Avec le projet de loi 69, la population du Québec fait face à une accélération sans précédent du processus de privatisation de la production d’énergie électrique, mais le principal bénéficiaire de ce projet de loi n’est peut-être pas celui qu’on pense.
Bien sûr, les grands fonds d’investissement comme Black Rock qui vont financer plusieurs parcs éoliens par l’intermédiaire de la Banque de l’Infrastructure du Canada vont s’en mettre plein les poches avec un rendement annuel garanti de 8 %; bien sûr, les promoteurs des parcs éoliens vont aussi passer à la caisse avec une production assurée d’être écoulée à bon prix aux dépens du consommateur québécois; bien sûr des cultivateurs, des MRC et des conseils de bande autochtones vont encaisser des redevances pendant 20 ans même si, après cette période, ils risquent de déchanter sérieusement en se retrouvant devant des superstructures vétustes dont les propriétaires se sont évanouis dans la nature à l’image de ce qui est arrivé avec les 245 sites miniers abandonnés au Québec. Non, même si toutes ces personnes vont profiter amplement de la manne offerte par le projet de loi 69, c’est ailleurs qu’il faut regarder pour découvrir le principal bénéficiaire de ce projet de loi.
Rio Tinto possède 8 % de la production électrique au Québec. En 1962, c’était plus de 25 % (Alcan à l’époque). Après la première phase de nationalisation au début des années 1940 avec la création d’Hydro-Québec et l’achat de la Montreal Light and Power, le gouvernement québécois a nationalisé en 1962 la Shawinigan Water and Power (SWP) qui détenait un quasi-monopole sur la distribution de l’électricité hors de Montréal. L’électricité produite par ses barrages représentait 35 % de celle produite au Québec, mais cette électricité servait d’abord à alimenter les maisons et les principaux problèmes concernaient le niveau et la grande variété des prix.
Au Saguenay-lac-Saint-Jean, les six barrages d’Alcan (aujourd’hui Rio Tinto) représentaient déjà à ce moment, près des trois quarts de la production de la SWP, mais cette production avait la caractéristique d’être utilisée à des fins industrielles. On sait qu’il a fallu une élection référendaire pour décider de la nationalisation de1962 et que cela a été une lutte épique, mais on n’ose imaginer ce qu’aurait exigé comme bataille d’ajouter la nationalisation des barrages d’Alcan. L’histoire a retenu que ces barrages ont été préservés de nationalisation parce qu’ils servaient à créer de l’emploi, mais personne n’a jamais trouvé de documents en attestant. Il s’agit donc de ce qu’on pourrait appeler une légende urbaine, mais il y a parfois de ces légendes qui ont tellement de sens qu’elles deviennent réalité. Aujourd’hui au Saguenay-lac-Saint-Jean le fameux « pacte social » (privilège hydroélectrique versus emplois) apparaît clairement comme un marché de dupes et les voix se multiplient pour le dire haut et fort. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 2 700 emplois aujourd’hui comparativement à 12 000 au début des années 1960.
Depuis plusieurs années, on soupçonne la multinationale de préférer la vente d’électricité à la production d’aluminium. C’est une chose qu’on a particulièrement remarquée pendant le lock-out des 780 travailleurs à l’usine d’Alma en 2012 alors que Rio Tinto a empoché 90 millions en vente d’électricité à Hydro-Québec. À la suite de ces événements, le gouvernement a éliminé cette possibilité, mais avec le projet de loi 69, la CAQ fait beaucoup mieux puisqu’elle permet à Rio Tinto de vendre en tout temps à d’autres compagnies.
Alors que les Bleuets se posent des questions sur ce privilège exorbitant de Rio Tinto, le gouvernement Legault va dans la direction contraire en permettant à la multinationale d’en rajouter une couche grâce à l’implantation d’un parc éolien de 1000 mégawatts. Élément révélateur des orientations stratégiques de Rio Tinto, Jérôme Pécresse le président de Rio Tinto Aluminium supervisait précédemment l’installation d’éoliennes en mer pour General Electric. Avec tambours et trompettes, Rio Tinto vient d’annoncer un investissement de 1,7 milliard pour la rénovation de sa centrale d’Isle-Maligne.
Côté emplois, on est toujours en attente de la réalisation d’une promesse vieille de 41 ans (oui, oui, vous avez bien lu : 41 ans), soit la réalisation d’une troisième usine comme convenu en 1984 lors du renouvellement du bail de Péribonka. L’échéance de cet engagement contractuel a déjà fait l’objet de trois reports si bien que le gouvernement, pour cause de non-respect de contrat, est juridiquement en droit de prendre possession des trois barrages sur la rivière Péribonka et des droits d’eau. Plutôt que de parler de cet enjeu vital pour la population du Saguenay-lac-Saint-Jean, François Legault tel un clown, a préféré jouer les faire-valoir lors de cette annonce qui consacre la priorité à la production d’électricité par Rio Tinto. Cherchez l’erreur.
Selon un document interne datant de 2018, l’électricité produite par Rio Tinto lui revient à 0,58 cent le kilowatt/heure. On évalue généralement que le coût de l’électricité représente en moyenne 30 % du coût de production de l’aluminium. Pour permettre aux autres entreprises d’aluminium de concurrencer un tant soit peu Rio Tinto, le gouvernement leur accorde depuis longtemps des tarifs très avantageux. Fin 2022, Francis Vailles de La Presse rapportait qu’elles avaient payé depuis 2015 une moyenne de 3,7 cents le kilowatt/heure ce qui est un prix déficitaire pour Hydro-Québec. La non-nationalisation des barrages d’Alcan en 1962 nous coûte cher depuis longtemps et nous coûtera encore plus cher dans l’avenir. Peut-être que le ver était dans la pomme.
Malgré son avantage comparatif dans l’industrie de l’aluminium, Rio Tinto se traîne les pieds quand c’est le temps de remplir ses engagements comme usine. Dans le contexte actuel, la brèche ouverte par le projet de loi 69 devient un incitatif puissant à retarder indéfiniment toute nouvelle production d’aluminium. Il ne faut pas oublier que l’industrie de l’aluminium est difficile : cyclique, elle est vulnérable à l’émergence de nouveaux joueurs. Dans les années 1990, c’était la Russie. Aujourd’hui, c’est la Chine qui est passée en 20 ans de 8 % à près de 60 % de la production mondiale. Soit dit en passant, Chinalco, entreprise chinoise, est le principal actionnaire de Rio Tinto.
Tous ces éléments permettent de comprendre l’engagement prioritaire de Rio Tinto dans la production d’électricité. On évalue généralement le coût de production de l’électricité générée par les parcs éoliens en construction à 11 cents le kilowatt/heure. On manque de mots pour qualifier l’avantage que procurent ses barrages à Rio Tinto. Comme me le disait un camarade syndicaliste : « l’électricité, c’est de l’argent ramassé à terre ». On comprend donc les dirigeants de Rio Tinto de s’être montrés avares de commentaires sur l’augmentation de capacité de production consécutive à la rénovation du barrage d’îles Malignes de même que d’être d’une discrétion totale sur l’avancement de leur parc éolien. Une p’tite gêne s’impose ! Il est des mauvais coups dont vaut mieux ne pas trop se vanter de peur de réveiller les dindons de la farce.u



