Une leçon de courage

J’ai connu madame Hélène Pelletier-Baillargeon à la lecture de sa correspondance avec Pierre Vadeboncœur, laquelle a été publiée sous le titre Le pays qui ne se fait pas. Cette correspondance est remarquable en ce qu’elle propose un regard lucide, et plutôt désenchanté, sur les divers événements et personnages de notre histoire politique entre 1983 et 2006.

Hommage à Hélène Pelletier-Baillargeon (1932-2025)

Mais si l’idée de l’indépendance s’effiloche, l’instinct de survie m’étonnera toujours dans les paradoxes de ses revirements1.

Je n’ai pas eu la chance de connaître personnellement madame Hélène Pelletier-Baillargeon. Je l’ai plutôt connue, avec admiration, à la lecture de sa correspondance avec Pierre Vadeboncœur, laquelle a été publiée sous le titre Le pays qui ne se fait pas. Cette correspondance est remarquable en ce qu’elle propose un regard lucide, et plutôt désenchanté, sur les divers événements et personnages de notre histoire politique entre 1983 et 2006. C’est un honneur et un plaisir de témoigner de ma lecture de ses lettres afin de lui rendre hommage.

À quelques reprises, Hélène Pelletier-Baillargeon évoque cette correspondance avec Pierre Vadeboncœur comme étant « top secret » (199, 224) ou « secrète » (213, 235), soulignant ainsi que chacun s’autorise à dire plus que ce qui peut se dire d’ordinaire sur la place publique où pèsent d’autres nécessités et exigences, ne serait-ce qu’à titre de militants (lettre du 24 juin 1997) : « La partie cachée par notre scrupule de militants de ne pas étaler au grand jour nos intuitions, nos doutes, nos appréhensions, pour ne pas démobiliser les souverainistes. » (183)

La lecture de ces lettres nous conduit en effet de l’autre côté du décor, là où peut se dire notamment le désarroi, la perte des repères, comme dans la lettre du 1er mai 1985 où elle évoque la défaite référendaire de 1980 : « Tous mes mots semblent vains, parce que je ne suis plus sûre de rien ni de personne. “Erreur sur la personne”… sur la personne d’Untel et d’Unetelle… sur la personne du peuple lui-même, comme si j’avais tant misé sur un faux. Pire : comme si le “vrai” n’avait existé que dans mon esprit. » (٢٨)

La défaite politique engendre, pour un temps, non seulement une impuissance à dire, mais un vertige existentiel, un isolement mortifère, puisque la nation semble avoir momentanément disparu en sa cohésion, en son destin. Les années postréférendaires exigent alors, selon elle, un patient travail de résistance : « Ceux qui ne sont pas chloroformés par l’American way of life vont devoir redevenir des résistants, reprendre une sorte de clandestinité […]. Or il faut réapprendre les rudes “vertus” de la résistance, à commencer par la solitude ». (29)

Ainsi va le dur désir de durer, de perdurer malgré la défaite, cet héroïsme de l’attente, de la patience, ce nouvel épisode du récit de notre survivance nationale. Est-il terminé ? Comment peut-on d’ailleurs transmettre ce désir de durer sans transmettre, en même temps, le poids de la défaite : « Mais même ces lettres spontanées que nous échangeons sont-elles davantage intelligibles aux plus jeunes ? Et quand cela serait, nous hésiterions à leur communiquer ces choses de peur d’assombrir leur avenir : on ne lègue pas un espoir brisé, mais seulement un espoir qui a une possibilité d’avenir. Faut-il troubler l’esclave qui n’a jamais connu d’hommes libres ? » (29) Peut-être est-ce là la part la plus sombre de l’échec politique que de ne pouvoir lier ensemble, solidairement, les générations, les pères et les mères avec leurs fils et leurs filles.

Plus tard, dans une lettre du 8 janvier 1992, Hélène Pelletier-Baillargeon évoque le mutisme dans lequel s’enlise la cause indépendantiste : « Je ne crois pas comme toi [PV] que la “mort silencieuse” de l’idée d’indépendance soit la raison de notre mutisme. Je crois plutôt que c’est “l’âge de la parole” qui est terminé, qui a atteint un point de non-retour. Tout a été dit depuis trente ans. Le dictionnaire est vide, le plein des diagnostics est fait, les mots débordent et se perdent. » (116)

Qui n’a pas éprouvé, à lire plusieurs de nos essayistes contemporains sur la question du Québec, le sentiment de relire parfois un même constat, un même argument, un même plaidoyer sur notre histoire ? Pourquoi d’ailleurs en serait-il autrement puisque la condition politique de notre demi-pays n’a pas, pour l’essentiel, changé. De ce point de vue, l’expérience de la survivance n’est pas éloignée non plus de celle de la stagnation, de la répétition (lettre du 7 février 1999) : « Mon immersion dans l’Histoire depuis dix ans accentue encore ce sentiment d’éternel recommencement de nos luttes de résistance, d’éternelle amnésie à l’égard des assauts dont nous ne cessons d’être l’objet, d’éternelles hésitations à franchir le Rubicon, le moment venu […]. » (229) Ce qui n’est pas résolu, dénoué, dépassé n’engendre-t-il pas nécessairement le marasme ?

Contre cette situation délétère, Hélène Pelletier-Baillargeon ne cesse d’en appeler à un sursaut d’énergie, à la nécessité du combat, à reconnaître d’abord et avant tout que le lieu du politique est celui du rapport de forces (lettre du 14 janvier 1993) : « La démocratie, c’est le pouvoir du nombre, donc ça implique un rapport de forces pour l’obtenir… Mais je pense que rien n’est plus malaisé à faire entrer dans une cervelle québécoise que la réalité du rapport de forces. “Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil” est une devise qui nous perdra si nous n’y prenons garde à Montréal. » (146)

Cela correspond probablement à un autre aspect de notre portrait du colonisé que de fuir, refoulant ainsi la violence subie, dans un monde plutôt angélique où règnent la paix et l’innocence. Assumer le rapport de forces, c’est assumer le conflit, avec ce que cela suppose de courage, d’entêtement (lettre du 1er juin 1993) : « Notre pire adversaire, actuellement, c’est l’image idyllique que nous voudrions projeter de nous-mêmes et qui nous fait commettre les pires reculs. Comme dirait mon père, il y a des moments dans la vie où il faut être prêts à passer pour des “têtes de cochons”… Ensuite vient la victoire et le succès légitime tout ! » (158)

Sur la scène politique règnent les intérêts, la pratique du pouvoir, et non pas les bons sentiments. Ce qui suppose que l’on sache reconnaître – malgré le fait qu’il puisse parfois porter le masque de la bonne entente ou de l’ami – le vrai visage de notre adversaire politique (lettre du 10 février 1998) : « Un Montréalais d’origine, en outre, côtoie et connaît depuis toujours l’adversaire anglophone. Un “bleuet” [originaire du Lac Saint-Jean] leur donne le bénéfice du doute, s’essaie au dialogue, essuie une à une les mêmes rebuffades et met des années à connaître leur vraie nature et à admettre l’existence du rapport de forces !… Que de temps perdu à refaire les mêmes équations à chaque changement de garde ! » (206) Reconnaître que le politique implique, en son essence, le rapport de forces, la reconnaissance des intérêts divergents, c’est du coup rompre avec le discours à la fois édifiant et lénifiant d’une politique de l’amitié (ou du bon-ententisme), ce marché de dupes qui traverse une bonne part de l’histoire de notre relation avec le Canada anglais.

Malgré sa lecture désenchantée de notre situation politique, Hélène Pelletier-Baillargeon ne s’abandonne pas pour autant au désespoir ; elle puise plutôt, en tant que catholique assumée, dans l’Évangile pour justifier son espérance (lettre du 15 janvier 1986) : « L’espérance n’est pas une vertu intellectuelle, elle obéit à une logique qui n’est pas celle de l’analyse. Elle vit parallèlement à un constat de décès. […] Mais la page d’Évangile que je préfère reste celle des trois femmes se mettant en route le matin de Pâques vers un tombeau scellé dont elles savent très bien qu’elles sont trop faibles et trop peu nombreuses pour déplacer la pierre. » (52) Dans cette page d’Évangile (Marc, 16 : « Les femmes au tombeau  »), ces femmes découvrent néanmoins que le tombeau est vide, et que Jésus est enfin, comme annoncé, ressuscité.

Contre l’ambiance mortifère où risque de s’enliser le pays, madame Pelletier-Baillargeon continue ainsi de poser les gestes simples, humbles, nécessaires, qui nous rattachent à la vie : « J’ai cet illogisme des paysannes qui continuent de réchauffer le corps de l’enfant que le docteur vient de condamner, ou qui nourrissent les vivants dans les veillées mortuaires. De ces mères qui entretiennent le feu et vont à la cueillette dans les pays occupés, assurant la continuité de la vie la plus élémentaire. […] Mon écriture sera de cette nature : garder le feu dans la cheminée. Écrire quelque temps encore en français… au cas où… » (52) Ce qu’elle accomplira à sa façon par la rédaction d’une importante biographie, en trois tomes, consacrée à Olivar Asselin. L’écriture devient alors un engagement, une autre façon de lutter, de maintenir vivant l’espoir en notre avenir national.

Dans quelques-unes de ses lettres, Hélène Pelletier-Baillargeon propose aussi de brefs portraits de politiciens, dont celui de Jacques Parizeau qu’elle considère brillant, mais plutôt froid, bien qu’il puisse être tout à fait charmant… quand il le veut bien (119-121). Dans sa lettre du 26 février 1992, elle décrit ainsi le type de politicien qu’elle apprécie le plus : « […] les hommes politiques avec lesquels j’ai eu du plaisir (et même de l’allégresse) à travailler, même épisodiquement, étaient tous des hommes bien à l’aise dans leur peau, capables d’émotions (donc d’intuition et de sensibilité, qualités indispensables au “flair” politique), capables d’humour et même de modestie dans leur légitime ambition politique ; prodigieusement curieux de “l’autre” et de son point de vue […], des hommes capables de se défendre, physiquement et mentalement, au niveau du “monde ordinaire”. » (122) Ce qu’elle a reconnu notamment chez René Lévesque, Jean-Paul L’Allier et Robert Cliche (122).

Au fil des lettres, madame Pelletier-Baillargeon dessine aussi, par petites touches, son propre portrait. Outre qu’elle témoigne de sa foi, de son engagement, de sa rigueur et de persévérance dans le travail d’écriture, elle évoque aussi son enracinement particulier dans son pays (lettre du 14 janvier 1993) : « J’ai beau être née angle Rachel et Hôtel-de-Ville, mes racines symboliques et celles de mon “option-Québec” se prolongent encore très loin dans le “Québec des régions”. L’“habitant” est moins loin chez moi que chez les Vadeboncœur, ta culture m’apparaît beaucoup plus homogène que la mienne […]. Alors que, chez moi, pullulent les contradictions et les superpositions culturelles. Le Bas-Saint-Laurent et la Mauricie affleurent à tous coups dans le territoire de mon imaginaire et le nourrissent encore pour une bonne part. Mais, du même coup, ils me masquent certaines réalités que ta culture familiale et ta longue expérience syndicale te font détecter très vite. » (145) Par la cartographie de son imaginaire, elle rappelle que notre identité est en effet indissociable de nos enracinements, de nos appartenances. Le citoyen n’est pas, en cela, un individu abstrait, interchangeable, mais un être relié à un territoire et une histoire.

***

Au terme de cette lecture, on en vient ainsi à considérer cette correspondance comme une leçon de philosophie où le politique est d’abord et avant tout reconnu comme le lieu où peut se dire le conflit en vertu du droit à l’autodétermination des peuples et du principe de reconnaissance qui détermine, sur la scène internationale, l’existence des États-nations. Or, assumer franchement le conflit inhérent à la divergence des intérêts nationaux exige de faire preuve de courage. Car c’est au nom de cette vertu que l’on ne se laisse pas intimider, manipuler ou séduire par les fallacieux arguments de ceux qui détiennent le pouvoir ; que l’on ne cède pas à l’arrivisme, à la corruption, sinon à l’indifférence, à l’apathie, à la fuite.

Saluons avec reconnaissance madame Hélène Pelletier-Baillargeon qui, par son œuvre et son engagement, témoigne avec éloquence d’un tel courage. 


1 Hélène Pelletier-Baillargeon, Pierre Vadeboncœur, Le pays qui ne se fait pas. Correspondance 1983-2006, Boréal, coll. « Document  », 2018, p. 102 (lettre du 26 juin 1988). Toutes les citations proviennent de ce livre. Après une citation ou une allusion, le numéro de page est indiqué entre parenthèses.

* Professeur honoraire de littérature, Université de Montréal.

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