La confiance dans les institutions est un des socles de la démocratie. Il arrive parfois que cette confiance soit ébranlée par des décisions qui semblent nuisibles, voire contraires à l’intérêt public et au bien commun. Dans de telles circonstances, la mobilisation citoyenne est une des avenues qui peut être empruntée pour faire connaître un désaccord, ou manifester une désapprobation profonde. Concept galvaudé, l’acceptabilité sociale se présente aujourd’hui comme la mesure de l’accueil globalement favorable fait à des initiatives portées par différentes instances, dont les institutions publiques. Une acceptabilité mitigée et l’absence d’acceptabilité traduiraient, a contrario, des réserves, des craintes, des objections importantes ou, dans certains cas, un rejet formel.
Dans le dossier du poste Berri, c’est à cette dernière déclinaison de l’inacceptabilité sociale que sont de toute évidence confrontés Hydro-Québec, Bibliothèque et Archives nationales du Québec et la Ville de Montréal. Rappelons brièvement les raisons pour lesquelles cette dernière a une part de responsabilité dans l’absence d’acceptabilité.
Le rôle joué par la Ville de Montréal dans le dossier de la construction d’un nouveau poste électrique dans l’est du centre-ville est pour le moins ambigu. D’une part, l’administration Plante soutient qu’elle n’est pas en mesure de dicter à Hydro-Québec un choix d’emplacement, mais, d’autre part, elle a formellement rejeté le plan A de la société d’État, qui a par ailleurs confirmé que l’îlot Voyageur était, de loin, le site plus approprié. Ce faisant, quoi qu’en disent la mairesse et le responsable de l’urbanisme à la Ville, celle-ci est au moins en partie responsable de la décision prise par Hydro-Québec de se rabattre sur les terrains attenants à la Grande Bibliothèque.
Confrontée à une grogne qui n’a cessé de s’amplifier depuis que l’affaire a été furtivement rendue publique en juin 20221, l’administration Plante soutient qu’elle veille au grain et qu’elle a, du reste, obtenu des garanties d’Hydro-Québec, dont le PDG s’est engagé à tenir un concours d’architecture. Le peu d’informations disponibles à ce jour sur les caractéristiques de cet équipement industriel – emprise au sol, hauteur, volumétrie, traitement des élévations, rapport à la rue, etc. – et sur ses impacts sur un milieu déjà lourdement éprouvé par les décisions du passé rend toutefois la posture conciliante de la Ville extrêmement préoccupante.
Cette indifférence témoigne du reste du peu d’intérêt porté par Valérie Plante à la question de l’urbanisme2. Celle-ci banalise l’impact de la construction d’un équipement industriel à côté de la Grande Bibliothèque, cautionne la liquidation du potentiel de développement de cette institution phare et compromet la requalification de la tranchée de la rue Berri et de cette partie du Quartier latin, au bénéfice du reste d’un projet immobilier qui était encore bien incertain au moment où l’administration plante participait aux tractations qui ont mené au résultat que l’on connaît.
Ce n’est malheureusement pas la première fois que les Montréalais sont confrontés à des marchandages, des décisions et des initiatives de leur administration municipale qui contreviennent à l’intérêt public.
Petite chronique de mobilisations souvent été couronnées de succès
À compter du début des années 1960, un promoteur immobilier qui a obtenu l’aval de l’administration Drapeau lance discrètement une opération d’acquisition de propriétés dans le secteur connu sous le nom de ghetto McGill. L’objectif est de raser des centaines de bâtiments pour leur substituer un imposant projet immobilier stratégiquement situé en bordure nord du centre-ville en chevauchement de l’avenue du Parc. L’affaire ayant été ébruitée, des résidents fondent, en 1968, le Comité de citoyens et citoyennes de Milton-Parc. Bien que le projet de Concordia Estates ne soit pas dénué de qualités, il ne rallie qu’une partie de la population. Les manifestations d’opposition se multiplient à compter de 1969. L’administration Drapeau se braque. Arrestations et accusations de voies de fait marquent les tentatives citoyennes de bloquer la première phase du projet, lancée en 1970. La poursuite acharnée de la mobilisation citoyenne et les problèmes financiers du promoteur forcent ce dernier à lâcher prise. En 1987, l’Assemblée nationale du Québec adopte une déclaration de copropriété qui transfère les propriétés de Milton-Parc à des coopératives et à différents organismes sans but lucratif3.
En 1973, la maison Van Horne est démolie pour permettre la construction d’une tour à bureaux en bordure de la rue Sherbrooke. Cette énième démolition marque l’imaginaire de nombreux Montréalais. Les opposants comprennent que la protection du Montréal de l’époque victorienne ne s’inscrit pas dans la vision de l’avenir du centre-ville chère à Jean Drapeau qui n’a, du reste, manifestement pas l’intention de doter la ville d’un premier plan d’urbanisme, même si une modification apportée à sa charte en 1942 le permet. Constitué de bénévoles, l’organisme Sauvons Montréal est créé en 1973 pour défendre une autre conception du devenir de la ville4. Fondé deux ans plus tard, Héritage Montréal prend le relai et joue un rôle de premier plan dans le combat que mènent les défenseurs du patrimoine face à une administration qui se montre insensible5.
Au milieu de la décennie, les Sœurs grises envisagent de reconstruire les parties détruites de leur ancienne maison-mère du Vieux-Montréal afin de s’y réinstaller. Ce projet devait être financé par la vente de la maison-mère du boulevard Dorchester aujourd’hui René-Lévesque à un promoteur immobilier qui n’en conserverait que la chapelle. Les concepteurs du projet de reconstruction de l’édifice conventuel du Vieux-Montréal font quant à eux peu de cas du fait que sa réalisation nécessitera la démolition des édifices érigés dans les années 1875. Plusieurs défenseurs du patrimoine s’opposent aux deux projets soutenus par l’administration municipale6. On fait notamment valoir que les magasins-entrepôts, qui se sont multipliés dans la partie ouest du bourg à compter des années 1840, constituent une des plus importantes concentrations du genre dans le Nord-Est américain et qu’ils contribuent indéniablement au caractère singulier de l’arrondissement historique. En 1976, les opposants obtiennent le classement de la maison-mère des Sœurs grises de Montréal, ce qui met fin à la saga.
L’année suivante, le gouvernement canadien annonce le réaménagement de la section du port de Montréal s’étendant en face du Vieux-Montréal. Malgré l’importance des enjeux et des défis, la Ville de Montréal reste sur la touche. Créée à l’initiative du gouvernement canadien et constituée de citoyens de divers horizons, l’association Le Vieux-Port mène une première série de consultations publiques qui permet de définir les grandes lignes d’une vision d’avenir pour cet espace reconnu d’intérêt patrimonial. Le Vieux-Port sera une esplanade servant à la fois de parvis au Vieux-Montréal et d’espace de renouement du contact avec le fleuve. Les autorités fédérales entendent toutefois y privilégier un projet immobilier qui s’apparente à ce qui a été fait à Toronto et dans les friches portuaires de plusieurs villes étatsuniennes. L’indifférence de l’administration Drapeau au regard d’une évolution du projet contraire à la vision adoptée par les Montréalais conduit, en 1984, à la relance de l’association qui pilote, en 1985 et 1986, une nouvelle série de consultations. La persévérance porte fruit ; un Vieux-Port conforme aux attentes des Montréalais est inauguré en 19927.
En 1983, le promoteur Cadillac Fairview propose la construction d’un complexe immobilier qui abriterait une salle de concert dont l’OSM serait le premier bénéficiaire. Le projet est formellement approuvé par l’administration Drapeau en 1984. Des critiques se font cependant rapidement entendre. L’absence de consultation publique, le rôle joué par la Ville dans les négociations avec le promoteur et l’impact de l’immeuble sur le corridor visuel de la rue McGill College sont dénoncés. Ce dernier point est particulièrement sensible. Les concepteurs de la place Ville-Marie, dont la mise en chantier est lancée en 1957, avaient en effet fait valoir l’intérêt de préserver, voire de bonifier les vues sur le mont Royal. Or le projet de Cadillac Fairview compromet l’intégrité du corridor visuel. Une coalition d’associations, dont Héritage Montréal et Sauvons Montréal, et de représentants de la chambre de commerce de Montréal et du Montreal Board of Trade réclame une consultation sur le projet. L’administration Drapeau fait la sourde oreille et c’est le promoteur qui finance l’opération au terme de laquelle sont recommandées des modifications. Mauvais joueur, le maire de Montréal décide l’abandon du projet.
En 1994, le Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM) perd la mairie et profit du parti récemment fondé par Pierre Bourque, un émule de Jean Drapeau. L’existence du bureau de consultation de Montréal, qui avait été créé en 1989, n’étant pas enchâssée dans la charte de la Ville, l’administration Bourque l’abolit, en dépit d’une mobilisation d’organismes, dont Héritage Montréal, et de citoyens qui en demandent le maintien8. Le Bureau est remplacé par la Commission de développement urbain de Montréal (CDUM). Composée essentiellement d’élus, elle tient les consultations imposées par la loi, mais leur confère une orientation résolument partisane. À la fin de la décennie, Pierre Bourque affirme en outre que l’urbanisme n’est plus une priorité de son administration9.
Au milieu des années 1990, deux regroupements de citoyens sont préoccupés par l’avenir du domaine Villa-Maria, visé par un important projet immobilier, et par celui de la gare Jean-Talon. L’administration Bourque fait la sourde oreille aux demandes de consultation. Les citoyens insatisfaits n’ont d’autres recours que la création de commissions consultatives indépendantes dont le fonctionnement est calqué sur celui du BCM. En 1996, la Ville de Montréal ignore les recommandations de la consultation à laquelle a été associée Héritage Montréal et cède la gare Jean-Talon à un géant de l’alimentation. La grogne citoyenne s’intensifie. En 1999, l’administration Bourque crée une commission dont le mandat est de rendre plus socialement acceptables les procédures de consultation. Une centaine de personnes participent formellement aux séances publiques et plus d’une soixantaine de mémoires sont déposés. Les commissaires font de la révision des mécanismes de consultation une de leurs principales recommandations. Imposée par Québec et enchâssée dans la charte de la nouvelle ville de Montréal, la création de l’Office de consultation publique est officialisée en 200210.
En 2015, l’administration Coderre entend donner son appui à un projet immobilier qui aurait compromis de manière significative l’intégrité architecturale du complexe immobilier Alcan, une réalisation phare du milieu des années 1980 qui s’est mérité plusieurs prix et distinctions. La principale raison invoquée à l’appui de cette position : un marché immobilier favorable11. Mais Denis Coderre est d’autant plus enclin à donner son aval au projet qu’il considère que la Ville a une dette envers son promoteur dont le projet d’une salle de spectacle et d’un casino dans le Sud-Ouest aurait été injustement bloqué par une mobilisation citoyenne et un manque d’appui de l’administration Tremblay12. La proposition avalisée par la Ville donne lieu à une vive controverse13. En 2017, les opposants obtiennent le classement de la maison Alcan.
Dès son dévoilement en décembre 2020, le REM de l’Est suscite un tollé. Le déploiement d’une structure aérienne au centre-ville et dans les quartiers de l’Est montréalais est considéré comme inapproprié au regard de ses impacts. Ces critiques s’ajoutent aux nombreuses prises de position qui avaient été formulées à l’encontre d’un projet mené en vase clos et tambour battant par CDPQ Infra et auxquelles le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement avait fait écho. Après avoir accueilli avec enthousiasme le REM de l’Ouest, malgré les incitations à la prudence de certains membres influents de son entourage14, la mairesse de Montréal adopte d’emblée une attitude malavisée dans le dossier du REM de l’Est. En juillet 2023, elle se dit enthousiaste suite au dépôt d’un rapport d’un comité d’expert dont CDPQ Infra semble s’accommoder, mais qui ne parvient pas à rassurer les nombreux opposants, tant s’en faut15.
La mobilisation des citoyens de l’Est et les interventions répétées de plusieurs professionnels de l’urbanisme et du transport se poursuivent et révèlent les nombreuses failles du projet16. Le 2 mai 2022, le gouvernement n’a finalement d’autre choix que de retirer le projet des mains de CDPQ Infra. L’administration Plante s’en réjouit, comme si la mairesse avait assuré un grand leadership face à CDPQ Infra17. Début mai, alors qu’il est de passage en commission parlementaire, le président de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), Charles Émond, laisse entendre que la mairesse s’était montrée ravie du projet un mois plus tôt et qu’elle avait changé d’avis dix jours plus tard. Il faudra attendre juin 2024 pour que Valérie Plante s’insurge contre les modalités de financement du REM18, un des aspects du dossier pourtant critiqués par plusieurs depuis longtemps.
La désinvolture dont l’administration Plante a fait preuve dans le dossier du REM se répète dans celui du poste Berri. La mairesse de la métropole se dit satisfaite des garanties offertes par Hydro-Québec19 et donne rapidement un premier feu vert – levée d’une servitude – à la construction du poste de transformation d’Hydro-Québec en plein Quartier latin. Ce faisant, l’administration Projet Montréal joint pour la seconde fois la cohorte de celles dont les positions dans des dossiers sensibles ont obligé les Montréalais à se mobiliser pour la défense du bien commun et de l’intérêt public. On ne peut que se désoler de l’attitude de la mairesse, du responsable de l’urbanisme et de leurs collègues dont on se serait attendu qu’ils prennent fait et cause pour une grande institution nationale et un fleuron culturel de la métropole. Les opposants au projet n’ont pas été dupes. Dans un domaine, celui de l’urbanisme, où la Ville dispose des moyens de ses ambitions – pour autant qu’elle en ait –, l’administration Plante a tout simplement abdiqué. La mobilisation, exemplaire, aura été à la hauteur de l’indignation ressentie par plusieurs.
Quant au gouvernement Legault, manifestement au fait des tractations depuis au moins 2022, il est à souhaiter qu’il se montre sensible à l’opposition grandissante au projet, comme l’ont été les gouvernements antérieurs dans les dossiers du couvent des Sœurs grises, de la maison Alcan et de la consultation publique.
1 Félix Lacerte-Gauthier (2022) « Le projet de Maison de la chanson et de la musique prendra son envol à Montréal », Le Journal de Montréal, 23 juin.
2 Sylvain Gariépy (2024) « Renouvellement à la mairie : Montréal mérite mieux », La Presse, 6 novembre. Dans un échange avec Patrick Lagacé à l’émission Lagacé du 19 février 2025, Luc Ferrandez se montre particulièrement cinglant à l’égard de la position adoptée par la Ville et défendue par Valérie Plante et Robert Beaudry. https://www.985fm.ca/audio/679745/le-probleme-c-est-que-valerie-plante-ne-comprend-pas-l-urbanisme
3 Martin Bérubé (2021) « La saga de la Cité », Propos Montréal, https://proposmontreal.com/index.php/la-saga-de-la-cite/
4 Martin Drouin (non daté) « Maison Van Horne (1870-1973) : une destruction fondatrice », Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française ; http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-257/Maison_Van_Horne_(1870-1973)%C2%A0:_une_destruction_fondatrice.html#.WScY59xFdoA
5 Martin Drouin (2005) Le combat du patrimoine à Montréal (1973-2003), Presses de l’Université du Québec.
6 Marsan, Jean-Claude (1975) « La grossière imposture du ″Parc de la Chapelle″ », dans Jean-Claude Marsan (1990) Sauver Montréal ; chroniques d’architecture et d’urbanisme, Boréal, p. 302-308 ; Marsan, Jean-Claude (1976) « Une reconstitution qui ne se justifie pas », dans Jean-Claude Marsan Op. Cit., p. 309-316.
7 Sabine Courcier (2005) « √ers une définition du projet urbain, la planification du réaménagement du Vieux-Port de Montréal », Canadian Journal of Urban Research, Vol. 14, N° 1, p. 57-80.
8 Jean Chartier (1994) « L’abolition du Bureau de consultation de Montréal soulève un tollé », Le Devoir, 10 décembre.
9 Gérard Beaudet (1999) « Le dérapage urbanistique de l’équipe Bourque », Le Devoir, 17 juin ; G. Gauthier (1999) « L’urbanisme voit son rôle réduit à Montréal : l’administration Bourque-Fortier a confirmé que l’urbanisme ne fait plus partie des grandes priorités à l’hôtel de ville », La Presse, 8 octobre.
10 Annick Brabant (2022) « Des revendications des années 1960 à la création de l’Office de consultation publique de Montréal », Encyclopédie du MEM.
11 Daphné Cameron (2015) « Coderre défend le projet de la maison Alcan, Ferrandez veut le suspendre », La Presse, 23 juillet.
12 Pierre-André Normandin (2015) « Projet à l’île Ste-Hélène : Coderre veut réparer l’affront fait à Guy Laliberté », La Presse, 26 mai.
13 Gérard Beaudet (2015) « Maison Alcan : l’inculture urbanistique et architecturale montréalaise », Le Devoir, 25 juillet ; Anonyme (2015) « L’avenir de la Maison Alcan soulève la controverse », Radio-Canada, 21 juillet ; 19 juillet ; Marian Scot (2015) « Proposed tower would disfigure Montreal’s iconic Maison Alcan, critics say » The Gazette, 19 juillet
14 Matthieu Payen (2018) « L’appui de Plante au REM déçoit », Journal de Montréal, 8 février 2018.
15 William Thériault et Lila Dussault (2023) « Rapport final sur le REM de l’Est “Je suis très enthousiaste”, affirme la mairesse Valérie Plante », La Presse, 1er juillet.
16 Gérard Beaudet (dir.) (2022) « REM de l’Est, les mirages », L’Action nationale, Vol. CXIL, N° 3-4, p. 73-154.
17 Félix Lacerte-Gauthier (2022) « Valérie Plante : “On a sauvé le REM de l’Est” », Le Journal de Montréal, 5 mai.
18 Henri Ouellet-Vézina (2024) « Transport collectif : Le REM “creuse le déficit” des autres, déplore Valérie Plante », La Presse, 20 juin.
19 Philippe Teisceira-Lessard (2024) « Poste électrique au centre-ville : Montréal lève un premier obstacle », La Presse, 9 mai.



