Trump, prototype de l’homme politique américain

Avec les revirements politiques dans la campagne électorale américaine, plusieurs commentateurs répètent que les évènements qui se succèdent sont historiques. On n’a jamais vu un président en campagne démissionner. On n’a jamais vu une tentative d’assassinat d’un ex-président en campagne présidentielle. On n’a jamais vu une candidate femme noire à la présidence… Bref, on assiste à du jamais vu.

Pourtant, depuis au moins l’accession de Trump comme président des États-Unis en 2016, le peuple américain a vécu bien des « jamais vu ». Dès le début de sa présidence, Trump a décidé soudainement de congédier le directeur du FBI, James Comey. En limogeant la personne responsable de mener l’enquête sur la collusion potentielle de l’entourage de Donald Trump avec la Russie, le nouveau président s’est directement ingéré dans une enquête policière dans laquelle il pourrait être personnellement impliqué. Pour plusieurs, c’était clairement un abus de pouvoir. Du jamais vu…

Pendant toute sa présidence, Trump a démontré à maintes reprises le peu de considération qu’il accordait au principe de la séparation des pouvoirs qui est au cœur du système démocratique américain. De même, il a bafoué sans relâche deux piliers de la démocratie américaine que sont la presse et les institutions judiciaires. Même étant jugé criminel selon la loi américaine, il continue non seulement a nié les faits, mais il est devenu le représentant du parti républicain pour la présidence des États-Unis en novembre 2024. Du jamais vu…

Une hypothèse

En fait, on peut faire l’hypothèse que Trump soit la source ou le déclencheur des « jamais vu » politique depuis presque une décennie. Alors, une question surgit : comment ces « jamais vu » furent-ils possibles ? L’intelligentsia américaine aurait certainement dit que tous ces « jamais vu » étaient impossibles si on leur avait présenté la séquence des faits avant l’évènement Trump. Comment imaginer tant de mensonges, de conflits d’intérêt, de narcissisme, etc. ? Surtout, comment concevoir l’adhésion de pratiquement 40 % de la population américaine aux propos incohérents, aux actions extravagantes et au personnage déconcertant de Trump ?

On peut utiliser plusieurs manières pour essayer de comprendre le phénomène. Nous n’avons pas la prétention de donner une réponse claire et encore moins définitive. Il faudra surement du temps pour mieux voir la multitude des facteurs qui peuvent expliquer cette nébuleuse trumpiste. En attendant, je propose l’hypothèse suivante : est-il possible que le trumpisme soit déjà inscrit dans l’histoire des États-Unis, dans la mentalité américaine comme dirait Howard Zinn ?

En 1835, Alexis de Tocqueville, sociologue et politicologue français, publie, De la démocratie en Amérique, après avoir voyagé dix mois dans le pays de l’oncle Sam. Il en tire une analyse du système politique américain. Ce livre connait un succès immense. Dans cet ouvrage, on trouve des réflexions sur la nature et les dangers d’une démocratie. Voici quelques réflexions de Tocqueville qui étonnent par son actualité quand on pense à Trump comme politicien et au mouvement qu’il a créé.

Le type d’électeurs

Première observation de Tocqueville sur les électeurs dans les nouveaux États de l’Ouest (du Middle West1 d’aujourd’hui) qui était essentiellement rural en 1830. Il observe que les électeurs choisissaient les hommes politiques les plus médiocres2. Tocqueville explique que cette situation vient de ce que le peuple n’ayant pas le temps d’approfondir les questions qu’on lui soumet, se détermine sur la base d’inclinaison renvoyant à des préférences qui le séduisent et vont dans le sens de ses intérêts et de ses préoccupations immédiates : « Il lui faut toujours juger à la hâte et s’attacher au plus saillant des objets. De là vient que les charlatans de tous genres savent si bien le secret de lui plaire3. »

On dirait que ces mêmes États ont gardé la tradition d’écouter leurs intérêts en premier sans discernement, centrer sur les préoccupations immédiates comme l’inflation et de suivre les charlatans d’aujourd’hui comme le candidat Trump. Une affirmation hypothétique. Il n’en demeure pas moins que l’on peut, au moins, se poser la question. La réalité de l’électeur de ces États, décrite par Tocqueville, a-t-elle survécu jusqu’à aujourd’hui ?

Le type de politicien

Dans un deuxième temps, Tocqueville fait une description des hommes politiques qui répondent au portrait de l’électeur.

Toute l’habileté des hommes politiques consiste donc à composer des partis : un homme politique aux États-Unis cherche d’abord à discerner son intérêt et à voir quels sont les intérêts analogues qui pourraient se grouper autour du sien ; il s’occupe ensuite à découvrir s’il n’existerait pas par hasard, dans le monde, une doctrine ou un principe qu’on put placer convenablement à la tête de la nouvelle association, pour lui donner le droit de produire et de circuler librement4.

Il y a encore ici quelque chose d’étonnant avec le trumpisme. Trump agit en fonction de ses intérêts personnels. Cette vision de l’homme a été décrite et explicitée de multiples façons depuis des années. Mais Tocqueville va plus loin. Il explique le processus. Trump a uni autour de lui des hommes ayant les mêmes intérêts que lui. Évidemment, plusieurs lui ont faussé compagnie ou ont été des traitres à sa cause comme le vice-président Mike Pence. Avec les années, Trump élimine au fur et à mesure des évènements ceux qui n’adhèrent pas à sa vision des choses ; surtout à ses intérêts.

Peu à peu, il exploite le principe de son action politique. Je dis bien son principe, car Trump n’est pas un homme de doctrine organisée. Il met de l’avant un slogan. Un seul et unique slogan qu’il répète : Make America Great Again. Autour de ce principe, il organise les quelques idées qu’il a. L’Amérique sera grande si on arrête l’immigration pour que celle-ci reste blanche. L’Amérique sera grande, si on s’occupe de nous en premier et que l’on ne s’occupe plus du monde et des autres. Le reste du discours est parsemé d’histoires banales, de mensonges, de moqueries, etc. En fait, le mouvement MAGA est, comme dirait Tocqueville, « la nouvelle association » qui a avalé le parti républicain.

L’élection présidentielle

Dans le troisième mouvement, Tocqueville parle des tensions qui traversent la société. « Ces tensions se cristallisent au moment de l’élection présidentielle ». Tocqueville parle d’une « crise de l’élection » durant laquelle la société se divise en factions qui redoublent d’ardeur dans leurs oppositions5. « Cette division prend un aspect particulier dans les positions partisanes incarnées par un homme : ils se servent alors […] du nom du candidat à la présidence comme d’un symbole ; ils personnifient en lui leurs théories6 ».

On n’est plus dans un débat politique qui veut éclairer les choix à faire pour que le bien commun soit bien servi. On est davantage dans un concours de personnalité. Pire, on est dans l’ordre d’un symbole qui mystifie les idées, qui rend toutes formes de complexité du réel inutile. Le symbole suffit ! Comme au temps des processions ou des rituels chamaniques, Trump devient un symbole consacré. Après la tentative d’assassinat, il a dit que c’était « grâce à Dieu, que je suis encore là ». Il est presque devenu un talisman. Un talisman qui confère chance protection à qui lui fait confiance. Il devient un intouchable pour ses partisans. Un symbole sacré !

Conclusion

Évidemment, la pensée de Tocqueville est beaucoup plus complexe que les idées ici retenues. Il est quand même fascinant que l’on puisse rencontrer dans les écrits d’un observateur du XIXe siècle une description partielle de l’actualité qui se joue sous nos yeux. Est-ce que cela veut dire que l’essence du trumpisme était déjà gravée dans l’histoire des pratiques politiques des États-Unis ? Je laisse les experts répondre à cette question.


1 Texas, Louisiane, Arkansas, Oklahoma, Missouri, Kansas, Nebraska, Iowa, Dakota du Sud et du nord et Minnesota. Sur c’est onze états, neuf sont républicains depuis 2008. Le Minnesota et Iowa sont les exceptions.

2 Cosson, F., (2023) Tocqueville pas à pas, Ellipses, p.80

3 Tocqueville, A., (1990) De la démocratie en Amérique, Deuxième partie, chapitre II. p. 195

4 Ibid, p. 198

5 Cosson, F., Op. cit., p.82

6 Tocqueville, A., Op. cit., p. 150.

* Chargé de cours en travail social UQO

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