Il y a 30 ans, le Québec était au point d’entrer dans l’Histoire comme pays indépendant. Il s’apprêtait à venir au monde ou, plutôt, à revenir au monde. N’eût été les malversations aujourd’hui largement documentées, l’option de l’indépendance aurait probablement remporté le référendum de 1995 et le Québec parlerait aujourd’hui, en toute liberté, de sa propre voix. 30 ans plus tard, le monde a cependant bien changé. En 1995, année de la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le débat national était très largement intégré au paradigme de la mondialisation, qui faisait alors office d’horizon indépassable pour l’humanité. Du côté des « fédéralistes1 », on affirmait que l’indépendance du Québec était à contre-courant et que le monde qui se dessinait n’en était plus un d’États et de nations, et a fortiori pas un d’États-nations; du côté des souverainistes, on estimait plutôt qu’il fallait que le Québec puisse siéger au sein des grandes organisations mondiales appelées à décider de l’avenir planétaire et que l’insertion dans une grande économie de marché mondiale représentait plutôt une opportunité pour un nouveau pays en création. Ces deux discours, certes profondément divergents, ne remettaient ni l’un ni l’autre en cause le récit d’alors voulant que le monde soit érigé sous l’égide d’organisations supranationales créées par et pour l’Occident, et qu’il serait unifié par un grand marché commercial pacificateur qui se déploierait à l’échelle planétaire. En 2025, nous n’en sommes plus là. Le monde a changé, en profondeur, même si le Québec est toujours au sein d’un cadre canadien toujours plus étroit.
Les menaces commerciales du président Trump et ses allusions annexionnistes ont suscité un émoi généralisé tant au Québec qu’au Canada. Du côté d’Ottawa, on célèbre désormais ce qu’on brûlait hier : la souveraineté, l’indépendance, la nation. Alors que celles-ci étaient dépeintes tant comme des désastres que comme les vestiges archaïques du passé lorsque venait le temps de les refuser aux Québécois et Québécoises, voilà que les élites canadiennes se découvrent une passion pour elles. Jean Chrétien a tenu à nous dire que « les Canadiens tiennent à leur indépendance », tandis que Justin Trudeau a mis à l’ordre du jour de sa rencontre avec le roi Charles la « défense de notre souveraineté et de notre indépendance en tant que nation ». « On va assumer tout fardeau et on va payer le prix nécessaire pour protéger notre souveraineté et notre indépendance », déclarait pour sa part ce grand artisan de l’américanisation de la politique qu’est Pierre Poilièvre. Quant à Stephen Harper, il est même allé jusqu’à affirmer qu’il accepterait volontiers, s’il était toujours aux commandes du gouvernement, un important recul économique au nom de la désormais sacro-sainte souveraineté. « Je serais prêt à accepter n’importe quel niveau de dommages pour préserver l’indépendance du pays », a-t-il dit. Le crédo de nos « fédéralistes » n’était-il pas qu’il fallait tourner le dos à l’indépendance parce qu’elle était synonyme de ruine? En 1980 et en 1995, ne fallait-il pas refuser le statut de pays parce qu’il entraînerait faillites, pertes d’emploi, chute du dollar, désastre financier? Aujourd’hui, il semblerait plutôt, pour les élites canadiennes, que la souveraineté soit devenue non négociable. Il semble qu’on ne s’accroche toujours qu’à ce qui est menacé. Hier encore, la souveraineté était une « question dépassée »; aujourd’hui, elle est un trésor à préserver. Hier, le Canada se vantait d’être « le premier État postnational », sous la plume d’un Justin Trudeau qui affirmait aussi qu’il n’existait aucun noyau identitaire ou société majoritaire au Canada; aujourd’hui, on pousse plutôt le ridicule jusqu’à exhiber le roi Charles pour affirmer la souveraineté canadienne.
Le Québec, comme le monde, est actuellement à la croisée des chemins. L’ordre international, que d’aucuns qualifiaient hier de mondial, respire de façon haletante en n’étant pas tout à fait certain de son état de santé. Le Québec, toujours province au moment de rédiger ces lignes, contemple le spectacle depuis les banquettes des spectateurs en se confinant dans un commentariat sensément compensatoire de son absence de pouvoir et de liberté d’action. Serait-il à la table des décideurs du concert des nations qu’il ne serait très certainement pas en mesure d’imposer ses partitions en toute circonstance, si peu impérialiste qu’il est, mais il aurait le mérite de participer à l’orchestre et de promouvoir ses propres notes. Nous n’en sommes pas là, et il y a un prix à la dépendance. C’est ce prix que nous payons sur cette planète en transition.
Le monde vacille aussi sous les soubresauts d’une crise surgie en mars 2020, nous laissant démunis et stupéfaits. Le terme de « pandémie », habituellement réservé aux pages de l’Histoire ou aux films d’horreur et de science-fiction, s’est brusquement imposé dans notre quotidien, laissant place à un florilège de mots aujourd’hui usés jusqu’à la corde : confinement, couvre-feu, contrôle des frontières, gestes barrières.
Au Québec, pendant l’épisode de la COVID, le gouvernement a choisi de suivre la voie de la tradition, réinstaurant les conférences de presse du premier ministre en compagnie du directeur de la santé publique, tel un rituel immuable qui rappelait la mythique crise du verglas. Et c’est ainsi que la population s’est vue soudainement captivée et fascinée par ce spectacle inédit, offrant des cotes d’écoute dignes d’une émission de téléréalité.
Le Québec a dû faire face au prix exorbitant de sa dépendance politique, alors qu’il implorait Ottawa de fermer les frontières en prévision de la crise, en vain. À travers le monde, les peuples ont subi les conséquences de leur dépendance économique et sociale. Par rapport à l’irruption d’un virus inconnu, nous avons été témoins d’une véritable pénurie de matériel médical, importé de l’étranger, pour la plupart. Ottawa aurait alors pu entrouvrir l’œil et sortir partiellement de son coma artificiel. Rien n’y fut : il ignora les appels du docteur Gary Kobinger à développer un vaccin de chez nous et géra de façon chaotique la volonté de Medicago d’établir une production d’ici. Quand le Dr Kobinger demandait, dès la première phase de la pandémie, d’obtenir du soutien fédéral afin de développer un vaccin québécois contre la COVID, il s’est heurté à un refus. Tant pis ! Il a fallu faire avec les pharmaceutiques étrangères Pfizer, Moderna et (jadis) AstraZeneca. Ottawa prétendait que nous n’avions ni le talent ni les cerveaux pour développer un vaccin. Or le Québec a autrefois disposé des Instituts Armand-Frappier, qui faisaient l’envie de la planète en matière de recherche pharmaceutique, mais la négligence canadienne aura eu raison d’eux. Pour compléter ce portrait, ajoutons que les années de sous-financement en matière de recherche et développement n’ont pas eu de quoi aider. Il faut dire que, sous le gouvernement de Stephen Harper, le ministre de la Science et de la Technologie a déjà été un créationniste avoué…
La plupart des nations étaient démunies de masques, incapables d’en produire ou de développer de nouvelles technologies vaccinales et de nouveaux vaccins. Le gel hydroalcoolique, jusque-là connu sous le nom de Purell, a déserté les rayons des pharmacies. Les plus prévoyants ont même fait des provisions massives de papier de toilette, craignant de se retrouver en fâcheuse posture.
La pénurie de matériel médical a rapidement prouvé que Washington ne s’en remettait pas, en temps de pandémie, aux lois du libre marché mondial. Le président Trump a remis au goût du jour une loi de 1950, le Defense Production Act, pour garder le matériel médical en territoire américain2, sans même en avertir Ottawa. On aurait tort d’attribuer ce type de pratiques uniquement au président Trump. Fraîchement en poste, le président Biden n’a nullement remis en question le décret faisant en sorte que les Américains devaient être vaccinés en priorité, ce qui a eu un impact important sur les livraisons de doses au Canada.
Le matériel médical provenait principalement de Chine, pays accusé d’avoir dissimulé la véritable ampleur de l’épidémie qu’il avait lui-même provoquée3. On estime qu’entre le début du mois de mars 2020 et la fin du mois de mai de cette même année, la Chine a exporté 50 milliards de masques, soit dix fois sa production de 20194. Créer le mal pour vendre le remède, établir à la fois la demande et l’offre, c’est ce qu’on peut appeler une bonne occasion d’affaires, et ce, sans compter les appareils médicaux prêtés par des compagnies chinoises entretenant des liens consanguins avec l’État et l’armée de Chine, dont on peut très fortement soupçonner que ces machines s’accompagnaient d’une importante collecte de données5. Un cercle vicieux s’est alors enclenché, bouleversant les chaînes d’approvisionnement et exacerbant les inégalités sociales et économiques. Le Canada et le Québec n’ont pas été épargnés par ces bouleversements.
Et pourtant, cette dépendance, si elle a eu l’effet d’une douche froide sur les Québécoises et Québécois, a aussi eu celui d’un réveil brutal. À la pénurie de masques répondirent couturières artisanales et coopératives par la production de masse6. Deux PME québécoises ont in extremis réussi à se sauver de la faillite, mais aussi à fournir du matériel de protection aux travailleurs de la santé7. Pour contrer le manque de gel hydroalcoolique, bon nombre de distillateurs se mobilisèrent8, et on peut rêver du jour où leurs produits remplaceront le Purell américain sur nos étagères. Dans cette heureuse période où les vertus du commerce local étaient enfin louées, notre économie locale a toutefois grandement souffert. Alors que les restaurants étaient contraints de fermer et que le devoir de préserver notre propre santé nous sommait de rester confinés chez nous, il est indubitable que l’entreprise Amazon et les séries de la plateforme Netflix ont été les meilleurs amis d’un grand nombre de gens, tandis que nos commerces locaux se morfondaient dans l’attente d’un peu d’air frais. Hélas, plusieurs n’ont pas survécu. Après avoir déjà souffert lourdement de la montée en puissance des grandes surfaces dans les années 1980 et 1990, les commerces locaux sont maintenant confrontés à la tempête numérique, devenue plus intense encore sous l’effet des multiples confinements. Mais il demeure incontestable que la prise de conscience des Québécoises et Québécois est bien réelle. Et pour cause : l’achat local ne présente que des avantages. Non seulement il permet des retombées économiques directes dans nos communautés, mais il met également à disposition du consommateur des produits de qualité supérieure, fabriqués dans des conditions bien plus respectueuses de l’environnement que ceux issus de la production de masse. Cette inclination pour les circuits courts, qui privilégie la proximité géographique et minimise le nombre d’intermédiaires entre producteur et consommateur, était en train de poser les jalons d’un changement de paradigme. Toutefois, la seule volonté (que nous espérons durable) du consommateur est-elle suffisante? Ne doit-elle pas être doublée d’une volonté politique ferme? Si tel est le cas, comment peut-on agir dans le cadre d’un régime de libre-échange mondialisé, avec ses règles, ses normes et ses usages? Cette prise de conscience commune a bien entendu été remise à l’avant-plan depuis que Donald Trump va et vient sur ses menaces de droits de douane à l’endroit du Canada et du Mexique, tournant même cette fois en une vague répulsive d’une intensité rarement vue à l’endroit des États-Unis.
Par rapport à ce contexte contradictoire où la sensibilisation face à un problème se doublait de menaces sans précédent quant à celui-ci, le premier ministre du Québec a prédit en avril 2020 que le monde post-COVID serait celui de la « démondialisation ». Ce n’est pas la première fois qu’on prophétise la fin de la mondialisation, que cette prophétie prenne la forme du constat, de la prédiction ou du projet politique. On l’a affirmé après la crise financière de 2008, comme on l’a clamé à la victoire du Brexit et au lendemain de l’élection de Donald Trump. D’aucuns affirment que cette fin serait d’ores et déjà la réalité dans laquelle nous vivons. Le débat est complexe et le verdict qui en émane est tout sauf catégorique.
La nouvelle situation globale nous pousse à reprendre la réflexion sur la place du Québec dans ce monde en perpétuel changement et au sein d’un Canada qui y parle en son nom et à réactualiser cette question que posait Jacques Parizeau dès 1998 : le Québec, dans la mondialisation, est-il une bouteille à la mer9? Une bouteille à la mer étant un moyen, des plus incertains, de communiquer, sans destinataire précis, en inscrivant un message sur un bout de papier, inséré dans une bouteille bouchée, en jetant celle-ci au beau milieu de l’océan avec l’espoir que le courant finisse par l’entraîner sur une rive bienfaisante. Or, au moment où « Monsieur » réfléchissait à haute voix, soit en 1998, la mondialisation était un paradigme quasi incontestable, faisant office de religion devant l’éternel. Aujourd’hui, la question se pose désormais à l’aune de la crise de cette même mondialisation.
L’heure est aux bilans. Quelle est la place du Québec dans le monde… et dans le Canada? Quels intérêts défend le Canada? Comment Ottawa nous positionne-t-il? Nous sert-il? Quid des intérêts fondamentaux du Québec? Quelle conception du monde est-elle portée par le Québec? Le Canada est-il si progressiste qu’il le prétend? Le Québec serait-il gagnant advenant son indépendance? Quel avenir pour nos relations avec les États-Unis? Ottawa profite-t-il de la présente crise pour lancer une nouvelle offensive centralisatrice? Que faire face au géant chinois?
Les exemples présentés dans cet essai sont potentiellement appelés à être désuets, tôt ou tard. C’est la fonction même d’un exemple que de servir à illustrer un argument et non pas à constituer en lui-même un argument. Il demeure que si les circonstances, si les aspects conjoncturels mis en lumière ici n’étaient plus d’actualité, les dynamiques lourdes, les raisons structurelles, elles, resteraient entières. À moins que…
Les questions sont aussi très nombreuses et chacune d’entre elles pourrait être l’objet d’une étude approfondie. Je n’en tente pas moins d’ajouter une pierre à l’édifice de la compréhension de ce monde en transformation profonde à l’heure du trumpisme. Je suis bien conscient que de nouvelles questions apparaîtront dans l’esprit du lecteur, page après page. Je ne nie pas mon biais, ayant été un militant indépendantiste dont l’engagement m’a poussé à décrocher la (parfois ingrate) fonction de député. Cependant, dans mon actuelle vie professionnelle comme dans mes anciennes occupations de chargé de cours universitaire, d’auteur et de chroniqueur, je réaffirme ma bonne foi et me montre soucieux de constamment mettre à jour ma réflexion et mon analyse, tout en tentant de ne jamais laisser de côté rigueur et honnêteté. Si j’ai pu faire réfléchir le lecteur, je pourrai dire que ma mission est accomplie.
1 Nous utilisons délibérément les guillemets, car le Canada évolue de façon croissante vers un État unitaire plutôt que comme une fédération.
2 Alec Castonguay, Le printemps le plus long. Au cœur des batailles politiques contre la COVID-19, Montréal, Québec Amérique, 2021, p. 219-225.
3 Christian Harbulot (dir.), « Rapport d’alerte — La Chine est-elle en train de devenir une puissance dangereuse du temps de paix? », École de guerre économique, Paris, mai 2020.
4 Alec Castonguay, op. cit., p. 207.
5 Prenons le cas de l’entreprise BGI, dont le siège est situé à Shenzhen, surnommée la Silicon Valley chinoise. BGI a fait des dons d’équipement à près de 20 pays dans le cadre de la crise de la COVID. Une douzaine d’États américains, plus craintifs, ont plutôt rejeté les offres en apparence généreuses. BGI a aussi plusieurs partenariats avec des hôpitaux, des universités et des centres de recherche. BGI Genomics est inscrite à la bourse chinoise, très encadrée par Pékin. BGI a construit la Banque nationale chinoise de gènes et en assure la gestion, sous contrôle gouvernemental. Il s’agit de la banque détenant le plus d’échantillons génétiques et biologiques au monde. Elle utilise parfois les superordinateurs de l’armée chinoise pour traiter les informations génétiques.
Le laboratoire de l’Hôpital Mount Sinai de Toronto analyse 15 000 échantillons de tests de dépistage de la COVID-19 par jour. En 2020, manquant de moyens pour financer son équipement, le laboratoire a obtenu des dons de matériel de la part du groupe chinois BGI. Dans le matériel donné figure un robot d’extraction accélérant l’analyse des tests COVID. L’entreprise a aussi assumé l’installation, la formation et le soutien logistique. Affaires mondiales Canada est resté totalement silencieux sur l’annonce.
À Montréal, BGI possède un local sur l’avenue du Parc. Le site Internet prétend qu’on y fait du séquençage génomique depuis 2019. Auprès de Radio-Canada, BGI a plutôt nié effectuer des activités de séquençage dans ce bureau, et a même affirmé qu’il était fermé et que personne n’y travaillait. Qui dit vrai : BGI ou… BGI?
Il y a, à la connaissance du public, six séquenceurs de BGI dans des universités et des centres de recherche canadiens, dont au Québec. Dans le cas du Québec, les deux appareils de l’Université McGill demeurent la propriété de BGI. McGill prétend que les données ne sont pas transmises à l’entreprise, mais refuse de répondre à des questions sur l’emplacement du stockage des données et les personnes autorisées à y accéder. BGI a aussi une entente sur l’entretien des machines, signifiant qu’un technicien de l’entreprise y a accès. Le Canada est le seul pays en Amérique du Nord où on trouve des séquenceurs de BGI. Outre les équipements, BGI détient un partenariat de collaboration scientifique avec Génome Canada. L’entente est confidentielle.
On sait que la Chine procède à la collecte de données sur l’ADN et qu’elle les utilise à des fins répressives. Le laboratoire torontois prétend qu’aucune donnée n’est partagée avec BGI. Le Centre national de contre-espionnage et de sécurité à Washington craint le contrôle par la Chine du secteur biopharmaceutique en Amérique. Un récent rapport de 750 pages a été remis en 2021 au Congrès américain et au président Joe Biden, et la Commission de sécurité nationale sur l’intelligence artificielle a aussi mis en garde Washington. Le Canada s’est-il lui aussi penché sur ces questions?
6 Geneviève Quessy, « 4500 couturières se mobilisent », Le Journal de Montréal, 7 avril 2020.
7 Castonguay, op. cit., p. 211-217.
8 Ce fut le cas, à Saint-Hyacinthe, de la distillerie Noroi et de l’entreprise en agroalimentaire Jefo, qui ont collaboré pour concevoir le Sanitagel. D’abord distribué dans les résidences pour aînés pendant la pénurie de Purell, le Sanitagel a ensuite été commercialisé.
9 Jacques Parizeau, Une bouteille à la mer? Le Québec et la mondialisation, Montréal, VLB Éditeur, 1998.



