Je suis cinéaste, cueilleur, amoureux de la nature et du territoire. Mon film Forestible : Sur la trace des comestibles sauvages nordiques, tourné en Mauricie – plus précisément dans Mékinac – sur une période de plus de trois ans, circule actuellement à travers le monde : du Mexique au Bénin, en passant par la France, l’Amérique du Nord, l’Angleterre et plusieurs régions du Canada. Ce film rend hommage à la beauté de nos forêts, à la richesse de notre territoire et aux liens profonds qui unissent celles et ceux qui y vivent, le parcourent, l’habitent, le protègent.
Depuis sa sortie, je sillonne les milieux ruraux du Québec pour présenter ce film et échanger avec les communautés sur l’avenir de notre territoire. Partout, les gens nous envient ce que nous avons ici. Et pourtant, chez nous, certains s’apprêtent à le sacrifier – sans jamais consulter celles et ceux qui y vivent.
Imaginez un instant que ce territoire soit majoritairement occupé par des communautés autochtones : jamais un projet d’une telle ampleur n’aurait franchi les étapes d’approbation sans de véritables consultations, surtout face à l’ampleur de notre mobilisation et à la légitimité de notre opposition. Je défends les droits des peuples autochtones, tout comme je défends notre territoire, sa faune, sa flore et sa culture vivante. Il est troublant de constater qu’on peut suspendre un projet pour protéger une espèce animale menacée, mais qu’on ignore les appels d’une population humaine inquiète, qui demande simplement qu’on prenne le temps de réfléchir, de consulter vraiment et d’appliquer le principe de précaution. Pour l’instant, c’est silence radio.
Depuis novembre 2023, date de l’annonce de ce projet privé absurde d’usine à gaz de TES Canada à Shawinigan – censée produire de l’hydrogène vert à partir d’électricité – je vis avec l’angoisse de voir notre territoire trahi. L’usine serait alimentée par des éoliennes dispersées sur des dizaines de kilomètres, sur les terres de nos municipalités rurales. On tente de nous faire croire qu’il s’agit d’un projet d’autoproduction énergétique. Mais soyons clairs : l’autoproduction suppose une proximité entre la source d’énergie et son point d’utilisation. Ici, les infrastructures couvrent des centaines de kilomètres carrés et touchent plus d’une dizaine de municipalités. À moins que tout ce territoire leur soit littéralement cédé, comment parler encore d’autoproduction?
Ce discours de « transition verte » n’est qu’un écran de fumée, un mensonge habillé en solution. Je préfère appeler ce projet par son vrai nom : projet Mort ICI (ou « Projet Mauricie »).
Je crains que le territoire que j’ai filmé avec amour ne devienne bientôt qu’un souvenir, et que mes images soient les dernières traces d’un lieu magnifique, un ultime témoignage de la beauté inestimable de notre patrimoine naturel, détruit à jamais.
Ils sont arrivés avec de beaux petits kiosques « d’information », de belles promesses et un discours bien rodé : un projet d’hydrogène vert, un avenir durable, des retombées économiques pour nos communautés rurales. Ils ont vanté un modèle énergétique propre, en nous parlant de la fameuse « décarbonation », nous assurant que tout était pensé pour le bien commun.
Mensonge. Manipulation. Duperie.
On nous dit que tout cela s’inscrit dans une logique de transition énergétique. Mais l’hydrogène prétendument « vert » est une aberration énergétique dès sa phase de production, et il ne serait même pas destiné à notre avenir collectif, mais plutôt à l’exportation vers l’Europe, car ici, les infrastructures ne sont ni prêtes ni viables.
Sa production soulève de nombreuses questions. Parlez-en avec des experts indépendants : qui va réellement profiter de ces infrastructures? Ce ne sera pas nous, citoyennes et citoyens de Mékinac et des Chenaux.
- Les éoliennes ne profiteront qu’à quelques propriétaires terriens privés, tandis que nous subirons les nuisances.
- Hydro-Québec, avec les lois actuelles, pourrait être contrainte d’acheter l’électricité excédentaire produite par TES Canada à prix fort, pendant que la multinationale obtiendrait des blocs d’électricité à tarifs ridiculement bas pour engranger les profits.
- Nos paysages et notre qualité de vie seraient sacrifiés au bénéfice d’intérêts privés, sans aucun avantage concret pour la population locale ni pour nos services publics, puisque les bénéfices ne reviendraient pas à l’État, comme c’est normalement le cas avec un projet géré par notre société d’État, Hydro-Québec.
Des élus qui trahissent leur peuple et leur devoir de précaution
La majorité des élus locaux ne défendent pas leur population. Quelques rares exceptions osent se lever, mais la plupart refusent d’écouter celles et ceux qu’ils sont censés représenter. Lorsqu’on les interroge, ils prétendent devoir « représenter à la fois les pour et les contre ». Pourtant, ils tournent le dos à la réalité.
Rappelons-le : à Saint-Adelphe, épicentre de ce mégaprojet industriel, plus de 80 % des propriétaires terriens prêts à accueillir des éoliennes de 200 à 210 mètres de hauteur n’habitent même pas la municipalité. Sur une population de 922 habitants, seuls huit propriétaires résident sur les terres directement concernées. Huit personnes. Huit voix pour décider du destin d’une région entière. C’est illogique. C’est inacceptable, voire irresponsable.
Pourtant, ces élus ne bougent pas : leurs réponses, vagues et parsemées de demi-vérités, se veulent rassurantes. Ils pourraient s’opposer au projet, mais ils préfèrent détourner le regard. Ils prétendent être « en observation », « en attente d’études ». Or, le BAPE n’a qu’un pouvoir de recommandation, et la CPTAQ ne peut agir qu’après que la municipalité a failli à sa responsabilité de protéger le territoire.
Leur prétendue « neutralité » est une illusion, leur silence un abandon : ne rien dire équivaut à un consentement tacite. Ils détiennent toutes les informations – études scientifiques, incertitudes liées à l’hydrogène « vert », impacts de l’éolien sur les écosystèmes, le tissu social, la santé, la valeur de nos propriétés, la qualité de vie. Ils entendent nos inquiétudes, pourtant ils regardent le projet avancer tels des chevreuils figés dans les phares d’une voiture.
Ils se cachent derrière des excuses bidon : « Nous ne pouvons rien faire », alors qu’il est bien établi que les municipalités disposent de tous les leviers nécessaires pour réglementer l’aménagement de leur territoire et encadrer les projets énergétiques – à condition d’avoir une réelle volonté politique et d’écouter autre chose que le discours du promoteur : les études indépendantes, les faits… et surtout la population qui les a élus.
Pendant ce temps, le projet avance à marche forcée
Des chèques sont remis à de petits propriétaires pour obtenir leur consentement à laisser passer les biologistes d’AtkinsRéalis (anciennement SNC-Lavalin), la firme d’ingénierie pressentie pour construire le parc industriel si le projet va de l’avant. Comment peut-on se fier à des études d’impact réalisées par des biologistes employés par l’entreprise même qui construirait ce parc? Pendant ce temps, les coupes forestières s’accélèrent, les camions et les machines envahissent nos sentiers, et des lettres d’intention sont signées à huis clos.
Nous ne sommes pas silencieux
Nous nous tenons debout. Nous sommes en colère. Ce projet n’est pas un simple enjeu énergétique : c’est une attaque en règle contre notre mode de vie, notre territoire, notre paix, nos choix et notre avenir. Ceux qui le permettent trahissent leur mission première : protéger le bien commun.
Une attaque contre nos vies
Nous avons étudié les cartes : les premières éoliennes seraient plantées à 850 mètres à peine de chez nous. 850 mètres ! Qui accepterait de vivre entouré à 360 degrés par une soixantaine de tours de plus de 200 mètres (plus hautes que la Place Ville-Marie, 188 m) – 44 dans notre municipalité, une vingtaine dans les voisines – pour un total de 130 à 140 éoliennes?
Avec leurs mâts gigantesques, visibles à des dizaines de kilomètres, leurs pales bruyantes constamment en mouvement, leurs lumières rouges clignotantes et ce bourdonnement incessant, jour et nuit. Tout cela dans un territoire jadis fier de sa devise « Mékinac, forte de nature ». Aujourd’hui, le slogan a changé en « Mékinac, nous sommes ici ». Nous, on dirait plutôt : « Nous sommes ici… pour l’instant. » Car si ce projet passe comme un bulldozer, des dizaines d’entre nous quitteront cette belle région, transformée à jamais en zone industrielle pour une usine à gaz privée, associée à Power Corporation et à un consortium belge, situé à plus de 40 km d’ici, sans aucun souci réel d’améliorer la vie des gens. Un beau discours vert : du greenwashing. Le PDG est un lobbyiste de l’énergie, un vendeur d’idées.
Qui accepterait de voir sa maison perdre toute valeur? De souffrir de troubles du sommeil, de stress, d’anxiété… avant même la construction? Rien qu’à l’annonce d’un projet aussi destructeur? Personne. Et pourtant, tout est déjà en marche.
On ne nous a jamais demandé notre avis. Ce projet nous est imposé. Ils volent notre territoire. Ils volent notre tranquillité. Ils volent nos vies.
Nous refusons
Face à la direction prise par nos conseils municipaux et celui de la MRC, il ne nous restait qu’à tout tenter : manifestations, activités citoyennes, présences régulières en conseil. Nous avons mâché les solutions, proposé mille alternatives, demandé une véritable consultation publique, un référendum, l’application du principe de précaution. Nous avons même fait leur travail d’information.
Mais eux ne nous voient que comme des empêcheurs de tourner en rond, des cailloux dans le soulier de leur « beau » projet. Derrière leur fausse neutralité, leur fermeture montre qu’il n’y a plus d’autre issue : il faut stopper cette folie destructrice. Et pour changer les choses en profondeur, présentons-nous aux prochaines élections du 2 novembre — conseillers, maires – pour faire respecter nos droits et enfin porter la voix d’une population inquiète. Tout ne se compte pas en dollars.
Il est impératif de remplacer la majorité de nos élus municipaux, en particulier maires, mairesses et préfète de la MRC. Cette dernière, aussi mairesse de Grandes-Piles, incarne l’hypocrisie du système : d’un côté, elle se prétend neutre et laisse aller le projet; de l’autre, elle adopte un règlement pour protéger un corridor de trois kilomètres autour de la rivière Saint-Maurice, repoussant le problème vers les municipalités voisines. Et pendant ce temps, elle soutient qu’elle n’a aucun pouvoir… Quelle honte, quelle mascarade !
Nous nous battrons
Nous nous battrons contre ce projet, contre le gouvernement et ses ministères qui le soutiennent sans nous consulter. Ils ont les milliards. Nous avons la vie.
Il est urgent que les citoyennes et citoyens se lèvent pour défendre notre territoire, notre qualité de vie et notre avenir collectif. Imaginez le carnage : d’immenses routes de gravier, larges comme des autoroutes, défigurant nos forêts. Finie la tranquillité. Finies les promenades, les randonnées, la cueillette de champignons en territoire naturel. Des zones vitales pour des espèces vulnérables – la tortue des bois, certaines chauves-souris, les couloirs migratoires – sont déjà menacées, parfois détruites par les travaux préparatoires. C’est un saccage brutal et planifié.
Il est encore temps d’agir.
Mais une fois que 140 éoliennes de plus de 200 mètres auront été implantées, il sera trop tard.
Notre territoire aura été mutilé.
Sans notre consentement.
Et sans oui, c’est non.
Ce qui se prépare n’est pas un simple projet énergétique, vaguement repeint en vert.
C’est une dépossession.
Une agression.
De notre territoire.
Et de notre identité.



