TES Canada : Analyse d’une absurdité énergétique

« L’ignorance, c’est la force », phrase célèbre tirée du roman 1984 de George Orwell. Début de texte quelque peu excessif, diront certaines personnes, mais qui devient tout à fait à propos pour qui analyse rationnellement le projet de TES ainsi que la publicité que la compagnie diffuse depuis plus de deux ans à son propos. Dans les pages qui suivent, nous allons décortiquer de façon sérieuse cette proposition pour mettre en lumière ce qui pose problème sur le plan énergétique, donc scientifique, et les fictions en termes de communication. Les aspects financiers ne seront que mentionnés, ils ont été analysés en profondeur par Johanne Whitmore et Paul Martin1 en 2024. Les conclusions de leur travail sont tout à fait en phase avec celles énoncées dans ce texte.

L’hydrogène est un gaz qui n’existe que très peu à l’état naturel sur Terre, mais il est très abondant sous forme combinée, que ce soit dans les molécules d’eau (H2O), ou dans les hydrocarbures sous différentes formes (CxHy), ou encore dans les minéraux dits hydratés. L’hydrogène est un élément chimique utilisé actuellement dans plusieurs filières industrielles et de nouveaux usages sont en développement. Il peut également servir comme vecteur ou stockage d’énergie. À l’heure actuelle, 95 % de l’hydrogène produit en usine provient de la décomposition d’hydrocarbure, principalement du méthane, ce qui fait que, pour chaque kilogramme d’hydrogène produit, sept kilogrammes de CO2 seront émis, dans l’atmosphère. Pas très écologique comme procédé.

Décrivons maintenant le projet que TES Canada a l’intention de construire. Le concept central de ce projet est la production annuelle de 70 000 tonnes d’hydrogène par électrolyse de l’eau. L’hydrogène produit servira pour les deux tiers à la production en méthane, qui sera par la suite injecté dans le réseau de gaz naturel d’Énergir. Et pour le tiers restant de l’hydrogène, il servira à alimenter des camions de marchandise équipés de piles à combustion. TES avance dans sa publicité que l’objectif est la réduction des émissions de GES de la province, environ 1 % du total, donc la décarbonation d’une toute petite fraction du bilan carbone du Québec. Mais TES ne dit pas tout. Aucun des deux usages proposés de l’hydrogène n’a un rendement énergétique plus élevé que 27%. C’est une perte d’énergie irresponsable en ces temps où l’énergie est reconnue comme précieuse et que tout gaspillage doit être évité.

Ce projet nécessitera la mise en place de très grandes et complexes installations. La ressource en électricité nécessaire pour l’électrolyse de l’eau proviendrait de trois filières différentes. Premièrement, d’un ensemble de 133 éoliennes géantes de 200 mètres de haut qui seront installés dans la région de la Mauricie, ce qui soulève une forte résistance de nombreux citoyens de la région. Deuxièmement, d’un parc de 600 000 panneaux photovoltaïques qui demandera une très grande surface au sol. Et troisièmement, un branchement au réseau d’Hydro-Québec qui assurera un approvisionnement sécuritaire de 150 MW en électricité, et ceci, beau temps mauvais temps. Un mot sur la fourniture de l’électricité par Hydro-Québec. Il est envisagé que d’ici 2026 le Québec sera en manque d’énergie électrique, car une demande croissance est imposée par la décarbonation nécessaire des secteurs du bâtiment, du transport et des industries, il est donc absurde de fournir de l’électricité qui sera transformée en perte énergétique d’un procédé inefficace. Mais rien n’est encore fait, il est encore temps de faire comprendre aux groupes d’intérêt et au gouvernement de ne pas s’engager dans ce sentier qui sera, s’il est emprunté, une pénalité pour l’ensemble de la population. Le mauvais choix du projet Northvolt ne doit pas être répété.

L’électricité des trois sources sera acheminée vers les électrolyseurs pour la production de l’hydrogène, qui sera ensuite comprimé et séparé vers deux lieux de stockage. Le premier alimentera l’appareil qui permettant de combiner l’hydrogène avec du CO2 de source biogénique pour produire du méthane (CH4), c’est un procédé développé par Paul Sabatier en 1897. TES présente cela comme une avancée scientifique, mais TES se trompe de siècle. Ce méthane sera ensuite acheminé vers le réseau d’Énergir et mélangé au gaz naturel provenant de l’Ouest pour être brûlé dans des fournaises domestiques ou commerciales. Il est question ici que de quelques pourcents de remplacement de méthane provenant de fracturation hydraulique par du méthane synthétique, donc très peu d’avancées dans la décarbonation. Si on désire vraiment diminuer les émissions de GES, une approche efficace serait d’interdire rapidement la consommation de gaz naturel. La réduction des émissions serait alors de 11 % du bilan de la province, ce qui est beaucoup mieux.

Le reste de l’hydrogène sera comprimé à forte pression pour être ensuite distribué par camions-citernes vers des stations de ravitaillement pour alimenter des camions de marchandise équipés de piles à combustible où sera combiné l’hydrogène et de l’oxygène de l’air, en présence d’électrodes, pour ainsi produire de l’eau et de l’électricité qui alimentera un moteur électrique du véhicule. Les études sérieuses sur ce type de motorisation ont démontré un rendement de 25 %. Ce qui est beaucoup plus faible que l’utilisation directe de l’électricité par l’intermédiaire de batteries.

Cette description est naturellement très simplifiée, de nombreuses autres composantes seront nécessaires au fonctionnement d’une telle installation. Un intrant important de ce système est l’alimentation en CO2 biogénique. Ce terme implique que le gaz carbonique doit provenir de la combustion de biomasse, donc en principe, neutre en matière d’émissions de GES. Ce CO2 peut provenir par exemple des fumées émises par une papetière qui utilise des résidus de bois pour son fonctionnement, fumées desquelles a été séparé le CO2 pour le fournir aux installations de TES. Il faut donc que cette papetière se trouve à faible distance et que le processus de séparation, compression et transport du CO2, ne consomme pas trop d’énergie. Obtenir ce CO2 biogénique n’est pas chose simple. Il faudrait fournir environ 250 000 tonnes par année de ce gaz pour alimenter la production de méthane.

Ne pas oublier que, pour fabriquer et installer toutes ces composantes, il est nécessaire d’avoir accès à des matériaux qui sont, pour une part, de plus en plus convoités par tous les pays industrialisés, ce qui ne peut que créer une surenchère sur les marchés internationaux. D’autre part, ces matériaux proviennent de mines qui se vident à une vitesse accélérée, et qui de plus se trouvent pour la majorité dans des pays du sud où les règlements de protection de l’environnement et des travailleurs sont généralement déficients. Certains de ces matériaux sont facilement recyclables lorsque la fin de vie de l’installation est arrivée, mais, pour d’autres éléments, le recyclage est soit actuellement impossible, soit difficile et coûteux. Que ce soit les panneaux solaires photovoltaïques ou les éoliennes, leur vie utile est estimée en moyenne à 25 ans. Si toutes les installations sont construites en une période de 3 ou 4 ans, donc elles atteindront toutes leur fin à peu près en même temps, il y aura alors un gros problème de gestion du remplacement.

Comme on le voit, le projet de TES est très complexe, nécessite de nombreuses étapes de transformation pour obtenir l’énergie utile et, plus il y a d’étapes intermédiaires entre l’énergie primaire et la finalité recherchée, plus il y aura de perte d’énergie, donc diminution du rendement global. Et le projet décrit ici est du point de vue thermodynamique, une passoire énergétique. Petite explication sur la passoire. Prenons la filière de production de méthane synthétique, soit les deux tiers de la production de l’hydrogène. J’ai effectué les calculs pour déterminer le rendement énergétique de cette filière, et ce n’est pas édifiant. De l’électricité produite, ou achetée chez Hydro-Québec, jusqu’à la chaleur générée par la combustion du méthane, le rendement global est d’environ 27 %. Donc, 73 % de pertes, c’est beaucoup trop.

À titre de comparaison, avec ce méthane alimenté dans les conduites d’Énergir il serait possible de chauffer un parc de 34 500 maisons moyennes au Québec durant une année. Si au lieu de passer par le processus d’électrolyse et de méthanisation, on utilise directement l’électricité produite par les éoliennes, les panneaux solaires et le courant provenant d’Hydro-Québec, il serait alors possible de chauffer 126 800 maisons de même type par de simples plinthes électriques, soit 3,7 fois plus. Encore mieux. Si ces maisons sont munies de thermopompes, il serait alors possible, avec l’électricité produite, de chauffer 380 600 maisons, soit 11 fois plus que le passage par le méthane. Mais alors, pourquoi vouloir construire une telle installation?

On peut supposer que, d’une part, Énergir clamerait qu’elle travaille à décarboner le Québec en verdissant très légèrement son réseau, mais ne pas oublier que la majorité du gaz distribué sera toujours du gaz provenant de fracturation hydraulique très polluante. La complexité du projet fait en sorte que le méthane produit aura un coût de près de dix fois plus élevé que le gaz naturel de l’ouest. Qui paiera pour la différence? Les consommateurs de gaz naturel, ou l’ensemble de la population par l’intermédiaire de subventions généreuses. Financièrement ce projet n’est pas plus justifié que sur le plan scientifique. Mais TES compte sur les retombées financières des crédits carbone et sans doute de plantureuses subventions, et c’est sans doute là que se trouve la principale motivation à un tel projet. À moins que l’enjeu réel soit tout autre. Dans la conjoncture énergétique mondiale actuelle, la consommation de combustibles carbonés ne peut que diminuer, l’Europe a déjà mis en place des programmes pour accélérer cette décroissance. Mais TES vise-t-il d’autres marchés, comme celui de l’hydrogène liquide ou gazeux ou de l’ammoniac? Si c’est le cas, la compagnie doit le dire immédiatement, car alors ce serait une forme d’exportation de notre électricité par l’intermédiaire de combustibles fabriqués sur le dos des citoyens du Québec.

La direction que nous devons prendre collectivement pour permettre une transition écologique juste et viable à long terme doit allier trois aspects : 1) que la production électrique soit de source renouvelable et de propriété collective; 2) que des programmes d’efficacité énergétique soient mis en place dans tous les secteurs; 3) que la sobriété soit promue et accompagnée partout où cela est possible.

Au lieu de cela des projets comme TES Canada feront en sorte de dilapider des deniers publics soit directement ou indirectement, de dilapider des matériaux nécessaires à la transition, de poursuivre les émissions de GES, et pour finir, ce projet permettra à des fonds spéculatifs d’exporter des bénéfices vers des paradis fiscaux, ce qui appauvrira la province. Tout ce qu’il ne faut pas faire.

L’implantation d’un tel projet nécessite l’envahissement d’un territoire, celui de la Mauricie, en créant une fracture sociale entre les quelques personnes qui bénéficieront d’un gain monétaire que sont les promoteurs du projet et les quelques cultivateurs qui acceptent de signer des ententes secrètes avec TES, et le reste de la population qui ne vivra que les inconvénients de ces systèmes. Même si une personne est propriétaire de quelques arpents de sol, le territoire est une chose bien différente et ne peut pas être traité comme un simple objet monnayable. C’est un bien collectif et qui doit être vu comme un héritage des générations passées et un legs aux générations à venir, le saccager pour quelques dollars à court terme est un drame à ne pas accepter.

Le gouvernement du Québec parle souvent de l’économie du 21e siècle, mais cette économie ne doit pas encourager le gaspillage d’énergie et une plus grande perturbation de l’environnement, comme le fait le projet de TES. Les audiences publiques qui doivent se tenir dans les mois qui viennent, sous l’égide du BAPE sur ce projet, permettront sans doute de mettre en lumière toutes ses lacunes et il est fort à parier que de nombreux citoyens se présenteront à ces audiences pour en démontrer la non-acceptabilité sociale et la non-viabilité scientifique. Pour revenir à l’énoncé du début du texte, la désinformation propagée par TES et par le ministère de l’Économie et de l’Énergie du Québec fait la force des promoteurs pour imposer des projets comme celui de la Mauricie, mais la population est de plus en plus clairvoyante par rapport à ces lubies. L’information vraie est le début de la contestation réussie.

1 Rapport de J. Whitmore & P. Martin, avril 2024
https://h2sciencecoalition.com/wp-content/uploads/2024/04/HSC_WorkingPaper2024_TES-eGas-FR.pdf

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