Le débat sur l’énergie, et particulièrement sur l’énergie renouvelable, est fort mal engagé. Même si toute la rhétorique contemporaine concernant la crise climatique y est déployée, il est désolant de constater que les enjeux nationaux, ceux qui concernent la promotion du bien commun et le soutien au développement, y sont traités superficiellement, sinon carrément ignorés. Le gouvernement du Québec reporte les échéances pour la décarbonation, mais les actions ne suivent pas. Les mesures dilatoires se succèdent sans que soient réellement bien saisis les dommages que cela crée, non seulement à l’environnement, mais aussi à notre économie. Les retards que nous prenons en ces matières érodent la compétitivité et notre capacité à nous inscrire dans ce qui fera la prospérité de demain. Pourtant, les moyens ne manquent pas pour formuler une stratégie globale aussi originale qu’ambitieuse, puisque nous jouissons, en matière d’énergie renouvelable, d’avantages à peu près inégalés sur la planète.
Les atermoiements sont certes attribuables à l’absence de volonté et au manque d’audace du gouvernement de la CAQ. Mais ils n’expliquent pas tout. La faiblesse actuelle et le caractère velléitaire des efforts proposés, de même que la relative pauvreté des jugements critiques qui leur sont adressés, ne se comprennent pas seulement par la dénonciation des faiblesses de caractère ou par la mollesse de la fibre morale. Ces travers sont certes réels, mais ils ne sont que des conséquences ; ce ne sont pas les causes premières et, si, collectivement, nous les endurons ou les dénonçons sans les renverser, c’est d’abord parce que nous ne voyons pas ou ne comprenons pas les logiques du modèle de développement dans lequel ils ont pris naissance et continuent d’être pensés. Il y a là un non-dit qu’il faut lever, qu’il faut énoncer et analyser. Car les choix qui se dessinent sur ce fond d’omissions vont engager le Québec tout entier pour les deux prochaines générations.
Le cas de l’Alcan et des privilèges qui lui ont été accordés et qui continuent de l’enrichir est, à cet égard, exemplaire. Le modèle qui continue de lui assurer la prospérité est tout droit sorti du XIXe siècle, et le perpétuer nous y enferme. Il illustre à quel point le débat sur la place de l’énergie dans le développement a été un débat extrêmement difficile à mener pour les Québécois. En effet, c’est au cours du XIXe siècle qu’on va commencer à s’affronter sur ce qu’on appelait à l’époque les « pouvoirs d’eau ». C’est l’anglicisme qui a longtemps sévi pour décrire le privilège qu’on avait entrepris de céder à ceux qui convoitaient l’immense potentiel du réseau hydrographique québécois.
Dès le troisième quart du XIXe siècle, la production et la distribution d’électricité deviennent des composantes essentielles de la modernisation des économies. Les inventions se multiplient, permettant de remplacer le charbon et la vapeur pour faire muter les fabriques en usines aux capacités productives augmentées. Ces deux sources ne seront pas abandonnées, mais elles seront valorisées autrement. Combinées et arrimées selon diverses technologies, elles vont permettre de faire tourner des turbines et des alternateurs pour produire de l’électricité. Le Québec n’ayant pas de charbon, mais disposant de ressources hydrauliques fabuleuses, va rapidement se trouver dans la mire des promoteurs qui, partout sur le continent, multiplient les projets qui vont impulser une industrialisation massive et accélérer l’urbanisation qu’elle stimule et fait croître à une vitesse stupéfiante. Partout sur le continent, les villes poussent et attirent une main-d’œuvre que les usines absorberont dans des conditions dictées par la voracité des promoteurs.
Au Québec, l’essor du développement industriel se fera d’abord à Montréal, qui devient vite le plus important centre industriel du Canada. C’est le Saint-Laurent qui fournira l’énergie hydraulique et rendra possible l’électrification de la ville et de son secteur industriel déployé autour du canal de Lachine. C’est le grand capital anglo-canadien d’abord, et bientôt américain, qui mène et contrôle le développement. Au gré des fusions et restructurations, un géant de l’énergie se constitue : la Montreal Light Heat and Power. L’entreprise se trouve en position de monopole, et elle en abuse avec une voracité telle que le gouvernement du Québec n’aura d’autre choix que de la nationaliser. C’est à cette occasion que sont jetées les bases d’Hydro-Québec.
Ailleurs au Québec, de grands groupes se constituent également pour faire main basse sur le potentiel hydraulique. Les industriels du sciage, qui avaient depuis un bon moment déjà multiplié les initiatives pour se ménager les accès exclusifs aux chutes et rapides, vont vite se tourner vers la production d’électricité. Les découvertes minières vont également susciter d’énormes appétits : il faut de l’électricité pour exploiter les richissimes gisements d’Abitibi et d’ailleurs. Des luttes féroces se déroulent pour faire main basse sur les ressources du sol et de la forêt, et ce sont les producteurs de papier et les promoteurs de projets d’électrochimie qui ne sont pas en reste pour intensifier la concurrence pour l’accès aux ressources. Un modèle extractiviste, c’est-à-dire centré sur l’exploitation et l’exportation des matières brutes, se met en place. Les grandes compagnies quadrillent littéralement le territoire. Leurs capitaux et leurs marchés sont canalisés à des fins qui n’ont que peu à voir avec la construction d’un espace économique québécois. Ils agissent à l’échelle du continent, et c’est l’extraordinaire croissance américaine qui fixe les enjeux.
Comme ressource productive, le potentiel hydraulique constitue un actif non délocalisable : une chute, des rapides, un débit abondant ne peuvent produire de richesse que par des équipements littéralement encastrés dans le réseau hydrographique naturel. Aussi les promoteurs seront-ils déterminés à garantir et pérenniser leurs opérations en s’assurant du contrôle des « pouvoirs d’eau » dont ils tirent la rente par la construction d’ouvrages. Depuis l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, les ressources naturelles sont du ressort des provinces, de leur compétence exclusive. Or, les moyens financiers du gouvernement de la province de Québec sont faméliques. Et, de toute façon, à l’ère du laisser-faire et du libéralisme économique triomphant, ce sont les promoteurs, les détenteurs de capitaux, qui mènent le jeu. Ce sont leurs projets et leurs appétits qui font lever les initiatives.
Les élites politiques et d’affaires de la province sont condamnées à jouer les rôles de « smart guys » pour se gagner les faveurs des compagnies et essayer de se tailler un rôle devant l’électorat. C’est par l’aliénation des ressources publiques que cela passera. C’est alors l’inauguration et l’intensification des discours sur les « retombées économiques ». À défaut d’orienter le développement, le gouvernement provincial et les élites locales s’évertuent à cueillir ce qu’ils pourront de la croissance en favorisant les projets qui absorberont l’abondante main-d’œuvre que fournit une forte croissance démographique. Ils ne ménageront rien pour la rendre disponible aux conditions que leur fixent les investisseurs. Complaisance législative, laxisme réglementaire et, trop souvent, une corruption endémique – le patronage – qui sert à financer les caisses électorales et à graisser quelques pattes…
Même si quelques fortunes canadiennes-françaises se sont constituées, aucune ne peut espérer s’imposer dans la course qui s’intensifie. Le cas d’Alfred Dubuc, bien connu au Saguenay, qui aura tenté de s’imposer dans la production papetière, l’aura bien illustré : les capitaux et surtout l’impossibilité d’accéder aux réseaux d’affaires anglophones pour satisfaire aux besoins de financement auront tôt fait de le cantonner à une marginalisation certaine. Les cycles économiques auront fait le reste. En un mot comme en mille, le développement économique, et particulièrement de l’hydroélectricité, est une affaire de grands capitaux étrangers. C’est une affaire de dépossession. Les nationalistes, très critiques du libéralisme et fort inquiets de l’aliénation du territoire et de ses ressources, seront les principaux critiques du modèle d’exploitation. C’est autour de la revue L’Action française (qui deviendra L’Action nationale) d’abord, que se formulera la critique la plus systématique. La dénonciation du « gouvernement des trusts » va s’intensifier tout au long des années 1920, et c’est la revendication de la nationalisation de l’hydroélectricité qui deviendra emblématique. La crise de 1929, qui plonge le Québec dans un marasme profond, va déclencher des forces qui bientôt traduiront en programme politique la revendication de cette nationalisation. L’Action libérale nationale va en faire le socle de son programme. L’absorption de ce parti par les conservateurs de Maurice Duplessis va donner naissance à l’Union nationale, qui brisera l’élan.
Malgré la parenthèse de la Montreal Light Heat and Power, les ressources hydroélectriques du Québec continueront d’être aliénées. Le règne des Shawinigan Power, Southern Canada Power et consorts va continuer au grand dam des nationalistes et de tous ceux et celles que la marginalisation économique révolte. C’est avec la fin du règne duplessiste et l’arrivée de Jean Lesage au pouvoir que les fils des revendications de nationalisation se raccordent. René Lévesque mène le projet et donnera à Hydro-Québec les pouvoirs et les moyens de mettre le potentiel hydroélectrique au service de l’intérêt national. Même si l’expression n’a guère été utilisée, c’est alors le « pacte de l’électricité » que scelle l’élection de 1962. Le monopole de production et de distribution servira à construire la prospérité du Québec. Il s’agira de mettre en place un service public pour offrir, au meilleur coût, une électricité qui permettra à la fois l’amélioration de la qualité de vie, l’augmentation du niveau de vie et l’accroissement du contrôle par les Québécois sur l’orientation du développement. Fini le temps où la rente énergétique servait à enrichir les actionnaires étrangers.
Fini, mais pas complètement. Malgré l’élan collectif et en dépit de l’accroissement des moyens et du dynamisme d’Hydro-Québec, il a fallu vivre avec un héritage lourd à traîner. Alcan en sera la pièce la plus encombrante. Les arrangements juridiques et politiques qui lui permettent de continuer vont laisser filer une part substantielle de la rente énergétique. Au nom des retombées…!
Et cela continue
Comme une fissure dans un barrage, une brèche, en effet, n’a cessé de s’élargir au fil des décennies. La montée en puissance des forces du néolibéralisme, les appétits d’une classe d’affaires québécoise plus fidèle au marché que loyale à son peuple, de même que les traités de libre- échange, n’ont cessé d’éroder les bases de ce pacte tacite. Hydro-Québec subit depuis au moins trois décennies les assauts des partisans du tout-au-marché, qui multiplient les pressions en faveur de la privatisation. Ils convoitent la rente et veulent en détourner, du trésor public, des parts toujours plus grandes. Cela a commencé avec l’autorisation et le soutien à l’implantation de petites centrales hydrauliques ; cela a passé par les modifications législatives et institutionnelles pour donner une place névralgique à l’exportation dans le modèle de développement. Cela s’est accentué avec la montée des pressions pour la décarbonation. Et cela culmine désormais avec la loi 24, sinistre héritage du tandem Legault-Fitzgibbon.
Cette loi est tout entière construite sur la priorisation d’un modèle de développement exogène valorisant la production d’une électricité conçue comme réponse à une demande étrangère. On se rappellera les tristes conférences de presse où un Fitzgibbon content de lui-même plastronnait en se vantant de compter les dossiers s’accumulant sur son bureau. Des dossiers d’investisseurs étrangers à la recherche d’aubaines que le gouvernement caquiste ne manquait pas de leur offrir, octroyant aux investisseurs étrangers des blocs d’énergie qu’il refusait aux industriels locaux. La décarbonation et la transition socio-écologique ont servi de paravent. La loi autorise désormais les partenariats entre les municipalités et les regroupements de municipalités ou de MRC et des promoteurs privés. La décentralisation et le développement de l’éolien servent ici de prétexte au détournement de la rente vers le privé en invoquant le partage des redevances avec le milieu. C’est un argument spécieux : Hydro-Québec pourrait très bien faire ce partage de redevances avec les milieux municipaux et régionaux sans que ceux-ci n’aient à s’endetter pour générer des projets que, bien souvent, ils n’ont pas sollicités et auxquels, par faiblesse et étroitesse de vue, ils sont incapables de renoncer.
Hydro-Québec est désormais autorisée à se départir d’actifs au profit du privé. Des barrages peuvent être vendus. Pis encore, des projets comme ceux de Tess Canada peuvent même vendre, en dehors du monopole d’Hydro-Québec, une électricité qu’ils peuvent faire transiter sur des lignes privées. La liste pourrait s’allonger des travers et des manœuvres hypocrites que cette loi autorise désormais. Ce n’est pas l’objet du présent dossier. Mais il faut néanmoins comprendre le contexte dans lequel il s’insère. C’est une loi qui rend possible l’élargissement de la privatisation ainsi que des privilèges et moyens de Rio Tinto pour cueillir une part encore plus grande de la rente énergétique. Cette entreprise n’a rien à faire dans le développement éolien. Et ce qu’elle a fait de ce que le Québec lui a laissé dans le domaine de la production hydroélectrique ne plaide certainement pas pour la reconduction de ses privilèges. Il faut lire les articles de la présente livraison pour bien saisir la pente sur laquelle le Québec caquiste nous a entraînés en élargissant les privilèges du secteur privé.
Dans l’esprit du pacte de 1962, il serait temps de finir la besogne, de mettre fin aux privilèges et de réaffirmer que l’eau et le vent sont des ressources collectives dont la mise en valeur doit être au service de l’intérêt national. Il faut en finir avec la complaisance et les alibis du chantage à la croissance. Les défis de la transition énergétique exigent d’abord que le Québec s’affranchisse du modèle extractiviste dans lequel il est enferré depuis trop longtemps.



