Romain Gagnon. Vers l’abrutissement de l’espèce humaine

Romain Gagnon
Vers l’abrutissement de l’espèce humaine. Inventaire des délires idéologiques du XXIe siècle
Éditions Stratégikus, 2022, 246 pages

Romain Gagnon est ingénieur. Les ingénieurs, on le sait, ne jouent pas avec les chiffres ni les données quand vient le temps de construire un pont. Il ne fait pas dans les fioritures ni dans les envolées lyriques. Seuls comptent pour lui les faits, les chiffres, les études. Tout ce qui est avancé est étayé par des études et des recherches qui conduisent à une démonstration à la fois déterminante, claire et sans appel. Pas moins de 353 notes de bas de page viennent appuyer ses thèses.

Gagnon travaille à la tronçonneuse !

J’en veux pour preuve ces lignes en quatrième de couverture :

La criminalisation de l’avortement revient en force, tout comme le hijab, ce symbole de soumission des femmes. Des théories conspirationnistes délirantes circulent sur les réseaux sociaux. Des journalistes perdent leur emploi pour avoir prononcé le mot en N. Des hommes peuvent désormais participer aux épreuves olympiques féminines sur la seule base de leur ressenti. Des magazines font la promotion de l’obésité. Et pendant ce temps, la planète brûle…

L’auteur ne s’en cache pas. Dès le départ, il prévient ses lecteurs que son essai risque fort d’offenser les chastes oreilles des wokes, tout comme de provoquer l’ire des conspirationnistes et autres intégristes religieux. Tour à tour, ce sont donc les illuminés d’extrême droite comme d’extrême gauche qui sont l’objet de son courroux. Se disant désolé de la direction que prend la civilisation, il dit se sentir une certaine responsabilité de « tenter de ramener un tant soit peu de raison et de lucidité dans le débat public ».

À ses yeux, le XXIe siècle a bien mal commencé.

Le 11 septembre 2001 a ramené au premier plan un intégrisme religieux qui se permet depuis de tuer des milliers d’innocents. Depuis, ça n’a pas lâché. En Iran, une jeune femme a été tuée pour avoir mal porté son hijab. En Afghanistan, depuis le retour des talibans, les femmes sont reléguées aux cuisines. Le ministère de la Prévention du vice et de la Promotion de la vertu a confirmé que les gymnases seraient interdits aux femmes, comme le sont aussi les bains publics, les parcs et les jardins de Kaboul. Les écoles secondaires pour filles ont été fermées. Le Brunei est devenu, souligne-t-il, le 13e pays où l’homosexualité est désormais passible de la peine capitale. Au Texas, l’avortement est redevenu un crime.

Six chapitres accablants

L’essai se déplie en six chapitres bien envoyés.

Le premier, le retour du religieux, s’inscrit dans la foulée de l’essai précédent de Gagnon, Et l’homme créa Dieu à son image. Dans le second, il s’en prend à tous les abonnés à tous les complots dont les délires se sont multipliés à la faveur de la récente pandémie. À celles et ceux qui nient les problèmes liés au climat, les climatosceptiques, il oppose ce qui pourrait être de véritables réponses à cette menace toujours plus grande pour l’avenir de notre planète et de ses habitants.

Dans les trois derniers chapitres, l’auteur s’en prend à toutes les formes de wokisme qui sévissent sur toutes les scènes, passant de la théorie de la race à l’idéologie du genre pour terminer sur des observations bien senties sur l’obésité, le végétalisme et autres troubles alimentaires.

Romain Gagnon se demande ce qui se passe : « Après avoir connu le siècle des Lumières, pourquoi l’humanité voudrait-elle retourner à l’âge des ténèbres ? L’humain est-il masochiste ou carrément psychopathe ? » Il soulève un point intéressant en déplorant que nos contemporains ont évacué la foi religieuse de leur vie, « mais hélas, certains ont jeté le bébé avec l’eau du bain. En effet, ils n’ont pas juste évacué la foi, mais aussi toute forme de spiritualité. Or, la spiritualité est une composante essentielle de la sérénité et incidemment, du bonheur humain, » écrit-il, ajoutant qu’elle permet à l’humain de trouver un sens ontologique à sa brève vie sur terre. Il rejoint en cela Pierre Vadeboncoeur qui, dans son Essai sur la croyance et l’incroyance, écrivait que « ma foi est aveugle, mais c’est une foi. Elle ne tient pas de l’abstraction ». Il s’en prend au passage au financement de la lutte contre la loi 21 adoptée par l’Assemblée nationale, qui interdit le port de signes religieux aux personnes en situation d’autorité. On le sait, huit villes canadiennes ont versé la somme de 400 000 $ pour combattre cette loi devant les tribunaux. Gagnon trouve plutôt incongru que le World Sikh Organization of Canada et la Muslim Association of Canada profite de ce financement. Cette dernière association a tenu son congrès en juillet dernier à Toronto, qui, incidemment, a versé 100 000 $ pour contester la loi 21. L’un des conférenciers y a soutenu qu’il ne « faut pas serrer la main des chrétiens ni de marcher sur les mêmes trottoirs qu’eux. Il appelle même à tuer les juifs ».

Le deuxième chapitre s’ouvre sur une citation d’Umberto Eco qui, parlant des réseaux sociaux, déplore ce qu’il appelle « l’invasion des imbéciles ».

Gagnon se livre par la suite à un retour historique dans lequel il démontre que le conspirationnisme ne date pas d’hier et qu’on en retrouve des poussées à toutes les époques. Il s’en prend à la théorie du complot, dont il donne plusieurs exemples : « le monde est gouverné par des reptiliens ; personne n’a encore marché sur la lune ; Lady Di a été assassinée sur ordre de la famille royale. »

L’étape suivante est appelée le délire : le 11 septembre 2001 est une mise en scène fabriquée par le complexe militaro-industriel américain ; la théorie du grand remplacement, qui voudrait que l’immigration vise à remplacer les populations de souche ; le pizzagate, du nom d’une pizzeria de Washington où Hillary Clinton se serait livrée à de la pédophilie, allant jusqu’à hacher des enfants en morceaux. Trump a fait le plein de votes grâce à ce délire ; QAnon : une mouvance d’extrême droite qui sévit aux É.-U., qui dénonce un « Deep State » qui contrôlerait secrètement le gouvernement, les milieux financiers et Hollywood. 15 % des Étasuniens croient ces inepties ; l’élection volée en 2020 aux États-Unis alors que pas moins de 68 % d’électeurs républicains prêtent foi à ce grand mensonge. Le dernier de ce délire touche la folie qui s’est emparée des anti-vaccins durant la pandémie de la COVID-19. Combien de milliers de personnes sont décédées, se disant pourtant protégées par Dieu ou Allah ?

Les sceptiques du climat ne trouvent pas grâce aux yeux de l’auteur, qui rappelle que pas moins de 97 % des scientifiques attribuent le réchauffement climatique à l’activité humaine alors qu’en « Chine et aux États-Unis, par hasard les deux pays qui émettent le plus de gaz à effet de serre, à peu près la moitié de la population seulement croit les scientifiques ». Gagnon aborde aussi une question sensible, la démographie. Il estime qu’au rythme actuel de croissance, la capacité de la planète de faire vivre un aussi grand nombre d’êtres humains a atteint un seuil critique.

Dans le chapitre portant sur la théorie critique de la race, les wokes en prennent pour leur rhume. Elles et eux qui disent prôner l’équité, la diversité et l’inclusion, écrit-il, excluent, au nom de cette même inclusion, celles et ceux qui ne pensent pas comme eux. Le gouvernement fédéral, Radio-Canada, Coca-Cola aux États-Unis par exemple imposent à leurs employés des cours qui visent à les former aux nouveaux dogmes fondés sur la rectitude. On fait des procès à des universitaires et à des journalistes qui, dans le cadre de leurs fonctions, ont utilisé le fameux mot en N, qu’il faudrait cacher comme ce sein que Tartuffe se refusait à voir… Il rappelle aussi, en dénonçant l’expression de « racisme systémique », qu’un système « est un ensemble cohérent de règles comme une loi ou une règlementation ». Idem pour cette « culture du bannissement » pratiquée par les wokes pour, par exemple, purifier la littérature et l’Histoire de tout passage offensant. Gagnon donne une série d’exemples où ce délire s’est exercé, comme les livres brûlés en Ontario ou encore la censure par l’Association des libraires d’une vidéo de François Legault dans laquelle il disait du bien de l’essai de Mathieu Bock-Côté, L’empire de la rectitude politique…

L’idéologie du genre, à laquelle un chapitre de l’essai est consacré, fait selon l’auteur la démonstration que le déni de la biologie atteint son paroxysme. « À l’instar des wokes avec l’islamophobie, ces nouveaux créationnistes se sont eux aussi dotés d’un néologisme pour fustiger leurs ennemis idéologiques : la transphobie », écrit-il. Plusieurs études et recherches effectuées par des biologistes réputés sont amenées à la barre des témoins pour contrer cette idéologie que les sexes sont interchangeables et ne seraient que le résultat d’une construction sociale perpétrée par des hommes. Quant au féminisme dit constructiviste, il cite l’une des précurseures de cette idée, Susan Brownmiller qui, dès 1975, édictait que « de la préhistoire à nos jours, le viol joue un rôle crucial… ce n’est ni plus ni moins qu’un processus conscient d’intimidation par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans un état de peur. » Il dénonce par ailleurs le fait que le gouvernement fédéral a accordé cette année « un budget de 100 M$ sur cinq ans aux organismes LBGTQIA2S+ ».

Dans son dernier chapitre, « Obésité, végétalisme et autres troubles alimentaires », Romain Gagnon s’en prend à toutes les phobies qui entourent notre quotidien. La mode du gluten, celle du véganisme, dont il dit qu’il est « une idéologie politique totalitaire au-delà d’un simple régime alimentaire », une idéologie qui a conduit aux aberrations constatées dans le parc Michel-Chartrand, à Longueuil. Un parc qui peut soutenir la présence de 10 à 15 chevreuils, mais qui en compte aujourd’hui plus de 110, avec comme conséquence la destruction des arbres et des végétaux et la mort d’animaux en manque de nourriture. Il s’en prend enfin à ce qu’il nomme la banalisation de l’obésité, dénonçant au passage le fait que « l’idéologie woke prétend que l’obésité est un choix de vie légitime, au même titre que le genre ou l’orientation sexuelle ». Dans la foulée de l’islamophobie et de la transphobie, on a même inventé le terme grossophobie.

« La plus grande victime de l’idéologie woke est le gros bon sens », s’exclame-t-il enfin !

Un essai décapant !

Michel Rioux
Journaliste