« Tendances régionales »

La population des six régions périphériques du Québec a explosé pour passer de 200 000 habitants en 1900 à 920 000 en 1960. Or, Le ratio démographique régional chemine actuellement vers 7 % prévu pour 2050, soit le même ratio qu’en 1851. Après un grand cycle de splendeurs, la périphérie québécoise subit actuellement un contrecycle qui semble s’éterniser.

Depuis la chasse à la baleine au XVIe siècle jusqu’à l’exploitation hydroélectrique actuelle des rivières du nord, en passant par le rasage des pinèdes et l’épuisement de la morue, les régions périphériques jouent au Québec le rôle traditionnel de pourvoyeur de ressources naturelles. Au cours du XXe siècle, cette vaste zone a répondu à la forte demande de matières premières affirmée dans les mégapoles émergentes de l’Est et du Midwest américain. Une vague d’occupation territoriale a ainsi déferlé vers de nouvelles forêts, de nouvelles terres, de nouveaux bassins miniers, de nouvelles ressources maritimes, de nouveaux gisements d’énergie, dans les Vallées comme celle de la Matapédia, au Lac-Saint-Jean, en Manicouagan, dans la Fosse de Cadillac. Un immense volume de bois, de poissons et crustacés, de minerais, de mégawatts, de produits agricoles furent livrés sur le marché.

Ces ressources naturelles massivement extraites furent motrices de la croissance économique du Québec et de ses métropoles. La population des six régions périphériques (Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine; Côte-Nord; Nord-du-Québec; Bas-Saint-Laurent; Abitibi-Témiscamingue; Saguenay-Lac-Saint-Jean) a explosé pour passer de 200 000 habitants en 1900 à 920 000 en 1960, en haussant son ratio de la croissante population du Québec de 12 % à 17 %. Autour de 1960, l’explosion régionale a vivement ralenti pour s’achever en 1981. Le ratio démographique régional est descendu à 10 %. Il chemine actuellement vers 7 % prévu pour 2050, soit le même ratio qu’en 1851. De fait, après un grand cycle de splendeurs, la périphérie québécoise subit actuellement un contrecycle qui semble s’éterniser.

Cette situation régionale mérite l’attention1. D’autant plus que l’aménagement du territoire, la gestion publique de biens et services collectifs et le soutien au développement ont bénéficié d’une solide politique publique qui dota la périphérie d’un cadre de vie de qualité comparable à celui de la vallée laurentienne. Quelles sont les perspectives pour 2050? Notre réponse prend ici la forme d’un exposé des principales tendances structurelles en périphérie du Québec.

Future demande de matières premières

Selon le Global Material Resources Outlook 2060 de l’Organisation des Nations Unies (ONU), l’extraction de matières premières s’est accrue de 4 % en moyenne mondiale annuelle entre 1970 et 2020. La forte demande dans les pays dits émergents du BRICA (Brésil; Russie; Inde; Chine; Afrique du Sud) explique en partie ce marché dynamique, en particulier pendant la décennie 2000. Avec le ralentissement économique récent et anticipé, les activités extractives mondiales qui s’effectuent largement dans les périphéries ont déjà ralenti près de moitié pour se stabiliser à un rythme annuel prévu de 2,3 % entre 2020 et 2060. Deux types de ressources demeureront cependant en forte demande selon l’ONU. D’abord, le marché de l’énergie restera vigoureux pour des raisons de démographie mondiale, de développement économique global et d’amélioration générale du niveau de vie. La bonne nouvelle réside dans la transition énergétique amorcée, certes trop lentement, vers les énergies vertes.

Selon l’AIE (Agence internationale de l’énergie), si les énergies fossiles dominent encore fortement le mix énergétique mondial, soit le pétrole (31 %), le charbon (27 %) et le gaz naturel en croissance (23 %), accompagnées de leur masse générée de gaz à effet de serre (GES), les sources d’énergie verte (éolien; hydraulique; solaire; biomasse; etc.) gagnent du terrain, lentement, notamment dans la production d’électricité. À 7 % en 1990, la part des énergies renouvelables (sans le nucléaire) a atteint 14 % du marché global. Puisque celles-ci ont obtenu en 2024 le double des investissements dont ont bénéficié les énergies fossiles, on peut avancer que l’impérative transition se poursuivra vers un mix énergétique considérablement amélioré à l’horizon 2050, soit une progression de la partie renouvelable se situant entre 35 % et 65 % selon les scénarios BP Energy Outlook, 2023.

Le deuxième type de ressources naturelles en forte demande selon un horizon moyennement long concerne les métaux dits critiques tels que le lithium, le cobalt, le graphite, le zinc, le niobium, le cuivre, le titane, le nickel, les terres rares, le scandium et aussi l’aluminium. Très prisée par les nouvelles technologies faibles en carbone, la consommation de ces métaux augmentera de 300 % à 400 % pendant les quatre prochaines décennies, soit une croissance annuelle de 12 % selon l’ONU. Mises à part les nombreuses inquiétudes (épuisement; pollution; prix; etc.), une telle production anticipée alimentera fortement un champ d’occasions pour les extracteurs de ressources naturelles, notamment en périphérie du Québec.

Réserves québécoises limitées

La vaste périphérie du Québec est truffée de bassins et gisements de ressources naturelles, y compris 3 % de l’eau douce mondiale. Grâce au savoir-faire en cumul, le couvert forestier boréal très exploité s’avère de plus en plus jardiné. Ces efforts soutenus en matière de durabilité se retrouvent aussi dans le maritime, l’agriculture, l’agroalimentaire. Dans le vaste secteur minier, le Québec possède actuellement 20 sites en activité. Il existe aussi 36 sites prêts pour l’extraction lorsque le marché sera au rendez-vous. La moitié de ceux-ci recèlent des métaux critiques. Quant à la production d’énergie hydroélectrique, elle représente un véritable succès avec la société d’État Hydro-Québec, alors que le potentiel régional en énergie renouvelable s’avère considérable.

Toutes ces réserves sont néanmoins limitées, localisées en zones souvent éloignées, écologiquement fragiles, inhospitalières et peu habitées. Dans le Grand Nord encore peu exploité, l’accessibilité aux réserves largement localisées au centre du vaste territoire (Fosse du Labrador) s’avère problématique, sans que les solutions envisagées puissent permettre le désenclavement des collectivités autochtones établies sur la côte. Signalons que la disponibilité de matières premières en périphérie du Québec s’inscrit dans un contexte planétaire global d’une raréfaction des réserves peu révélée par les prix sur un marché mondial au sein duquel l’offre soutenue par les États s’avère très élastique face à la demande.

Dislocation dans les filières

La théorie de la croissance ancrée sur les matières premières (staple growth theory) est associée à l’économiste Harold Innis (1894-1952) de l’Université de Toronto. Elle explique le fonctionnement de l’économie canadienne basée sur l’extraction des ressources naturelles exportées surtout aux États-Unis. En considérant le concept de « filières de production », l’explication offerte par cette théorie illustre clairement une dislocation entre les activités d’extraction opérées dans les périphéries et celles de la transformation qui se localisent près des grands marchés tels que le Midwest, Seattle, le Texas, la Californie et, de plus en plus, l’Asie.

Ce modèle « staple » éclaire bien le fonctionnement très actuel de la livraison des ressources de la périphérie québécoise, avec cependant des exceptions. Des entreprises agroalimentaires sont en effet présentes en région grâce aux marchés locaux de consommation. Aussi, la fabrication de papier et carton est devenue possible en périphérie grâce à une loi fédérale du début du XXe siècle qui obligea la valorisation de la pâte de bois avant expédition. En revanche, les minerais, les métaux, le bois d’œuvre, les céréales, le pétrole, etc., peu protégés au Canada, sont livrés à l’état brut aux États-Unis et ailleurs. Quant à la production d’aluminium primaire bien présente au Québec, le phénomène de dislocation s’avère largement assisté par des barrières hors marché qui nuisent à la profitabilité des activités de transformation de ce métal, et qui apparaissent immuables, puisque très rentables pour les alumineries2.

Bref, les filières de production en région font face à d’importantes difficultés à se structurer en aval, ce qui limite la valeur ajoutée et la création d’emplois.

Progrès techniques et technologiques

Dans un contexte de forte concurrence au sein duquel l’attraction et la rétention de travailleurs en périphérie représentent un coût salarial important, les entreprises spécialisées dans l’extraction des ressources naturelles, généralement bien capitalisées, misent historiquement sur le progrès technique et technologique. La mécanisation, la numérisation et la robotisation dans ces secteurs d’activités ont causé une importante diminution du nombre d’emplois au cours des dernières décennies. Entre 1951 et 2001, le nombre de postes de travail par volume extrait a chuté de 65 % à 90 % selon les secteurs, malgré la hausse générale des volumes totaux livrés3.

En 2011, il ne restait que 10 % des 89 000 travailleurs agricoles recensés en 1940. Une situation similaire prévalait dans le secteur maritime. Dans la forêt, la réduction du nombre de travailleurs par volumes de bois extraits a été constante depuis toujours, avec une accélération marquée pendant la décennie 2000, qui a vu la perte de près de 50 % des postes de travail en foresterie. Il fallait 459 emplois en 1950, 153 en 2010 et seulement 51 en 2020 pour extraire un million de tonnes de fer. Pour livrer 1000 tonnes de nickel, il fallait 78 employés en 1962, mais seulement 18 en 2002. En 1900, on embauchait 149 travailleurs pour extraire et livrer 1000 tonnes de cuivre alors que la même opération ne demandait que 6 travailleurs en 2008. Dans le cas de l’or expédié sur le marché, il fallait 75 postes de travail en 2009 là où il y en avait 161 en 1930. Dans la production d’aluminium primaire au Saguenay-Lac-Saint-Jean, près de 75 % des postes de travail actifs en 1950 ont été éliminés avant 2015. Cette suppression des emplois se poursuit, ce qui réduit l’apport économique versé en périphérie sous la forme de salaires bien rémunérés dans l’extraction. Les effets négatifs dans les flux économiques locaux s’avèrent considérables.

Heureusement, les emplois créés dans la construction et surtout dans le secteur tertiaire maintiennent ou presque le total des emplois en région. Or les grandes immobilisations passées dans les usines, les infrastructures et les équipements se raréfient pour des raisons de saturation. Tandis que les pertes d’emplois de qualité, l’exode des jeunes talents et le vieillissement de la population régionale ne permettent pas d’anticiper la croissance de la consommation de biens et services. Bref, les circuits économiques locaux s’assèchent lentement tandis que l’exploitation des réserves de ressources naturelles bat son plein.

Nouvelle mobilité nordique

Le nombre désormais réduit de travailleurs nécessaires à l’exploitation des ressources naturelles ne justifie plus la construction de villages ou villes près des réserves. Sur les nouveaux sites d’extraction, les entreprises établissent désormais des camps pour accueillir les travailleurs navetteurs. La migration alternante selon divers agendas a commencé avec les opérations forestières et hydroélectriques pour ensuite s’étendre aux activités minières et maritimes. Il s’agit désormais du nouveau modus operandi qui signe la fin des « villes champignons » dont la dernière à sortir de terre fut Fermont en 1974.

De fait, les camps miniers établis aujourd’hui sont identiques aux plateformes pétrolières en haute mer en ne laissant sur place pratiquement aucune retombée, sauf les résidus. À travers cette mobilité dite fly in – fly out, les métiers et professions de l’extractivisme sont en totale redéfinition. Pour être recrutés, les travailleurs doivent maintenant posséder des expertises plus techniques et plus diversifiées qu’auparavant. En ce sens, la variété de travailleurs embauchés pour remplir les avions lors des permutations de personnel s’avère plus facilement disponible dans les grands bassins de main-d’œuvre comme Montréal.

Or, ce deuxième type de dislocation, entre lieux de travail et de résidence, s’étend désormais à d’autres corps professionnels. Le personnel dirigeant de grandes entreprises établies en région, les experts en services spécialisés (comptabilité; droit; génie; etc.), les gestionnaires de succursales de chaines commerciales importantes telles que RONA, COSTCO et autres Walmart utilisent largement cette formule de navettage à partir de Montréal ou de Québec. Il en est de même pour des représentants commerciaux de tous acabits, des professeurs, des chercheurs, des fonctionnaires. Tant et si bien que les territoires éloignés des métropoles se voient périodiquement visités par des travailleurs mobiles qui choisissent leur lieu d’habitat hors de la périphérie. Ce qui réduit l’apport financier dans les circuits économiques locaux et régionaux.

Désappropriation

Si les colons furent propriétaires de leur terre en région du Québec, l’exploitation des ressources forestières, minières et hydroélectriques a été l’œuvre du grand capital exogène. De grandes entreprises extérieures y établirent aussi des commerces à rayons (La Baie; Woolworth, Sears; etc.). Pour le reste du tissu économique, un grand nombre de PME ont pris racine dans le commerce, les services, la construction, les fabriques, en formant une classe d’entrepreneurs – propriétaires locaux bénéficiant de rentes élevées. Or, depuis un peu plus de 50 ans, on assiste à l’effritement continu de la propriété locale au profit de grandes entreprises extérieures à succursales multiples. Ce mouvement de désappropriation des affaires locales s’est effectué pernicieusement par étapes distinctes.

Un événement important survient au cours de la décennie 1970 : l’arrivée en région des centres d’achats louant des locaux à diverses franchises délivrées par de grandes bannières nationales et continentales. Les marchés d’alimentation, les merceries, les bijouteries, les quincailleries, etc., de propriété locale ont été confrontés à une vive concurrence qui diminua radicalement leur profitabilité jusqu’à leur élimination. Pendant la décennie 1980, ce fut l’arrivée des franchises dans la restauration rapide avec McDonald et autres Tim Horton qui rendirent le marché difficile d’accès aux restaurateurs locaux, notamment sur les boulevards. La décennie 1990 fut celle de l’établissement en région des grandes surfaces commerciales telles que RONA et Costco qui éliminèrent les entreprises locales. Les achats en ligne se sont ensuite imposés avec les Amazon de ce nouveau modèle d’affaires très intégré par les géants financiers. Plus récemment, les grandes entreprises extérieures ont étendu leurs modalités d’intégration de la propriété aux bâtiments commerciaux, aux complexes d’habitations, aux terres agricoles, aux bistrots, etc.

Pour les consommateurs, la disparition des familières propriétés locales fut compensée par l’offre améliorée des choix de consommation à des prix compétitifs. Ce troisième type de dislocation, entre les franchisés sur place et les sièges sociaux des grandes bannières généralement établis à New York, Toronto ou au mieux Montréal, accroit la fuite des rentes hors des circuits locaux et régionaux et élimine des services spécialisés aux PME.

Absence de leviers

Depuis la mise en œuvre au Québec des régimes municipal et scolaire en 1855, la responsabilisation envers les fonctions publiques désignées à cette échelle locale (usage du sol; biens et services collectifs; soutien au développement) a progressé largement grâce aux objectifs ciblés, aux normes fixées, aux incitatifs financiers et aux décrets appliqués par le gouvernement. Aussi, Québec s’est engagé lui-même sur le terrain par la déconcentration de fonctions reliées à la santé, l’éducation, les services sociaux, l’emploi, etc., jadis locales avant de subir la centralisation par l’État à l’enseigne de la justice sociale et de l’universalité. Pendant la décennie 1960 fut lancée une réforme territoriale progressive à trois échelons cherchant un bon équilibre entre le volontariat de la base et l’ordonnancement par le haut.

Avec 1748 municipalités et près de 2000 commissions scolaires en 1960, dont la grande majorité n’avait qu’une petite taille, le nombre d’élus locaux était très élevé par tranches de population. Devant l’étroitesse des assises fiscales locales pour exercer convenablement les fonctions dévolues de plus en plus complexes, Québec lança courageusement un mouvement de regroupements et fusions pour affronter cet émiettement local dispersé dans la ruralité ou concentré au sein de quelque 80 agglomérations urbaines de différentes tailles. Après plusieurs étapes franchies malgré une forte résistance, l’objectif initial fut atteint en partie seulement puisque demeurent encore quelque 700 municipalités de petites tailles, avec peu de moyens disponibles pour des élus locaux aux agendas débordés et souvent en manque de renouvèlement démocratique.

Par ailleurs furent créées les régions administratives en 1968 pour offrir des assises uniformes aux agences déconcentrées – décentralisées des ministères et organismes. Si les CAR (conférences administratives régionales) permettent la coordination de ces agences autour d’enjeux territoriaux, ce sont surtout les CRD (conseils régionaux de développement) qui ont permis de susciter des projets d’actions notamment par le biais de la planification. Grâce à la mobilisation de la société civile organisée, le régionalisme a atteint son apogée pendant la décennie 1980 avant de se replier par secteurs d’activités avec l’appui de Québec. Reste aujourd’hui une certaine volonté de collaboration au sein des six immenses régions en périphérie.

Pour la gestion des biens et services de nature supralocale, y compris l’aménagement du territoire, les communautés MRC furent instituées en 1979. La gouvernance territoriale y progresse lentement par l’entremise de délégations, de partenariats, d’ententes et aussi de soutiens financiers de l’État. Quatre facteurs de succès convergent à cette échelle : 1) 101 territoires communautaires correspondant à l’identité, la proximité, l’interaction, la solidarité; 2) le leadership des 18 préfets élus et des 14 maires de villes à statut MRC; 3) l’utilisation régulière de forums participatifs des décideurs non élus; 4) le caractère légal des schémas d’aménagement opposables aux tiers.

Après quatre décennies de progrès successifs sans avoir atteint l’optimum, l’élan de la réforme territoriale s’est épuisé après l’impopulaire consolidation des agglomérations urbaines en 2001-2002. Le drame national fut complété avec la défusion de Montréal en 2004. Néanmoins, le système de gouvernance composé de multiples et diverses instances monofonctionnelles à trois échelons en périphérie, comme dans la vallée laurentienne par ailleurs, permet que performent en général très bien les fonctions publiques à exercer. Les succès récents de gestion concernent non seulement les services à l’emploi, l’aménagement, les matières résiduelles, mais aussi les grands équipements, alors que d’autres enjeux tels que la mobilité durable s’avèrent en expérimentation. Il faut signaler cependant l’insuccès dans l’appropriation territoriale de leviers de développement. Malgré quelques essais plus ou moins réussis en matière de banques de terrains, d’épargne collective, de soutien aux entreprises (y compris en économie sociale), de prospection industrielle, de capital de risque, de marketing territorial, il demeure que la périphérie du Québec manque d’un véritable levier qui puisse faire une différence dans la structuration économique.

Nouveaux créneaux régionaux

Pour sa stratégie de diversification économique, le gouvernement du Québec cible depuis quelques décennies les spécialisations traditionnelles, soit les activités maritimes, l’aluminium, la forêt, les mines, l’agroalimentaire, le tourisme. Selon la finalité de structuration en grappes territorialisées furent mises en place des tables de concertation, des laboratoires de recherche, des centres de transferts technologiques, des sociétés de développement et autres mécanismes pour inciter à l’innovation. Quelques succès limités dans la sylviculture, la mariculture, le bois de structure, la conception et la fabrication d’équipements, l’écotourisme ont certes été obtenus dans les filières
de production.

Soulignons que les activités du secteur tertiaire supérieur (services professionnels et techniques; enseignement supérieur; recherche et R&D; arts et culture; groupes conseils spécialisés en génie, architecture, finance, communications, numérique, etc.) se portent bien, notamment dans les capitales régionales. Dans ce secteur, les TIC (technologies de l’information et de la communication) représentent un créneau à fort potentiel. Facteur clé de l’innovation, le capital humain intense en savoir du tertiaire supérieur, désigné « classe créative », possède une masse critique au sein de l’emploi total en région, soit 15 % à Alma, 17 % à Rouyn, 12 % à Baie-Comeau et Sept-Îles, 14,5 % à Matane, 19 % à Rimouski et 17,5 % à Saguenay. En matière de perspectives pour l’avenir, cette expertise cruciale peut se transformer en levier de développement.

Par ailleurs, en région, des productions de niches s’imposent de plus en plus sur la base de la présence d’interstices du marché et de savoir-faire locaux. Si le « big is powerful », certes, le « small is beautiful ». Les productions de biens et services à l’unité, sur mesure ou en petites séries afin de satisfaire la demande éclatée et diversifiée des consommateurs représentent un champ en croissance d’occasions incluant l’agroalimentaire et l’artisanat. De fait, à travers les biens et services uniformisés issus de mégaproductions, une micro logique de production renait actuellement avec une certaine vigueur en répondant à des goûts originaux, des besoins affinés, des préférences particulières. Terroir et Saveurs, le Réseau des économusées et autres groupes participent à renouveler l’intérêt émergent pour les contenus authentiques, identitaires ou exotiques déjà suscité jadis par Solidarité rurale, les Laboratoires ruraux et l’Union paysanne. Pour ces « niches du terroir », les appellations désignées formellement offrent la possibilité de positionnement stratégique dans le vaste marché.

En régions périphériques, la tendance est à la multiplication de ces productions nichées. Elles sont accompagnées par un important mouvement éclaté de choix résidentiels en campagne, d’un retour à la terre, de modes de vie humanistes, de valorisation de la nature. On voit apparaitre de nouvelles activités dans l’agriculture (bleuets, vignes; légumes), l’horticulture (plantes; arbustes; paysages), la cueillette de ressources non ligneuses en forêt (champignons; petits fruits; noix) et l’élevage (veaux; agneaux; autruches) qui très souvent valorisent eux-mêmes leur propre production en structurant des filières jusqu’à la commercialisation. Se multiplient de manière artisanale les fromageries, boulangeries, microbrasseries, fumoirs, confiseries, boucheries, pâtisseries, poissonneries, chocolateries. Certaines pratiques renaissent aussi autour de savoir-faire traditionnel comme l’ébénisterie, la forge, le travail de la pierre, ou encore de métiers d’art tels que la céramique, le tissage, la marqueterie, le vitrail, la joaillerie.

Conclusion

Depuis plusieurs décennies déjà, la périphérie québécoise traverse une période de stagnation démographique. Après un gain de 350 % entre 1900 et 1960, la population stagne et même régresse légèrement, incluant un exode important de jeunes talents, d’éventuels parents. Selon les projections 2051 de l’Institut de la Statistique du Québec, la tranche d’âge 19-64 ans de la population régionale va décroitre jusqu’à un seuil catastrophique en certains lieux, alors que celle des 65 ans et plus va atteindre le tiers de la population dans de nombreuses zones. Il nous apparait pertinent de saisir et comprendre les grandes tendances qui causent ce problème démographique qui se pose malgré la croissante livraison de matières premières en volume total.

Nous avons illustré les trois types de dislocation vécus par la structure économique de la périphérie. Classique, la première, de type industriel, concerne la localisation séparée des activités d’extraction des matières premières de celles associées à leur transformation par le secteur manufacturier qui se localise autour des grands marchés urbains. Malgré les stratégies et les mesures publiques de soutien, les régions n’ont pas réussi, sauf exception, à vaincre les forces qui perpétuent ce phénomène les confinant dans leur rôle historique de pourvoyeur de ressources naturelles. Grâce aux gains techniques et technologiques, la réduction radicale et continue du nombre d’emplois reliés aux activités d’extraction a justifié la mise en place d’un modèle de navettage des travailleurs en séparant les camps de travail des lieux résidentiels où les travailleurs dépensent leur salaire. Appuyé par les technologies, cette deuxième dislocation, celle travail – résidence, se diffuse désormais dans divers champs d’activités. Le troisième type de dislocation s’inscrit dans le secteur tertiaire au sein duquel les activités commerciales et de services en région ont subi l’envahissement des grandes bannières à succursales multiples. Les entrepreneurs locaux se sont mutés en franchisés des McDonald et autres COSTCO de ce monde. Ils assistent à un drainage de la rente vers les divers sièges sociaux localisés dans les capitales financières telles que New York, Chicago, Toronto ou au mieux Montréal.

Face à ces changements structurels qui affectent l’économie de la périphérie québécoise, la politique régionale a toutefois permis la mise en place d’un cadre de vie de qualité tout à fait comparable à celle des régions centrales et métropolitaines. Trois échelons territoriaux offrent leurs aires de gestion à une panoplie d’agences sectorielles, y compris les multifonctionnelles municipalités. Mis à part les nouveaux outils endogènes fort utiles, ce domaine public territorialisé n’a cependant pas réussi à susciter et soutenir la mise en œuvre d’un véritable levier de développement pour faire face au déclin démographique régional pernicieux.

En réalité, les leviers nationaux de développement au Québec, tels que Investissements Québec et Hydro-Québec, n’ont pas épousé une véritable ambition régionale autre que les activités classiques d’extraction – livraison de matières premières. Ils pourraient cependant s’engager davantage en ce sens, avec la complicité partenariale des décideurs locaux et régionaux. Nous avançons à cet effet que le plan 2050 d’Hydro-Québec pour la production d’énergie renouvelable représente une occasion unique pour doter la périphérie québécoise d’un véritable levier de développement dans les incontournables spécialisations traditionnelles, bien sûr, mais aussi dans les créneaux émergents. Une bonne stratégie à cet effet serait de réserver un pourcentage de la production régionale nouvelle d’électricité exclusivement pour attirer des activités économiques dans la périphérie du Québec, notamment des entreprises énergivores qui pourraient participer pleinement à la structuration régionale au-delà des activités traditionnelles.

À cet effet, le tourisme, les niches du terroir, l’habitat exotique dans la nature, les métaux critiques, les activités du tertiaire supérieur, notamment les NTIC (nouvelles technologies d’information et de communication) représentent de nouveaux créneaux régionaux potentiels.


1 Voir Proulx, M.-U. (2019) « Splendeurs, misères et ressorts des régions », Québec, PUQ.

2 Voir Proulx, M.-U. (2022) « Structuration au Québec de l’industrie mondiale de l’aluminium en mouvement », dans Cahiers d’histoire de l’aluminium, 1, no 68, pp 6-25.

3 Voir Proulx, M-U. (2014) « Nouveau cycle en périphérie nordique », dans L’Actualité économique, 90 (2), pp. 121-144.

* Marc-Urbain Proulx est professeur en économie régionale à l’Université du Québec à Chicoutimi et directeur scientifique du Centre de recherche sur le développement territorial.

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