N’est-il pas désolant de constater qu’une grande institution québécoise, BAnQ, dont la mission fondamentale est la diffusion et l’accessibilité de l’information sous toutes ses formes fasse preuve d’une opacité aussi tenace ? Rappelons que deux grandes sociétés d’État québécoises, Hydro-Québec et BAnQ, se sont secrètement entendues depuis longtemps sur le transfert de propriété du terrain adjacent à la Grande Bibliothèque au profit d’Hydro-Québec. Malheureusement, il aura fallu plusieurs années pour que BAnQ daigne confirmer officiellement au début de 2025 une transaction qui aurait dû être connue depuis longtemps. Un tel manque de transparence laisse songeur !
En effet, la direction de BAnQ n’a jamais voulu s’exprimer publiquement sur un projet par lequel elle se déleste d’un bien immobilier majeur dont elle est le fiduciaire, et ce, pour la modique somme de 22 millions de dollars. Ne manque que la signature d’un décret d’autorisation du gouvernement du Québec. Est-il nécessaire d’insister sur le fait que le montant payé pour un terrain situé en plein centre du Quartier latin de Montréal équivaut à un prix de vente de feu ?
Au-delà de cette transaction dont l’aboutissement mènera éventuellement à la construction d’une installation qui laissera une douloureuse cicatrice en plein Quartier latin, examinons de plus près l’absence de transparence dont a fait preuve la direction de BAnQ tout au long de sa démarche. Plusieurs années se sont écoulées avant que cette institution accepte de révéler les tenants et aboutissants de cette vente. Il aura fallu que des journalistes fassent une demande d’accès à l’information pour que finalement, nous découvrions (ce que nous avions trouvé par nos propres moyens sans qu’on veuille nous le confirmer) que BAnQ avait accepté de laisser aller son terrain à un « prix d’ami » pour financer la rénovation éventuelle de la Bibliothèque Saint-Sulpice. Un détail important toutefois, il manquera quelques millions pour mener à bien ce projet qui avait déjà été évalué à 48 millions en 2022 alors que la transaction n’en rapportera que 22. D’où viendront les millions manquants en ces temps où le gouvernement Legault exige de tous les ministères et organismes un respect strict des budgets accordés ? De plus, il importe de savoir que les 22 millions qui tomberont dans les coffres de BAnQ ne diminueront pas pour autant le manque à gagner qui se construit année après année dans ses budgets de fonctionnement. Devant être consacrés à la remise à niveau de la Bibliothèque Saint-Sulpice, ces 22 millions seront obligatoirement comptés au budget d’investissement, ce qui ne règle rien quant au fonctionnement quotidien de l’institution. D’ailleurs, cet appauvrissement rapide et inquiétant des budgets de fonctionnement de BAnQ avait déjà été souligné dans les quotidiens.
Personnellement, ma déception est grande. En effet, suite à quelques interventions parues sous ma signature dans Le Devoir au cours de l’année 2022 où je me désolais de la diminution des budgets de fonctionnement de BAnQ, des personnes en autorité à BAnQ m’avaient clairement laissé entendre en juin 2023 – soit une année après la date de l’entente initiale scellant le transfert de propriété entre les deux institutions – qu’une augmentation significative des ressources financières de BAnQ se profilait à l’horizon. Je comprends maintenant qu’on ne parlait pas de sommes consacrées au fonctionnement, mais de ressources d’investissement, ce qui est fort différent.
C’est ainsi qu’une société d’État, BAnQ, qui bénéficie d’une grande crédibilité auprès de la population a trop longtemps manœuvré en secret. Il aura fallu trop attendre pour qu’on nous informe d’un stratagème qui place devant un fait accompli les personnes qui s’intéressent à l’évolution de la plus grande institution culturelle du Québec et à la mise à niveau du Quartier latin de Montréal. Bref, BAnQ n’a pas fait preuve de transparence, elle a plutôt joué à cache-cache. Toutefois, le décret gouvernemental qui consacrera cette vente au rabais tarde à venir et un faible espoir subsiste. Il est peut-être encore temps d’annuler un projet qui aura pour conséquence désastreuse d’étouffer et d’enlaidir ce quartier si mal aimé du centre-ville de Montréal. Sans compter que sa réalisation éliminera définitivement toute possibilité d’agrandissement de BAnQ. Quel manque de vision !
En ces temps extrêmement difficiles pour le milieu de la culture au Québec, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de période de crise, ne serions-nous pas en droit de nous attendre à ce que notre institution culturelle phare se distingue par une transparence bienveillante plutôt que par un silence cachottier ?
* L’auteur est directeur, École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal, 2001-2005. Conservateur et directeur général des archives, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2006-2012.



