Au milieu de la seconde décennie de notre siècle, vers 2017 ou 2018, au sein des quartiers généraux de la société d’État Hydro-Québec, fleuron mondial de nos vastes ressources d’hydroélectricité, de leur harnachement, de leur distribution, de leur traversée des plus difficiles territoires, il est question d’un projet urbain dont la nécessité fait consensus. Rien de plus honnête, utile, vertueux, désirable, que de travailler aux premières étapes de construction, à Montréal, d’un imposant poste de transformation électrique. Il s’abreuvera aux lignes de 735 000 volts qui, par nos brillants exploits, sillonnent le Québec de notre Grand-Nord jusqu’à la Nouvelle-Angleterre. Il sécurisera le peuple de la métropole et ses entreprises dans leur pérennité d’accès à l’électricité la moins chère au monde. Il fera passer de 125 000 volts à 315 000 volts la puissance disponible, un bond égal à la qualité reconnue de notre génie.
Près de dix ans plus tard, le mystère nous chamboule. Qui, autour d’une table d’hommes et peut-être de femmes de bonne volonté, de bonnes idées, de bonne science, a convaincu collègues et direction de la nécessité de maintenir un secret absolu jusqu’au moment où le fait serait accompli? Comme s’il s’agissait d’un risque nucléaire, d’un jeu de roulette russe, d’un dangereux virus? Nous l’ignorons. Mais ce que nous savons, c’est que le mode de préparation d’un projet honnête, utile, vertueux, désirable, a délibérément été la méthode propre à un mauvais coup. Des années de secret initial, suivies de désinformation quand s’ébruitent les manœuvres, puis de communications enfin publiques, mais trompeuses quand la protestation éclate.
Ne cherchons pas les acolytes de la dissimulation dans des coulisses qui seraient hantées par des intérêts privés. Les quatre alliés soudés autour de ce secret défense ou de la défense du secret sont tous des dirigeants d’institutions publiques, piliers de notre démocratie. 1) La société Hydro-Québec qui règne en notre nom sur quelque 500 milliards $ d’infrastructures en nos territoires, mais qui croit indispensable de cacher sa convoitise pour un modeste, mais rare terrain non construit au cœur de Montréal pour y installer son mastodonte industriel. 2) Bibliothèque et Archives nationales du Québec, la plus importante institution culturelle québécoise tant par sa taille que la diversité de ses missions, qui accepte sans mot dire de vendre ce terrain, expropriation déguisée d’un espace voué à son avenir. 3) Le gouvernement du Québec par son ministère de la Culture dont la résignation muette est conjointe à celle de BAnQ. 4) La Ville de Montréal qui a refusé dès 2017 à Hydro-Québec toute installation sur ses propres propriétés, et qui a offert en contrepartie et en catimini sa collaboration règlementaire à l’implantation de HQ dans le jardin attenant à la Grande Bibliothèque de BAnQ.
Un tel niveau de dissimulation orchestrée et sa persistance extrême ne peuvent s’expliquer que par un motif : le choix de l’emplacement. Pour ceux qui le convoitaient comme pour ceux qui s’y opposent aujourd’hui, il était d’évidence insupportable.
Il fallait donc adopter une démarche souterraine, mener dans l’ombre le coup qui déboucherait sur un fait accompli, irréversible. Voici comment ce mauvais coup a failli réussir.
Nous sommes le 23 juin 2022. Dans la liesse, les têtes dirigeantes du gouvernement et de BAnQ annoncent à des invités de marque et aux médias la réfection du précieux édifice patrimonial qu’est la Bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, établissement ancêtre de la Bibliothèque nationale. Où, à BAnQ, propriétaire de l’édifice, trouvera-t-on les sommes nécessaires à cet investissement dont les fonctions s’ajouteront à sa tâche ? Le premier ministre, François Legault, offre spontanément le renseignement aux médias. BAnQ vendra un terrain à Hydro-Québec (Le Journal de Montréal, 23 juin 2022). M. Legault vient de commettre un impair. Aucun représentant d’Hydro-Québec ne participe à la fête, aucune mention de ce bénéfique achat n’apparaît aux communiqués, identiques, du gouvernement ou de BAnQ. La révélation n’était pas prévue. Mais elle était factuelle : l’accord BAnQ/HQ était déjà plié. La veille, le 22 juin à 18 h 30, le Conseil d’administration de BAnQ avait secrètement ratifié une « entente d’intentions » conclue avec Hydro-Québec en vue de la cession du terrain.
Bien que réelle, la gaffe du premier ministre fut sans effet, les médias rapportant ce renseignement d’aspect banal sans tenter d’en savoir plus. Le clapet s’est alors refermé, à triple tour, pendant quinze mois ferme. Et il le serait resté encore longtemps si les acolytes avaient eu le choix.
Nous sommes le 4 novembre 2023. Alerté par un retraité de la société Hydro-Québec qui a eu vent de la nature du projet et de son avancement, Le Journal de Montréal révèle en primeur la localisation du terrain, les jardins de la Grande Bibliothèque. Les alliés ne peuvent nier les faits. Les porte-parole vont au front avec mission d’en dire le moins possible. Celui de HQ dit que la société « n’a pas beaucoup de choix dans le secteur ». Celle de BAnQ confirme la transaction, mais refuse d’en indiquer le prix. Celui de la Ville de Montréal, propriétaire depuis 2018 du terrain de l’Îlot Voyageur qui avait d’abord intéressé Hydro, admet à demi-mots avoir poussé d’emblée à l’implantation du poste chez la Grande Bibliothèque voisine. Aucune confirmation officielle du projet n’est toutefois émise, par communiqué ou autrement. L’affaire est pourtant conclue, toujours en secret. L’entente d’intentions de l’été 2022 a été suivie, au conseil d’administration de BAnQ, par deux résolutions définitives et dissimulées : le 23 mars 2023, le conseil avait accepté l’offre d’achat, et le 17 octobre 2023, le conseil avait approuvé la signature de l’acte de vente.
Nous sommes à la mi-mai 2024. Le Devoir demande, en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, les informations relatives aux échanges entre les deux sociétés d’État. Le refus est net et rapide. L’existence des résolutions demeure clandestine. Le même journal publie, en mai et en juin, des lettres collectives qui marquent les premières oppositions autres qu’individuelles à ce projet. Toujours sans communication formelle en provenance de sa direction, Hydro-Québec croit pouvoir calmer le jeu à l’aide des outils les plus simplets en usage en relations publiques. Une firme externe est chargée à la fin de mai de consulter privément des personnalités qu’on estime influentes (neuf individus non identifiés), on cause avec 91 passants sur le terrain et on en conclut que l’endroit a pour eux « peu de valeur » étant donné l’utilisation limitée qu’ils en font. Le site Internet d’Hydro-Québec, en ce même printemps, fait enfin état du projet désormais intitulé Berri-2. Il en dit le moins possible sur le poste lui-même, affirme que des consultations auront lieu. Une première lettre collective paraphée par une soixantaine d’opposants étant parue le 11 juin dans Le Devoir, Hydro-Québec se résout à y prendre publiquement la défense de son projet le 17 juin. La cheffe des « relations avec les collectivités » confirme le choix de l’emplacement, promet ce qui deviendra le mantra usuel – un concours d’architecture. La signature de l’acte de vente est convenue depuis six mois, mais elle écrit « nous finalisons actuellement la transaction immobilière avec BAnQ ». La première sortie de la tanière est aussi celle de la désinformation désormais en marche.
Nous sommes le 8 octobre et le 13 novembre 2024. Encore certaine de pouvoir s’associer des personnes influentes, HQ a l’idée d’appeler des « intéressés » à s’inscrire à des déjeuners-causeries où l’information leur sera servie à l’aube, avec des cafés-croissants. Il s’agit de renseignements généraux déjà connus, les questions précises (volume du poste, empreinte au sol, coûts) demeurent sans réponse. Six ans après ses débuts, le projet serait encore à l’étude, prétend-on. La jauge de l’assistance est strictement limitée à 40 personnes. Des journalistes tentent de s’y inscrire, on leur en refuse formellement l’accès.
Nous sommes le 3 décembre 2024. Le Devoir publie en une un manifeste signé de sept personnes, toutes en lien avec la Grande Bibliothèque de façon formelle ou informelle (dont la signataire du présent texte). Plusieurs médias font écho à cette ferme opposition, par des reportages et des entretiens. Pour la toute première fois, la réaction de la société Hydro-Québec parviendra de sa haute direction plutôt que de conseillers de niveau intermédiaire. Le vice-président aux affaires publiques, relations externes et communications de la société Hydro-Québec, Graham Fox, s’exprime brièvement dans Le Devoir pour affirmer la bonne volonté de l’entreprise et donner des exemples de postes électriques aux apparences acceptables. Dès le lendemain, ces exemples erronés sont déboutés. Le 9 décembre, M. Fox passe alors à un procédé furtif, qu’il vaut la peine de dévoiler ici. En son nom et en celui de la vice-présidente aux Infrastructures, Madame Claudine Bouchard, il écrit à deux des signataires, Lise Bissonnette et Christine St-Pierre. Pourquoi elles? On n’en sait rien. Il sollicite « une rencontre pour discuter du projet Berri-2 et de son intégration dans le Quartier latin ». Toujours en mode désinformation il affirme que le projet, convenu dès 2018 rappelons-le, en est à ses « premiers balbutiements ». J’accueille par lettre l’idée de la rencontre pourvu qu’elle soit de notoriété publique, qu’elle ne porte que sur le cheminement actuel du projet et non sur sa réalisation assurée et j’exige de pouvoir rendre compte publiquement de la conversation. Silence absolu, M. Fox ne consent pas même à la politesse d’un accusé de réception. Les « relations publiques », on le comprend, étaient voulues ici comme des relations privées.
Nous sommes le 29 janvier 2025. Bibliothèque et Archives nationales modifie sa position sur l’accès aux documents afférents, demandés il y a plusieurs mois par Le Devoir et refusés jusque-là. Le journal, et un citoyen en quête des mêmes documents reçoivent soudain copie des trois résolutions adoptées par le Conseil d’administration en juin 2002, mars 2023, et octobre 2023, donc âgées de plus d’une année. On y apprend que la signature de l’acte de vente est autorisée par le Conseil depuis l’automne précédent et qu’il ne manque plus, à cette acquisition finale, qu’un décret gouvernemental d’autorisation de vente. Une seconde demande d’accès aux renseignements publics évoqués dans le texte de ces résolutions est acheminée à BAnQ et est immédiatement refusée.
Nous sommes le 5 février 2025. À défaut d’avoir été poli, M. Fox m’écrit enfin pour m’annoncer qu’il a convié les journalistes à une rencontre le lendemain pour offrir des détails sur le projet. Le cadre est régimenté. Pour connaître le lieu, les journalistes doivent procéder à une inscription personnelle, méthode habituellement réservée à l’accès préliminaire aux graves documents budgétaires de l’État. Mais cette fois, c’est la société civile qui est exclue. Un attaché de la députée de la circonscription demande d’y assister en observateur. On le lui refuse, car on attend « trop de monde ». La salle demeurera pourtant à moitié vide le lendemain. Toutes ces précautions entourent une seule annonce d’importance : Hydro-Québec confirme que le terrain de BAnQ est bel et bien le seul qu’elle entend retenir. Cela allait sans dire depuis des années, mais cela est enfin dit dans la toute première opération de presse à être consentie par la société d’État, qui pousse la solennité jusqu’à la tenir dans ses propres bureaux du centre-ville.
Nous sommes le 17 février 2025. La dernière offensive de relations publiques a raté son décollage. On ne se rend pas en bout de piste. C’est une pétition signée par plus de 600 personnes, dont certains des plus grands noms du monde québécois de la Culture, qui obtient l’attention des médias. Certains signataires vont d’ailleurs exprimer individuellement leur indignation, dans des termes plutôt assassins. La pétition compte maintenant au moins un millier de signatures.
Nous sommes le 6 mars 2025. En début d’après-midi, le président-directeur général de la société Hydro-Québec, monsieur Michael Sabia, émet lui-même un message public intitulé Hydro peut faire mieux. Il fera pire. Il appose sa signature à un écrit qui est un véritable veto à toute transparence. Il aborde certes le sujet en reconnaissant que « l’acceptabilité sociale » du projet n’est pas au rendez-vous, ce qui laisse croire un instant qu’il vient de renoncer à s’approprier le terrain qui est le corps du délit. Telle était la question, la seule à laquelle il aurait dû répondre. Mais il va alors l’éluder entièrement. Il dépose une toile opaque sur la suite des choses. Il offre une interprétation fallacieuse de l’humeur et des attentes des opposants, puis propose de leur acheter la paix au coût d’un milliard de dollars et plus, pour transformer un jour l’habitat socioculturel des environs. Quant à la Grande Bibliothèque? Elle n’existe pas. Pas un mot, pas une allusion, pas un fantôme de présence dans cette construction d’un nouvel Eden. On n’en parle plus. Il l’a effacée.
De l’ombre, le mauvais coup croit-il pouvoir désormais arriver à la nuit? Cela reste, justement, à voir.



