour effet de les déporter dans les Antilles où la France et l’Angleterre étaient en guerre. Autre motif de révolte, l’application de la loi de la corvée obligeait les habitants à faire des travaux de voirie gratuitement. C’est pourquoi le procureur général Monk disait craindre en 1794 une insurrection.

Bénédict Laplane a identifié deux autres mémoires présentés aux autorités françaises qui soutiennent l’idée d’une insurrection des Canadiens les conduisant à l’indépendance. Le premier, daté du 8 juin 1797 (20 prairial an V) s’étend sur 46 pages. Il est rédigé par J-A-B. Rozier, consul français en poste à New York. Le second n’est pas signé, mais serait de la main de Joseph-Philippe Létombe, lui aussi consul général de France aux États-Unis, il est daté de février 1798. Les deux mémoires soutiennent l’idée de la création d’une république indépendante au Canada. Rozier a fait un travail de renseignement remarquable et fournit avec son rapport une liste de pilotes à employer pour remonter le Saint-Laurent, un tableau des forces anglaises dans le Canada distinguant les forces de milice, un tableau des forces indiennes à disposition. En annexe il joint aussi la lettre que douze citoyens canadiens lui ont adressée, mentionnée ci-haut.

En 1797, dans un contexte où la France et l’Angleterre sont en guerre, le nouveau représentant de la France aux États-Unis, Joseph-Philippe Létombe, reprend les idées de Genêt et remet à l’ordre du jour la reprise du Canada. Il écrit au ministre Delacroix ; « ses nationaux l’appellent depuis longtemps […] c’est là le seul moyen de contenir les États-Unis dans des bornes pacifiques, de rompre leurs liaisons exclusives avec l’Angleterre19. » Le but visé par le projet de Letombe est la création d’une république canadienne indépendante de l’Angleterre comme de la France. « Il [ap]paraît […] qu’il serait essentiel le premier de l’Insurrection de déclarer le Canada une République libre et indépendante20 ». Il fait valoir que ce projet serait avantageux pour la France qui redeviendrait le partenaire commercial privilégié du Canada avec ses pêches, ses fourrures, son bois de construction. Ensuite, le Canada fournirait également les îles antillaises en denrées de base et éviterait le transit par les navires américains. Enfin, le Canada deviendrait un partenaire diplomatique qui pourrait contrer les visées expansionnistes des États-Unis.

Ces mémoires n’ont pas eu de suite en raison de l’instabilité politique qui régnait en France. Après la signature du traité de paix d’Amiens entre la France et l’Angleterre en 1802, l’idée d’un éventuel retour au Canada est toujours présente dans l’esprit du Talleyrand, ministre des Relations extérieures de Napoléon, qui écrit dans sa lettre de mission à son ambassadeur aux États-Unis : « Informez-vous quel est l’esprit public au Canada, si les habitants sont encore attachés à la France et si recevant des secours en armes, munitions et argent, il y aurait quelques perspectives que dans une guerre future, ils se mettraient en insurrection et secoueraient le joug britannique21. » La reprise de la guerre entre les deux superpuissances en 1803 mettra fin à toute velléité de retour de la France en Amérique du Nord ; Napoléon décidera de vendre la Louisiane aux États-Unis. Les déboires militaires de Napoléon détourneront la France des chemins du Canada. La loyauté et le sentiment d’appartenance à la France s’estomperont avec la naissance de l’identité canadienne et le projet d’indépendance de la république du Bas-Canada.

Conclusion

Plusieurs décennies après le traité de Paris, l’idée de reprendre possession du Canada n’a pas été abandonnée par les dirigeants français. Nous avons recensé pas moins de dix projets d’intervention de la France au Canada. Si ce projet a été mis fréquemment à l’ordre du jour, sa réalisation a été entravée par divers facteurs. D’abord, le Canada n’avait pas bonne presse dans les milieux intellectuels, rappelons à cet égard, Voltaire qui tenait des propos désinvoltes sur la perte des quelques arpents de neige. Le célèbre philosophe préférait vanter les avantages des colonies sucrières qui fonctionnaient à l’esclavage et qui lui rapportaient des dividendes et ses propos trouvaient échos dans la classe dirigeante. Dans les milieux politiques, le Canada avait aussi mauvaise réputation en raison de la corruption qui avait marqué la fin du régime français. Le procès dit de « l’Affaire du Canada » qui mettait en cause l’intendant François Bigot et le gouverneur de Vaudreuil ainsi qu’une cinquantaine d’administrateurs de la Nouvelle-France, accusés du pillage de la colonie et de sa perte au profit de l’Angleterre hantait encore les esprits et n’inspirait pas confiance. A cela s’ajoutait, le fait que le Canada ne rapportait rien au trésor public et grevait les finances de l’État.

L’attitude de la France envers le Canada était aussi tributaire de la géopolitique mondiale. Ses dirigeants pour se venger de l’humiliation de la guerre de Sept Ans et du traité de Paris ont cherché à nuire à l’Angleterre en soutenant les révolutionnaires américains, mais ces derniers ne les ont pas payés en retour, car avec la signature du traité de Paris de 1783 et l’obtention de l’indépendance, ils se sont méfiés des volontés françaises d’effectuer un retour en Amérique du Nord. Comme cela se produit fréquemment en politique internationale, les Américains jouèrent double jeu. Ainsi lorsque Lafayette proposa de mener une expédition pour libérer le Canada, Washington s’y opposa. La France n’avait pas les coudées franches en Amérique. Les Américains ne voyaient pas d’un bon œil le retour de la France, car ils avaient à l’esprit le souvenir des guerres impitoyables que leur avaient livrées les Français lorsqu’ils possédaient le Canada et ils désiraient récupérer le Canada dans leur confédération à la suite d’un éventuel traité de paix avec l’Angleterre. Benjamin Franklin était le plus farouche partisan de cette intégration du Canada aux treize États-Unis22. Enfin, le traité de Jay signé en 1794 qui rétablissait les relations commerciales entre les États-Unis et la Grande-Bretagne rendait impossible le soutien des Américains à la reconquête du Canada par la France.

Ne pouvant compter sur l’appui des Américains, la stratégie de la France a misé sur l’esprit révolutionnaire des Canadiens en projetant sur le Nouveau Monde l’adhésion aux principes de la révolution. La France révolutionnaire souhaitait l’avènement d’un Canada indépendant. Elle a mené une campagne de propagande pour soulever les Canadiens. Cet espoir fut déçu. Comme en témoignent les instructions aux consuls et ambassadeurs de France aux États-Unis, les dirigeants français se sont préoccupés de l’état de l’opinion canadienne qui sous la férule du clergé n’a pas montré beaucoup d’appétit pour revenir dans le giron de la France. Ils durent renoncer au projet de libération du Canada pour se lancer à la conquête d’abord de l’Europe puis de l’Afrique. Le Canada disparut de l’écran radar de la France. Même en 1837, lorsque les Canadiens furent au rendez-vous avec l’histoire, le gouvernement français refusa de soutenir la révolution canadienne pour ne pas indisposer son allié anglais23


1 Marcel Trudel, La tentation américaine, 1774-1783, Québec, Septentrion, 2006, p. 13. La révolution américaine : 1775-1783, Les éditions du Boréal, 1976, p. 272.

2 Les relations entre la France, le Canada et les Canadiens français (1760-1815), Mémoire d’Histoire de Master II Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2009.

3 Instructions de Vergennes au Marquis de Lotbinière, 1776, Archives, du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents Angleterre 47, p307-309.

4 Cité par Sylvette Nicolini, Michel Chartier de Lotbinière, thèse de doctorat, Université de Montréal, 1978, p. 147.

5 Voir Henri-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires, Québec, Demers, 1891, p. 319-320.

6 Voir Nova Francia, vol 1, 1925-1926, p. 73 et suiv. Voir aussi Laval Laurent, Québec et l’Église aux États-Unis, p. 51-53.

7 Voir Mémoires, Paris, Fournier 1837-1838, tome 1 p. 279 et Claude Manceron, Les hommes de la liberté , Robert Lafont 1974, tome 2 p. 23.

8 Ibid p. 280.

9 Lettre du 3 février 1778. Mémoires, tome 1 p. 151-152,

10 « Mémoire pour servir d’instruction au Citoyen Genêt adjudant-général-colonel allant en Amérique en qualité de ministre plénipotentiaire de la République française près le Congrès des États-Unis, Décembre 1792, an I de la République », Annual Report of the American Historical Association, 1903, vol II, p.202-207.

11 Rapport au citoyen Lebrun, 19 juin 1793, Ibid, p. 217.

12 Cité par Bénédict Laplane op.cit. p. 112.

13 Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance politique États-Unis 28, p382.

14 Cité par Bénédict Laplane op. cit. p. 115.

15 Ibid.

16 Cité par Michel Brunet, « Les Canadiens et la France révolutionnaire », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol 13, no 4, mars 1960, p. 472.

17 Jean-François Hubert « Circulaire recommandant la fidélité au gouvernement », Québec, le 5 novembre 1796, MLC, volume II, p. 502.

18 Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents Angleterre 2, p177-223.

19 « Lettre de Létombe, consul général au citoyen Delacroix, ministre des Relations extérieures, Philadelphie, le 30 prairial an V (18 juin 1797) », Annual Report of the American Historical Association, p1036.

20 « Moyen d’une insurrection dans le Canada », Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents Angleterre 47, p. 349-353.

21 « Instructions pour le Général Andréossy, ambassadeur de la France à Londres, 20 octobre 1802 (28 vendémiaire an XI) », Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents Angleterre 57, p18

22 Voir Marcel Trudel, La révolution américaine 1775-1783, Les éditions du Boréal express, 1976, p. 241.

23 Voir Denis Monière, « La France et l’indépendance du Bas-Canada » L’Action nationale, Novembre-Décembre 2021.

* Politologue.

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