Lettres de prison – I

Au printemps de 2023, quelques mois après la mort de ma mère, Andrée Ferretti, j’ai reçu un courriel d’un ancien militant du RIN. Monsieur Michel Gagné accompagnait ma mère, comme chauffeur, lorsqu’elle allait faire des assemblées publiques dans tous les coins du Québec pour parler de l’indépendance. Il voulait me remettre une grande enveloppe qu’elle lui avait confiée au premier jour de la crise d’Octobre.

Première partie de la correspondance de Pierre Vallières et Charles Gagnon avec Andrée Ferretti, 1967-1968.

Lettres offertes par Lucia Ferretti.

Voir également : Lettres de prison – II, Lettres de prison – III et Lettres de prison – IV.


Au printemps de 2023, quelques mois après la mort de ma mère, Andrée Ferretti, j’ai reçu un courriel d’un ancien militant du RIN. Monsieur Michel Gagné accompagnait ma mère, comme chauffeur, lorsqu’elle allait faire des assemblées publiques dans tous les coins du Québec pour parler de l’indépendance. Il voulait me remettre une grande enveloppe qu’elle lui avait confiée au premier jour de la crise d’Octobre ; il s’agissait d’éviter que celle-ci ne tombe entre les mains des policiers qui, ma mère le savait, allaient encore venir perquisitionner chez nous comme ils l’avaient fait déjà assez souvent dans les années précédentes.

Plus d’un demi-siècle plus tard, monsieur Gagné me faisait cadeau de cette enveloppe. Il ne l’avait jamais ouverte. J’y ai trouvé les lettres manuscrites que vous allez lire, et qu’Andrée Ferretti avait reçues de Pierre Vallières et de Charles Gagnon. Miguel Biron et Mélissa Bélanger, tous deux étudiants en histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières et mes assistants de recherche dans ce projet, ont utilisé l’outil Transkribus pour formater les textes en vue de la publication. Le Centre interuniversitaire d’études québécoises a aussi contribué au projet. Que tous soient vivement remerciés.

La pensée politique de Pierre Vallières et celle de Charles Gagnon ont déjà fait l’objet de travaux savants. En janvier 1967, les deux prisonniers sont de retour au Québec, après avoir été arrêtés à New York quelques mois auparavant. Sont retenus contre eux une douzaine de chefs d’accusation pour attaque à main armée, attentats à la bombe et même meurtre. Par la suite, ils ne font qu’attendre leur procès, en sachant qu’ils risquent la perpétuité. Ils veulent être reconnus comme prisonniers politiques, la justice canadienne, évidemment, n’en a pas l’intention. Ils gardent le moral grâce aux projets d’écriture dans lesquels ils se lancent avec détermination, espérance, et aussi, on le voit bien, comme on s’accroche à une bouée. À l’extérieur, c’est l’Expo 67, le « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle, l’arrivée de Pierre Elliott Trudeau comme ministre fédéral de la justice et l’élection du premier député indépendantiste à Québec, François Aquin. René Lévesque est en train de fonder le Mouvement Souveraineté Association. Les fissures internes du RIN s’élargissent, car Pierre Bourgault parle déjà de fusion avec le MSA tandis qu’Andrée Ferretti s’y oppose.

Le 26 février 1968, commence le procès de Vallières et Gagnon. Pierre Vallières est reconnu coupable d’homicide involontaire. En mai, plusieurs chansonniers participent à un spectacle-bénéfice en appui au comité Vallières-Gagnon. Puis, ce sera le « lundi de la matraque » lors de la Saint-Jean-Baptiste, l’entente MSA-RN, puis la dissolution du RIN et l’entrée de ses membres un à un dans le MSA-PQ.

Ces lettres pourraient faire l’objet d’analyses sous plusieurs angles. Nous avons préféré les laisser découvrir sans médiation aucune. Malheureusement, les réponses d’Andrée Ferretti sont perdues.


Lettres de Pierre Vallières (première partie)

4 janvier 1967

Bien chère Andrée,

Je t’envoie la lettre que tu m’as demandée pour le pré-congrès. La lettre ne devrait être distribuée qu’au pré-congrès même. J’aimerais que tu en fasses quelques copies pour le Comité.

J’espère que cette lettre ne m’attirera pas trop d’ennuis si par hasard le gouverneur en prend connaissance. Mais peu importe. Peut-être ne seras-tu pas complètement d’accord avec ce que j’ai écrit. Tu diras aux participants du pré-congrès que mes opinions sont discutables et à discuter. Il ne s’agit pas là de directives mais de simples opinions.

Je n’ai pu encore écrire à Lemay comme tu me l’as demandé. Pourrais-tu en attendant que je puisse le faire, le saluer chaleureusement pour moi. Je comprends très bien ses difficultés et j’espère qu’il tiendra le coup. Ici, ça n’a pas été rose ces derniers temps. Mais les choses semblent vouloir se tasser. J’ai bien hâte de me retrouver à l’Hôpital St-Luc la semaine prochaine. Ce serait formidable si je pouvais t’y voir. Demande à Raymonde [Lorrain] si c’est possible. Je commence à m’ennuyer en prison où il n’y a plus pour moi grand-chose à apprendre. Je suis impatient de me retrouver à nouveau dans l’action. Il y a tant à faire partout. Et il me semble que je pourrais maintenant être plus utile dehors qu’en prison. Enfin, mon moral demeure excellent et je vais m’efforcer de profiter de ma situation au maximum, même si elle m’écœure.

Chère Andrée, même si je ne peux te téléphoner aussi souvent que tu le souhaites, je pense à toi chaque jour et je participe par l’esprit et l’imagination à tout ce que tu fais. Bientôt, je l’espère, nous nous retrouverons. En attendant, je t’embrasse fraternellement.

Pierre

Mes salutations à ton mari, à tes enfants, à Claudette1 et à tous les camarades. Nous vaincrons !


Prison de Montréal, 21 juillet 1967

Chère Andrée,

Je suis très heureux de pouvoir t’écrire un petit mot « par en-dessous ». J’ai tenté de te téléphoner récemment, mais on m’a dit que tu étais en vacances. Je vais me reprendre sous peu. Il ne faudra pas te surprendre, toutefois, si mon téléphone est court, car nous n’avons que deux minutes à notre disposition – et cela deux fois par semaine. Je veux d’abord te remercier pour la réduction que tu as obtenue pour l’achat d’Histoire économique et sociale du Québec de Fernand Ouellet. J’ai lu le livre, qui m’a beaucoup intéressé, quoique déçu également dans son analyse politique et sociale bourrée de préjugés « citélibristes ». Je suis en train de préparer un article en me basant sur le livre de Ouellet. Car j’écris beaucoup. Depuis deux mois, j’ai retrouvé ma forme d’antan et je ne me ressens plus des suites de la grève de la faim. Je lis beaucoup, non seulement des livres, mais aussi Jeune-Afrique, Le Nouvel Observateur, Le Monde, Le Devoir et La Presse : ce qui me permet de suivre assez bien les événements. Sans compter que nous avons chacun un radio-transistor en cellule. Je me sens plus privilégié que Régis Debray, prisonnier des fascistes boliviens.

Donc, ça ne va pas trop mal, même si je m’ennuie de l’action directe. La prison est tout de même une excellente école pour les révolutionnaires et quand on sait en profiter, nous rend plus « matures » comme on dit, sans rien nous enlever de notre ferveur et de ce que les bonnes âmes appellent notre « idéalisme ». Et toi, comment vas-tu? Comment t’arranges-tu au R.I.N.? J’ai lu dans les journaux, y compris Le Quartier latin, ton intervention au cours d’un débat sur la gauche québécoise à l’Université de Montréal. J’y ai reconnu les thèses qui nous sont communes et cela m’a réjoui. J’ai été très heureux d’apprendre cette semaine la formation des jeunesses rinistes. Le pense que le R.I.N. manque un peu de vigueur et ne profite pas suffisamment de ce qu’offre la situation actuelle, de plus en plus favorable au séparatisme. Pourquoi laisser toute l’initiative à [Daniel] Johnson, [Marcel] Masse, Jean-Noël Tremblay & Co.? Comme tu le sais, notre procès aura lieu cet automne et peut-être même cet hiver. Nous nous défendrons seuls et nous essaierons de politiser au maximum toute l’affaire. Pour y parvenir, nous aurons cependant besoin d’un certain appui. Je sais que le R.I.N. ne peut ni ne veut nous appuyer officiellement, mais il y a des membres qui peuvent le faire et même qui le font. J’espère qu’il y aura au moins quelques manifestations d’appuis devant le Palais de Justice quand s’ouvrira notre procès. Jusqu’à maintenant, tous les membre du F.L.Q. ont été muselés (souvent par leur faute, il est vrai). Charles et moi avons, au contraire l’intention d’aller jusqu’au bout et seule la force pourra nous empêcher de dire ce que nous avons à dire. D’ailleurs, nous n’avons rien à perdre ; puisque nous avons 95 chances sur 100 d’être condamnés à l’emprisonnement à vie. Quand j’entends ceux qui s’opposent à la constitution d’un tribunal politique pour les « politiques » affirmer qu’ils redoutent l’arbitraire, ça me fait un peu ch… ; car l’arbitraire est déjà là, et notre procès en sera la preuve la plus éloquente. Du moins, dans un procès politique, on va au fond des choses, tandis que dans un procès comme celui que l’on nous impose, les autorités peuvent « légalement » tout mettre en œuvre pour passer à côté de la question essentielle. C’est pourquoi les « gauchistes » qui s’opposent à la reconnaissance officielle du délit politique font (inconsciemment ou non) le jeu de l’ordre établi. Espérons tout de même que notre procès aidera la population à voir un peu plus clair… et que les journaux ne seront pas trop « vaches ». Au fait, L’Indépendance a-t-elle fait quelque chose pour expliquer notre lutte? Je n’ai entendu parler de rien. Je sais seulement que Bourgault a fait une déclaration favorable à la T.V. et D’Allemagne quelques éditoriaux à C.K.L.M.

Le Comité d’aide V.-G. [Vallières-Gagnon] veut organiser quelques galas cet automne, ainsi qu’une exposition de peinture. Lysiane Gagnon, qui vient me voir tous les 15 jours est chargée d’organiser cette exposition. On m’a dit aussi que Georges Dor s’est engagé à composer une chanson pour le F.L.Q. Tu es sans doute au courant aussi de la publication prochaine par Parti pris de quelques livres. Tout cela nous stimule beaucoup et nous donne davantage motif à travailler qu’à nous plaindre de notre sort. Évidemment, nous ne tenons pas à moisir ici trop longtemps, mais nous ne ferons aucune concession pour recouvrer notre liberté ; car faire une concession serait sacrifier notre liberté d’une main tout en prétendant la reprendre de l’autre.

Bref, nous sommes confiants en l’avenir et nous n’avons pas changé d’un poil. Je suis persuadé que nous nous reverrons dans quelques années, et qui sait ? Peut-être serons-nous appelés à combattre encore côté à côte. Comme Charles t’écrit aussi de son côté, je m’arrête ici et te promets un téléphone pour bientôt. Je te prie de saluer tout le monde pour moi, et plus particulièrement ton mari, France2, Claudette et les enfants. Si tu peux m’écrire, cela me ferait énormément plaisir. J’aimerais aussi recevoir des nouvelles de France. Puisque je suis loin et que je ne peux agir qu’à distance, je me permets de t’embrasser bien chaudement.

Pierre


2 août 1967

Bien chère Andrée,

C’est avec une très grande joie que j’ai reçu et lu ta lettre aujourd’hui. Je ne sais trop comment te remercier pour les remises consenties par l’Agence3 sur les livres et surtout pour l’offre extraordinaire concernant les ouvrages publiés par Maspero, les éditions sociales et Parti pris. Je te prie de transmettre à ton mari mes plus sincères remerciements, en mon nom et en celui de Charles. J’espère maintenant que nous n’aurons pas trop de difficultés avec la censure.

Pour les factures, il faudra les faire parvenir au Comité d’aide (via Pierre Renaud ou Lysiane Gagnon), jusqu’à ce que nous soyons au pénitencier. Car ici, à Bordeaux, il nous est interdit d’utiliser librement notre argent et nous ne pouvons rien acheter à l’extérieur. À Saint-Vincent-de-Paul et à Leclerc, c’est différent. Le Comité a l’argent qu’il faut pour payer ces factures-là, d’autant plus que je ne prévois pas encore des achats massifs ! Quant à certain livres controversés (ex. : l’ouvrage de Régis Debray), la seule façon de les recevoir ici est par l’intermédiaire de Me Michel Proulx (voir Pierre Renaud à ce sujet). Ta lettre a été lue par M. J. Gélinas qui m’a paru assez énervé. Il te connaît et avait peur que la lettre ne tombe entre les mains de la police. Mais la lettre n’a pas été censurée par les autorités qui l’ont remise à Gélinas non décachetée. Tu sais que les lettres que nous recevons et envoyons par la voie normale sont photocopiées pour la police. Quand quelqu’un écrit ici, il est préférable qu’il ne mentionne jamais que je lui ai écrit, car je n’en ai pas le droit. Par la voie ordinaire, je n’écris qu’à Lysiane. Je te suggère d’envoyer tes lettres à l’avenir à Me Michel Proulx, qui nous visite régulièrement. J’ai été bien surpris de tout ce que tu m’as raconté concernant Bourgault. Je suis heureux des réformes que les comtés de Montréal se proposent d’apporter aux structures et à l’idéologie du R.I.N. La fondation des jeunesses rinistes entre-t-elle dans le cadre des transformations que vous recherchez ?

Je suis persuadé que la visite de de Gaulle a dû avoir sur vous tous un impact extraordinaire. Ici, c’est l’euphorie, y compris chez les gardes. Nous venons de passer les plus belles journées de notre internement et nous sommes très stimulés. Certains prévoient un affrontement décisif Québec-Ottawa d’ici cet hiver. Moi, je me garde de faire des pronostics mais je suis bien conscient que tout maintenant peut arriver. Je souhaite qu’Ottawa fasse deux ou trois grosses gaffes irréparables. Néanmoins, je ne crois pas que le gouvernement québécois peut désormais se permettre le moindre recul en arrière. Mais peut-on savoir avec Johnson?

Tout dépend maintenant de la pression populaire. D’après ce que je peux constater par les journaux et la radio, les masses sont vraiment réveillées et attendent beaucoup de fermeté de la part de Québec. J’espère ne pas me tromper. La révolution est certes encore loin, mais voilà quand même un grand pas de fait. L’internationalisation de notre lutte ne manquera pas de nous aider énormément. Comme j’aimerais être dehors en ce moment ! Ça me touche beaucoup que tu penses à moi si souvent et je te prie de croire que, de mon côté, je pense aussi à toi très souvent.

Addendum du 3 août 1967

Eh bien, ce que tu m’as dit au téléphone cet après-midi m’a stimulé encore davantage, Comment vous remercier, toi, ton mari, France et Claudette? Je suis tout confus et Charles aussi n’en revient pas. Jusqu’en septembre, c’est-à-dire jusqu’au retour de Gélinas, nous nous contenterons du livre de Debray et des Québécois (via Michel Proulx ou n’importe quel autre avocat que tu connaîtrais et qui serait disposé à nous rencontrer).

Voici comment procéder avec nous :

a) au téléphone, ne jamais oublier qu’un garde écoute toujours ce que nous disons ; heureusement, cet après-midi, il dormait ; il ne faut pas parler de correspondance et éviter de mentionner le mot « révolution »…

b) à Gélinas, n’envoyer aucune lettre (car il est trop curieux) mais seulement les livres ; envoyer les livres directement à Gélinas avec un mot à l’intérieur du paquet lui indiquant que les livres sont pour Charles ou pour moi. Il faut spécifier chaque fois à qui est destiné tel ou tel livre.

c) m’écrire via Proulx ou un autre avocat, comme Gaétan Robert. N’importe quel avocat peut venir et nous voir dans un parloir privé. Le meilleur moment est le samedi matin, mais il y a parloir du lundi au vendredi également, de 9,30 hrs a.m. à 11,30 hrs a.m. et de 12,30 hrs p.m. à 3,30 hrs p.m. C’est le canal que j’utilise pour t’écrire.

d) parler le moins possible des lettres que je t’envoie, car si cela se savait, nous pourrions connaître de sérieux ennuis.

Tu me demandes de te dire en détail ce que j’attends du R.I.N. Disons, en bref, que j’attends du R.I.N. qu’il fasse au moins autant que le M.L.P. de l’été 1965. À mon avis, le R.I.N. devrait être présent constamment au plan national et au plan social.

a) au plan national : par des manifestations fréquentes, d’appuis au « Vive le Québec libre ! » et de protestations contre toutes les formes de compromis et de trahisons. Ex. : manifestations contre Drapeau, devant la maison de Trudeau ou celle de Pelletier, contre la mollesse de Ryan pour la fermeté de Jean-Marc Léger ; manifestations de solidarité envers les propos du général de Gaulle devant le consulat français ; de protestations devant le consulat américain, etc.

b) au plan social : par des manifestations d’appuis à la C.S.N. (Radio-Canada) contre la F.T.Q., de protestation contre la timidité des dirigeants de la C.S.N. en matière nationale, contre le syndicalisme « international » et impérialiste, d’appuis aux grèves, etc. Il faut également multiplier les assemblées populaires, répandre des tracts, écrire partout « Québec libre ». Je crois que depuis le passage du général la situation est meilleure que jamais. L’essentiel est de maintenir le climat que la visite de de Gaulle a suscité. Il faut radicaliser au maximum l’espoir suscité par cette visite chez les masses et donner aux journaux, à la radio et à la T.V. l’occasion de parler presque chaque jour de l’indépendance.

Cela n’est qu’un aspect. Il faut aussi que le R.I.N. se donne un programme de réformes sociales beaucoup plus radical afin d’empêcher la droite de faire l’indépendance avec l’apparente unanimité de tout le monde. Mais je pense que l’ambition de certains rinistes est de s’unir à l’Union nationale pour faire front commun contre Ottawa… Qu’en penses-tu ? De toute façon, je vais réfléchir encore à cette question et dans des prochaines lettres j’expliciterai ma pensée. J’aimerais que tu m’écrives (via Michel Proulx, toujours) ce que tu attends vraiment, toi, du R.I.N. Pour moi, je vois deux façons qu’il devienne un parti révolutionnaire : 1° qu’il fasse beaucoup d’agitation et entraîne ainsi un grand nombre de militants à l’action ; 2° qu’il se donne une idéologie populaire, anti-impérialiste et anti-capitaliste. C’est le 2e point qui sera le plus difficile à réaliser, mais le premier point peut y conduire en poussant le R.I.N. à s’engager dans l’action plus loin que certaine de ses dirigeants ne le souhaiteraient. D’ailleurs, il me semble que depuis la visite de de Gaulle, le R.I.N. a pris un peu de vigueur nouvelle et cela augure assez bien. Il faut poursuivre les manifestations contre Pat Burns et Co. C’est une question d’honneur et de fierté. Il faut chasser Burns de Montréal.

Bon, voilà pour aujourd’hui. J’ai encore un bon nombre de lettres à écrire. J’espère que tu excuseras mon écriture. Mon style glisse de plus en plus. (Le plumes-réservoirs sont interdites, ainsi que les machines à écrire.) Je te prie encore une fois de remercier infiniment ton mari pour sa générosité. Mes salutations amicales à Claudette, France, Lucia et tous les autres.

Fraternellement, je t’embrasse,

Pierre


19 août 1967

Bien chère Andrée,

Lysiane est venue me voir aujourd’hui et m’a transmis quelques messages de ta part. Charles va te téléphoner au début de la semaine et je le ferai aussi un peu plus tard. En attendant, je t’écris un petit mot. D’abord, parce que ça me fait un énorme plaisir de causer un peu avec toi. Et puis pour répondre aux questions que tu me poses concernant une éventuelle manifestation devant le Palais de justice à l’ouverture de notre procès.

Lysiane me dit que tu vois Pierre [Renaud] très souvent. Je sais que tu es très occupée par tes fonctions au sein du R.I.N., mais j’espère que tu « activeras » quelquefois de ta présence le Comité d’aide au groupe V.G. Déjà, je crois, les contacts que Pierre a eus avec toi ont beaucoup stimulé le Comité. Ton enthousiasme et ton dévouement sont pour moi, ainsi que pour Charles, un énorme encouragement. Je manque de mots pour t’exprimer convenablement ma joie et ma reconnaissance. J’espère pouvoir un jour t’exprimer tout cela autrement que sur papier.

Depuis notre arrestation à New York, j’ai toujours souhaité que s’organise une manifestation devant le Palais de Justice, car c’est le meilleur moyen de politiser le procès. En effet, la présence des manifestants va obliger les journalistes à mettre en vedette l’aspect politique de notre lutte. Et cela est très important non seulement pour Charles et moi, mais pour tous les indépendantistes. Il est regrettable que notre grève de la faim n’ait pas été davantage utilisée par les indépendantistes. Tu as vu récemment que le Front de libération jurassien a obtenu de la France l’asile politique pour l’un de ses membres. Cela a été rendu possible, parce que les indépendantistes du Jura (même ceux qui n’étaient pas d’accord avec la violence) ont fait énormément de propagande en Suisse et à l’étranger. Jusqu’ici, en ce qui nous concerne (Charles et moi), on a trop souvent cherché à nous faire plaider coupables (afin de nous sortir plus vite de prison) au lieu d’utiliser notre « folie », à des fins de propagande indépendantiste et socialiste. Je crois que tu es l’une des rares personnes à bien comprendre notre point de vue et je suis certain de ne point me tromper en affirmant cela. C’est pourquoi je suis si heureux que tu t’occupes personnellement de l’affaire.

Je te résume maintenant brièvement ce que j’envisage comme manifestation. D’abord, réunir le plus de monde possible devant le Palais de Justice pour l’ouverture du procès dont la date sera vraisemblablement fixée à la « rentrée » du 5 septembre. À supposer qu’à cette date-là, le procès soit à nouveau ajourné (ce qui est possible et ne peut être prévu à l’avance), il faudrait revenir avec les manifestants à la nouvelle date fixée ; et une troisième fois, si nécessaire. La manifestation devrait commencer vers 9 h 30 afin que les participants soient assez nombreux à l’ouverture de la Cour à 10 h 30. Un détachement de manifestants choisis à l’avance devrait prendre place dans la salle où se tiendra le procès le plus tôt possible, c’est-à-dire peu après 9 h 30 de façon à occuper les sièges avant les commères et les chômeurs qui fréquentent les tribunaux pour se distraire. Il serait excellent que ce détachement soit prêt, si nécessaire, à huer vigoureusement le principal témoin de la Couronne, Serge Demers, ou encore le procureur [Jean-Guy] Boilard de façon à leur faire perdre contenance dès le début du procès. Cela nous aiderait énormément. Et je ne crois pas qu’un juge se risquerait à ordonner un huis-clos. Entre temps, à l’extérieur, le gros des manifestants distribuerait aux passants et aux journalistes des exemplaires d’un tract ou d’une brochure dont je vais rédiger les grandes lignes ces jours-ci en collaboration avec Charles. Si tout cela marche bien, il est possible que le procès soit immédiatement ajourné. L’effet serait alors excellent au plan politique. À supposer que, par la suite, l’entrée du Palais de Justice soit interdite aux sympathisants, il pourrait y avoir, de temps à autres, des appels à la bombe, fixant l’imaginaire explosion jour 11 h et obligeant la police à faire évacuer le Palais. Cela aussi serait formidable. Pour tous ces trucs-là, je compte sur toi et tes amis. La meilleure façon, à mon sens, de préparer les esprits à la manifestation serait, dans les 10 jours la précédant, de faire expédier des communiqués de presse aux journaux, stations radiophoniques etc., comme on avait coutume de le faire au M.L.P., et d’inviter les gens à participer à cette manifestation. Il faudrait s’assurer le concours de l’U.G.E.Q. (qui a déjà versé 500 $ au Comité) et de l’A.G.E.U.M., des jeunesses rinistes, du R.I.N. Montréal (si possible), du M.L.P., etc. Le Comité pourrait aussi puiser dans ses fonds pour publier une ou deux annonces dans Le Devoir avant la manifestation. De plus, il faudrait écrire des lettres aux journaux avant, pendant et après le procès. Enfin, le lancement de mon bouquin Les Nègres blancs d’Amérique va lui aussi aider à faire de la publicité. Une conférence de presse du Comité pourrait avoir lieu en même temps que le lancement du livre et ce serait une excellente occasion d’annoncer la manifestation (à moins que le bouquin soit lancé après l’ouverture du procès, ce qui, à mon avis, est très peu probable). Un autre bon truc serait de faire noter des résolutions réclamant soit la libération des prisonniers politiques soit les appuyant. Il faudrait « souffler » ces résolutions aux prochains congrès de la P.E.N., à la semaine syndicale de l’U.G.E.Q., du R.I.N., etc. Je pense que le vote de résolutions est un moyen peu coûteux qui n’est pas sans effet pour la propagande.

Dans tout cela, l’important n’est pas de considérer le sort des accusés (de Charles et moi), mais la propagande indépendantiste et socialiste. Il ne faut pas avoir peur de l’arbitraire. D’ailleurs, l’arbitraire est d’autant plus grand et mesquin que l’on se refuse à l’affronter. Quand Rap Brown ou Carmichael se font arrêter, les Noirs brisent les vitrines et allument des incendies. Cela libère plus rapidement leurs leaders que les appels à la pitié ou encore à la « justice ». En ce qui nous concerne, il ne peut y avoir de justice lors du procès. C’est un fait acquis. Pour qu’il y ait un minimum de justice, il faudrait que nous ayons d’abord droit à un procès politique. Or, on nous le refuse. Aussi n’ayez pas peur de faire du tapage, même si cela indispose le juge. De toutes façons, le juge est prisonnier de la loi et, à moins qu’il ne réduise d’autorité l’accusation qui pèse sur nous, il ne peut (qu’il le veuille ou non) que nous condamner à l’emprisonnement à vie. Alors, allez-y ! D’ailleurs, si nous sommes condamnés à l’emprisonnement à vie, cela va être pour vous un très bon motif de propagande et d’agitation. Servez-vous de nous au maximum. Il faudrait profiter aussi de notre procès pour reparler des [Georges] Schoeters, [Raymond] Villeneuve, [François] Shirm, [Edmond] Guénette, etc. Essayer d’avoir quelques « personnalités » sur les lignes de piquetage, comme Jean-Marc Léger, le Père [Gustave] Lamarche [c. s.v.], des gens qui attirent les journalistes. Contactez Présent (par Claude Piché), Aujourd’hui etc.

J’ai l’idée d’une interview téléphonique à Présent. Nous n’aurions Charles et moi qu’à téléphoner à Nantel ou Piché un bon matin… et le tout pourrait être enregistré. J’y songe pour la semaine précédant le procès. Je pense que ce serait-là un bon « scoop », pour Présent. À ma connaissance, cela ne s’est jamais fait. Il faudrait toutefois que l’interviewer laisse tomber les conventions et nous tutoie, afin de ne pas alerter le garde qui est aux écoutes. (Que penses-tu de mon idée ?) Il faudrait aussi que l’émission précise (et insiste là-dessus) que l’enregistrement a été fait sans que les intéressés le sachent… bien entendu !

Comme tu vois, je ne manque pas d’inspiration. J’espère que le programme que je te propose, ainsi qu’au Comité, ne t’effraie pas trop. J’ai encore une idée. Je crois que la récente intervention du Père Lamarche et l’accueil vraiment extraordinaire qui lui a été faite par l’assistance du Gesù permettent d’entreprendre une pétition en faveur de l’amnistie pour les prisonniers politiques. La pétition devrait mentionner les noms et les sentences des prisonniers (ou encore le fait qu’ils attendent leur procès). Je crois que nous sommes 18 prisonniers politiques actuellement (90 ont déjà été condamnés) : Schoeters, Villeneuve, [Gabriel] Hudon, Cyriaque Delisle, Shirm, Guénette, Gaston Colin, Lionel Chenette, Rhéal Mathieu, Serge Demers, Gérard Laquerre, Marcel Faulkner, Claude Simard, André Lavoie, et à Bordeaux : Robert Lévesque, Richard Bouchoux, Charles Gagnon et moi.

Là aussi, ce qui compte ce ne sont pas des résultats rapides, comme notre libération prochaine, mais la propagande que la pétition va permettre de faire. Il faudrait faire signer cette pétition par François Aquin et, si possible, par René Lévesque ; puis en envoyer des copies à Ottawa, à Québec, à tous les députés, aux journaux… Je ne sais qui pourrait se charger personnellement de cette pétition, mais je ne crois pas que ce serait très compliqué. De son côté, [Jean-Marc] Piotte pourrait la faire circuler à Paris (Maspero, etc.). Pierre connaît de nos amis à New York qui la signeraient aussi (Monthly Review, etc.) Faudrait faire signer des professeurs, des syndicalistes, des journalistes et aussi des travailleurs « anonymes ». Même s’il faut mettre 3 mois à recueillir des signatures, cela en vaut la peine. Et il faut profiter de la déclaration du Père Lamarche pendant qu’elle est encore « chaude ».

Bon, je pense que je t’ai demandé suffisamment de choses pour aujourd’hui. Je m’aperçois aussi que mon stylo glisse de plus en plus et que mon écriture est franchement mauvaise. J’espère que tu ne m’en voudras pas trop d’écrire aussi mal. Je viens de lire l’annonce publiée par le Comité des Fêtes du Centenaire dans Le Devoir d’aujourd’hui. C’est formidable ! « Le train de la Conf. approche… De grâce, faites quelque chose ! » Celui qui a eu cette idée géniale mérite des félicitations. Que cette annonce puisse être publiée dans Le Devoir montre qu’en général on est beaucoup trop timides et qu’on mésestime nos capacités de radicaliser une situation en allant ouvertement au fond des choses. (J’ouvre une parenthèse pour suggérer quelques slogans à écrire sur les pancartes : UN PROCÈS POLITIQUE, PAS UNE MASCARADE ! – INDÉPENDANCE ET JUSTICE SOCIALE – INDÉPENDANCE ET RÉVOLUTION – APPUI À V et G – AMNISTIE POUR LES PRISONNIERS POLITIQUES – LA COUR, COMPLICE DES EXPLOITEURS DU QUÉBEC – JUSTICE COLONIALISTE ET COLONISÉE – VIVE LE QUÉBEC LIBRE ! – Etc., etc.)

Là-dessus, je te quitte, car j’ai plusieurs autres lettres à écrire. Je te prie de remercier encore une fois ton mari pour l’aide qu’il nous apporte. Je te remercie toi aussi infiniment. Tu ne saurais croire combien je suis heureux de tout ce que tu fais pour nous. Nous sommes, Charles et moi, très stimulés.

Des saluts à France, à Claudette et à Lucia.

À très bientôt. Je t’embrasse

Pierre

P.-S. Claire Dupont m’a appris hier que Gaétan Robert va maintenant venir nous voir assez régulièrement. Tu pourras lui confier tes lettres. Je crois qu’il est grandement préférable de ne faire parvenir que des livres à Gélinas, car je n’aime pas qu’il lise tes lettres. Il m’a l’air à « placoter » pas mal et cela pourrait te causer des difficultés au R.I.N. Donc, les lettres par Gaétan Robert. Par ailleurs, ne parle pas de nos lettres au téléphone, je veux dire des lettres que Charles et moi écrivons, sauf si nous prenons nous-mêmes l’initiative d’en causer. En effet, si le garde qui écoute sur la ligne relâche son attention, on peut y aller en toute sécurité ; mais ce n’est pas toujours le cas et j’ai déjà eu des ennuis sérieux avec l’un d’eux (l’un des gardes). Il est important que la direction ne soupçonne pas que nous correspondons avec beaucoup de gens, car en fait nous ne sommes autorisés qu’à écrire une seule lettre par semaine à la famille (pour moi, à Lysiane). Quant à faire circuler nos lettres, le faire très très prudemment. Plus tard, cet automne, quand le procès sera sur le point de commencer, vous pourrez faire circuler ou publier ce que vous voudrez. Mais maintenant, cela pourrait nous nuire… car nous n’avons pas encore fini de rédiger des trucs que nous voulons sortir d’ici avant le procès.

Bon, je te remercie une fois de plus pour tout et je t’embrasse à nouveau,

2e P.S Félicitations au R.I.N. pour les manifestations à Seven-Up et à Pierrefonds. Bravo aussi pour le communiqué de presse au sujet des postiers québécois et la dénonciation des unités canadiennes de négociations. Il faut continuer à ce rythme-là. Cela ne peut que rapporter beaucoup à la cause indépendantiste et ça force Johnson à ne pas s’endormir.

J’ai bien hâte de recevoir de tes nouvelles via Gaétan Robert.

Re-salut et re-baiser.

Pierre


1er sept. 1967

Bien chère Andrée,

Seulement un petit mot pour te remercier pour les livres + les revues. Je vais d’ailleurs te téléphoner mercredi ou jeudi. Ne t’en fais pas pour le 5. C’est une comparution toute formelle qui ne signifie absolument rien. Je suis bien emballé par les récentes manifestations du R.I.N. et j’espère que le boycottage des journaux à votre endroit va bientôt cesser. L’important, comme t’a écrit Charles, est de profiter de cette agitation pour former un noyau de militants susceptibles de devenir l’avant-garde d’une opposition révolutionnaire et agissante quand la bourgeoisie se sera assise sur sa république française. Il faut vous mêler le plus possible aux travailleurs et leur offrir les moyens de lutte que les syndicats leur refusent. Il ne faudrait pas que le R.I.N. ne serve que les intérêts d’une clique. En tous cas, il faut faire en sorte que ses meilleurs éléments ne soient ni mystifiés, ni torpillés par cette clique. Il faut se servir du R.I.N. comme d’un tremplin pour aller plus loin. D’ailleurs je crois que tes idées là-dessus sont toujours les mêmes et que tu travailles dans la perspective que l’on avait définie au M.L.P.

Je redoute une éventuelle alliance R.I.N.-R.N. qui me semble très dangereuse pour l’avenir du mouvement indépendantiste. J’aimerais bien connaître ce qui se passe dans certaines coulisses… Bon, je ne veux pas m’étendre là-dessus. Je veux seulement te dire bonjour, en attendant d’avoir le bonheur de te parler au téléphone dans quelques jours. Transmets mes salutations à ton mari, à France, Claudette et Lucia. Votre appui nous aide considérablement.

Je t’embrasse

Pierre


4. sept. 1967

Chère Andrée,

Seulement un petit mot pour te dire que nous n’avons pas encore vu Gaétan Robert. Si vous ne pouvez le faire bouger, tu peux compter sur Me Robert Lemieux, un jeune avocat membre du R.I.N. Tel : (bur: 845-0221 et rés. 488-1425). Il s’occupe de Robert Lévesque, mais il nous visite quand même régulièrement, tu peux lui passer le Debray, le Bélier, etc. Ça lui ferait du bien, en plus, de fréquenter la gauche du R.I.N. Je pense qu’il a eu affaire jusqu’ici seulement à la droite ou au centre timoré. Il est très zélé et un peu exalté. Très dévoué et « vite sur ses patins ». Ce qu’il dit, il le fait toujours.

Comme tu le sais, [Michel] Brûlé est venu vendredi dernier et ça a très bien marché. Je suis de plus en plus optimiste en ce qui concerne le procès. Je suis persuadé que nous réussirons une belle bataille politique et que nous inaugurerons par le fait même une nouvelle attitude politique au Québec, une attitude de fierté et de ténacité face aux tribunaux. Nous nous préparons consciencieusement et ne sommes pas du tout énervés ou tendus. Nous ne pensons pas à la sentence mais au résultat politique de l’affaire. Et nous sommes en paix avec nous-mêmes. Si nous agissions autrement, nous n’aurions pas l’esprit tranquille. J’oserais presque dire que je suis heureux.

Comme je te l’ai promis, je te téléphonerai mercredi ou jeudi. Probablement, jeudi. Demain, le 5, nous essaierons de faire reporter notre procès aux assises de novembre-décembre. Je te donnerai des nouvelles dans quelques jours. En attendant, je te prie de saluer à nouveau ton mari, France, Claudette et Lucia. Merci à tous pour votre aide et votre appui.

Je t’embrasse

Pierre


22 sept. 1967

Bien chère Andrée,

J’ai été agréablement surpris cette semaine d’apprendre que tu posais ta candidature au poste de vice-présidente du R.I.N. J’espère que tu seras élue et que le congrès ne fera pas la sottise d’élire Chaput et son « équipe ». Si Chaput était élu, ce serait une importante victoire pour la droite.

Je t’ai entendue hier à C.K.L.M.. Je ne peux qu’être d’accord avec ton programme, en particulier avec la démocratisation du R.I.N., la formation de comité d’éducation politique, la rédaction d’un manifeste et la création d’un comité de stratégie. Cela ressemble à ce que le M.L.P. se proposait de faire. Quant au projet de fédération des mouvements indépendantistes, il me laisse un peu sceptique. L’expérience de la fédération française des partis de gauche n’a guère été concluante et jusqu’à présent a surtout fait le jeu des forces les plus conservatrices de cette gauche. Mais c’est peut-être pour vous un moyen de contrecarrer le projet de fusion de Chaput. Je pense que le R.I.N. n’a pas grand-chose à attendre du R.N., mais je suis loin du terrain où se déroule l’action et je me trompe peut-être. Je n’aime pas beaucoup non plus le flirt Bourgault-Union nationale. Cela n’inspire rien de bon. À l’occasion de l’euphorie nationaliste actuelle l’opportunisme semble vouloir tout dominer. Je compte sur le RIN-Montréal pour clarifier davantage les objectifs de la gauche. Les prises de position de Lévesque, Aquin, Bousquet etc. vont accélérer encore les choses. Ottawa va être obligé de contre-attaquer et l’escalade va s’accélérer. D’après moi, dans 2 ou 3 ans l’indépendance du Québec va être reconnue internationalement, même si la bagarre devait continuer ici. Peut-être cela ira-t-il encore plus vite. J’espère que Johnson ne reculera pas mais au contraire voudra faire mieux que Lévesque. En tous cas, les prochaines semaines vont être passionnantes. Le RIN devrait organiser deux grandes manifestations de masse : a) face à la Place des Arts lors de l’ouverture des États généraux, pour signifier que la seule solution est l’indépendance et huer vigoureusement toutes les tentatives de compromis ; b) à Québec, devant le Parlement, à la veille du départ de Johnson pour la conférence des premiers ministres à Toronto en novembre. Il faudrait que Johnson voie clairement que le peuple veut l’indépendance, pas des miettes de réformes constitutionnelles. Cette manifestation devrait être organisée conjointement par tous les mouvements indépendantistes et par les syndicats étudiants. Il faudrait faire monter des milliers de personnes à Québec. Il serait peut-être excellent aussi d’envoyer un bon groupe de manifestants à Toronto même, pour réclamer l’indépendance le jour de l’ouverture de la conférence. Je tiens à te féliciter chaudement pour les récentes manifestations du RIN, pour les appuis aux grèves, etc. C’est du beau travail et j’espère que ça va continuer au même rythme après le Congrès.

Je compte sur toi pour me mettre au courant de ce qui se passera vraiment au Congrès. Dès que tu pourras, fais-moi parvenir le Bélier par Me Lemieux. J’aimerais aussi recevoir le bouquin de Bourgault, ainsi que « Les Québécois de Parti pris. Je souhaite de tout mon cœur que tu sois élue au Congrès et que Marcel Chaput soit battu une fois pour toutes. J’espère que tu auras le temps de te monter une petite organisation. C’est nécessaire pour gagner. Y-a-t-il d’autres personnes qui se présentent en même temps que toi et qui défendent les mêmes objectifs?

Je te téléphonerai, de toutes façons, d’ici le Congrès. En attendant, je te remercie une fois de plus pour tout ce que toi et ton mari faites pour nous. Je te souhaite la meilleure des chances et je t’embrasse fraternellement.

Salue pour moi ton mari, France, Claudette, Lucia et tous les amis. Excuse la couleur de la lettre. J’espère que ce n’est pas trop difficile à lire. À très bientôt. Fraternellement,

Pierre


9 oct. 1967

Chère Andrée,

Je n’ai appris que ce matin que tu avais été élue à la vice-présidence du R.I.N. Je te félicite chaleureusement de cette importante victoire qui va redonner confiance à toute la gauche. Si je me fie aux bulletins de nouvelles de la radio, tu as très bien manœuvré, d’abord en secondant Bourgault pour l’expulsion du journaliste-indicateur de police et ensuite, le lendemain, en proposant de renvoyer toute la question de la diffusion RIN-RN pour étude au sein de l’exécutif. Je crois que de cette façon tu as su te rallier un grand nombre d’hésitants. Tout le R.I.N. va profiter du dernier Congrès, car le compromis intervenu entre les deux factions est moins dommageable qu’une scission ou même une menace lointaine de scission. J’espère qu’au sein d’un R.I.N. qui va continuer de prendre de l’expansion tu vas pouvoir réaliser ton programme de formation politique, d’appui aux grèves, etc. J’ai bien hâte de connaître les commentaires. Une chose assez extraordinaire aussi, c’est que pour la première fois au Québec, à ma connaissance, une femme est élue à la vice-présidence d’un parti politique. Il y a très peu de pays où cela soit réalisable à l’exception de l’URSS où les femmes participent très activement à la vie politique. C’est une grande victoire pour ce traditionnel prolétariat que sont les femmes québécoises. Je ne sais pas encore qui a été élu aux divers postes de direction. J’ai hâte que tu me dises de quel côté penche la majorité des membres de l’exécutif. Demain, Lemieux doit venir nous voir. Je suppose qu’il va nous fournir pas mal d’informations sur le Congrès. S’il y a des textes qui ont été distribués aux congressistes (rapports, etc.), y aurait-il moyen d’en recevoir une copie, ainsi que des exemplaires des prochains numéros du Bélier ?

Ici, entre temps, ça continue de bien aller. Nous préparons toujours notre défense sans savoir avec précision quand le procès aura lieu. Les visites régulières de Lemieux et les discussions que nous avons avec lui nous stimulent beaucoup. Nous sommes aussi très heureux du succès remporté par le récital et du lancement d’une pétition pour la libération des détenus politiques. Une seule chose m’écœure un peu : c’est la faillite de l’imprimerie Yamaska qui retarde la parution des Nègres blancs d’Amérique. Une fois de plus ! Je t’assure que ce bouquin-là a connu toutes sortes d’aventures. L’avocat de New York a failli en faire disparaitre la moitié, puis une fois tous les morceaux retrouvés, en mars 1967, il a fallu des mois à le dactylographier et à le corriger. Dire que j’ai mis 2½ mois à l’écrire… après une grève de la faim d’un mois par-dessus le marché ! Il aura fallu près de 10 mois à le sortir.

Présentement, je suis à rédiger un autre livre. C’est en fait un manifeste d’environ 300 pages que j’ai intitulé Indépendance et Révolution. J’aimerais faire publier ce truc-là en livre de poche, aux éditions du Bélier, par exemple. As-tu des contacts de ce côté-là? J’aimerais savoir si la choses est possible. Le manifeste sera terminé au plus tard à la mi-novembre, c’est-à-dire dans un mois. Parti pris, pour sa part, devrait publier un recueil d’essais de Charles sur les classes sociales au Québec, sous le titre de L’Arme idéologique. On devait faire publier aussi par Parti pris une brochure (Qu’est-ce que le F.L.Q. ?) et des textes écrits pour L’Avant-garde. Comme je reprends la plupart des thèses abordées dans ces textes dans le manifeste Indépendance et Révolution, je pense qu’il serait un peu coûteux de demander à P.P. de les éditer, d’autant plus qu’ils doivent s’occuper des essais de Charles. J’ai suggéré à [Pierre] Renaud de publier la brochure Qu’est-ce que le F.L.Q. ? et les textes de L’Avant-garde sous forme d’un cahier miméographié et cartonné. Je ne sais pas si tu connais ces textes, mais ils pourraient peut-être t’intéresser même s’ils datent déjà de près de deux ans. J’ai bien hâte de voir quels commentaires Les Nègres blancs d’Amérique vont susciter. C’est un livre un peu brouillon que j’ai dû écrire très rapidement à cause de la menace constante d’extradition. Je croyais à ce moment-là que c’était ma dernière opportunité de dire ce que j’avais à dire, avant de nombreuses années. Aujourd’hui, je suis plus optimiste… et moins pressé de dire ce que j’ai dans le ventre.

Je prépare même mon retour à la liberté. Je pense à ce que je ferai à ma sortie de prison, aux thèmes que je développerai devant les travailleurs, aux trucs que j’organiserai, etc. Ah ! que j’ai hâte ! que j’ai hâte ! Mais en attendant je poursuis ma formation. Ma première année de prison m’a beaucoup apporté, beaucoup plus que j’aurais pu l’imaginer. Je ne sais pas jusqu’à quel point j’ai changé, jusqu’à quel point je suis demeuré le même. Ce sera à vous autres de me dire cela quand nous nous retrouverons. Au plan des idées, je n’ai nullement changé, mais il se peut que beaucoup de choses ait changé dans mon comportement. Ainsi, je pense que je suis beaucoup plus maître de moi-même qu’autrefois et aussi beaucoup plus détaché.

Parfois, je trouve le temps très long, mais j’essaie de me tenir constamment occupé. Certains jours, c’est difficile, à cause de la fatigue, de la couleur des murs qui ne varie jamais, de la solitude, du manque de contact avec la réalité extérieure. Mais la plupart du temps les jours passent très vite, aussi vite que dans le « monde libre » ! Depuis une semaine, la nourriture s’est sensiblement améliorée, ça aide un peu. Il est question que d’importants changements soient effectués sous peu. Ce ne sera pas trop tôt. Les coutumes de la prison datent presque du XVe siècle.

Avant de te quitter, j’aurais quelques petits livres à te demander :

1) Lutte armée en Afrique par Gérard Chaliand et Guerre du peuple, armée du peuple par Vo Nguyen Diap, tous les deux aux éditions Maspero. À remettre à Me Lemieux

2) Manuscrits de 1844 et L’idéologie allemande de Marx, ainsi que le Déclin de la philosophie classique allemande (suivi des thèses sur Fuerbach) par Marx et Engels, aux Éditions Sociales. À remettre à Michel Brûlé pour qu’il les apporte lui-même ou les envoie à Gélinas par la poste avec une petite lettre de lui.

3) Enfin, Du comptoir à la colonie, 1604-1632 Histoire de Nouvelle-France, tome II, par Marcel Trudel, éditions Fides. Je compte te téléphoner sous peu. Je te remercie infiniment pour ton aide. Si tu le peux, écris-nous en passant par Lemieux.

Je te prie de saluer pour moi ton mari, Claudette, France (a-t-elle reçu ma lettre ?), Lucia et tous les camarades. Merci à tous et à très bientôt. Je t’embrasse.

Pierre

14 oct. 1967. Post-scriptum.

Je crois bien que Robert Lemieux va venir ce matin. Comme je me suis levé très tôt (5hres a.m.) pour suivre à la radio (C.K.M.L.) les derniers événements concernant la grève du transport, j’en profite pour ajouter quelques lignes à ma lettre du 9.

Mon dernier téléphone a été bref et j’en suis très désolé. Je n’ai pas pu persuader le garde de me laisser parler plus longtemps, car la prison est remplie à pleine capacité et la concurrence est trop forte. Il n’y a que 2 téléphones (appareils) de disponibles pour 500 prévenus, et cela de 8 h à 10 h ou de 12 h 30 a 2 h 30 Tu vois qu’il faut souvent faire vite. C’est très frustrant à la fois pour ceux qui téléphonent et pour ceux qui reçoivent les appels. Depuis 8 h 30 hier soir je suis attentivement la révolte des travailleurs du transport et le soutien actif que leur apportent plusieurs indépendantistes. J’ai entendu à la radio des commentaires de travailleurs qui m’ont beaucoup réjoui. Il y a une atmosphère de soulèvement populaire. Je pense que les mois qui viennent vont être déterminants : si les travailleurs ne reculent pas, le Québec va s’engager sur la voie d’une vraie révolution. Certes, il faudra encore des années de lutte, mais le départ sera pris et c’est ce qui compte pour l’instant. L’occasion est excellente pour les indépendantistes de gauche de démontrer aux travailleurs que la lutte jour la libération sociale et celle pour la libération nationale sont inséparablement liées. Tout ce que j’ai récemment lu dans les journaux sur l’économie du Québec et du Canada me porte à croire que l’instabilité sociale et politique va s’accroitre rapidement, car les classes dirigeantes ne possèdent pas les moyens financiers d’y faire face. Il faut aggraver systématiquement cette situation par l’agitation. Dans une perspective, tout ce qui contribue à affaiblir économiquement la bourgeoisie doit être encouragé. L’agitation syndicale permanente a beaucoup d’importance, ainsi que l’agitation séparatiste. L’encourageant, c’est ce que les difficultés économiques actuelles ne feront qu’aggraver l’agitation tandis que l’agitation, de son côté, aggravera les difficultés économiques du gouvernement. La lutte des classes commence à se structurer et tout ce que j’espère c’est que ni les syndicats ni le RIN ni les jeunes ne reculent. Le slogan Indépendance et Révolution devrait être propagé : peintures sur les murs, tracts, etc. Bon, je te laisse, car Lemieux doit arriver sous peu et je dois mettre mes papiers en ordre.

À très bientôt et, encore une fois, merci infiniment pour tout.

Je t’embrasse,

Pierre


26 octobre 1967

Bien chère Andrée,

Seulement un petit mot pour féliciter le R.I.N. de l’appui accordé aux grévistes de la C.T.M. Il est très important de combattre à mort et par tous les moyens le nouveau projet de loi Johnson. La répression syndicale s’institutionnalise. L’occasion est très bonne pour une radicalisation de la lutte sociale et pour sa politisation. Enfin, les syndicats sont vraiment coincés. Ils n’en sortiront pas sans déboucher sur la politique et la révolution. En se mettant du côté des travailleurs, le R.I.N. va se détacher clairement de l’establishment représenté par l’U.N. et le parti libéral. Ne ratez pas l’occasion de placer le R.I.N. du côté des travailleurs de façon non-équivoque.

Charles m’a répété ce que tu lui as dit concernant Bourgault. Ne dévoile pas ton jeu trop vite, car il se tournera contre toi le jour où il sentira peut-être que son intérêt personnel est de donner un coup de barre à droite. À mon avis, il navigue trop, de gauche à droite et de droite à gauche. Il est peut-être risqué de jouer franc jeu avec ce caméléon. J’ai bien hâte que tu me donnes des nouvelles en détail. Essaie de nous écrire via Lemieux… J’ai lu l’interview que tu as accordée à La Patrie et j’ai contemplé la belle photographie qui l’accompagne. Mais je pense que France Demers n’a pas toujours rendu très bien ta pensée Comment va France ? J’espère qu’elle va me donner un peu de ses nouvelles même si elle n’aime pas écrire. Je pense souvent à elle. Bon, je m’arrête ici. Je me reprendrai très prochainement. Salue pour moi ton mari, Claudette, France, Lucia et tous les amis. Merci à tous pour le support que vous nous apportez.

À très bientôt, Je t’embrasse fort,

Pierre

P.S. Il semble que la F.T.Q. va laisser la C.S.N. se débattre seule contre le gouvernement. Il faudrait que le R.I.N. dénonce cette lâcheté.


27 oct. 1967

Chère Andrée,

Tu ne peux savoir combien nous sommes encouragés et stimulés par ce que tu nous as dit au sujet de nos textes : cours de formation et projets d’édition par ton mari. Je t’envoie cette semaine un 2e morceau d’Indépendance et Révolution. La semaine prochaine, j’en enverrai un 3e morceau et je crois bien que vers le 20 novembre tout sera terminé. Les premières cent pages d’Indépendance et Révolution ont été envoyées à Renaud. Si tu ne les as pas en mains, demande-les-lui, car j’aimerais te confier tout le manuscrit… ainsi que les suivants !

Indépendance et Révolution n’est pas un savant traité, mais un manifeste politique. C’est donc incomplet et partial. Mais je pense que ça peut aider à la formation et à l’action de militants décidés à faire plus qu’un simple réaménagement constitutionnel au Québec. Voici le plan du manifeste :

– Une brève présentation

– Une introduction : Indépendance et Révolution

I – Les forces en présence

1 – L’impérialisme américain

2 – La grande bourgeoisie anglo-saxonne

3 – La petite bourgeoisie canadienne – française

4 – La classe ouvrière

5 – Les étudiants et les jeunes

II – Une société pour l’homme bâtie par l’homme

1 – Québec libre et pouvoir ouvrier

2 – L’indépendance économique

3 – Les nationalisations nécessaires

4 – Industrialisation et décentralisation de l’économie

5 – La petite industrie

6 – L’agriculture

7 – Humanisation du travail et autogestion ouvrière

8 – Décentralisation administrative

* 9 – Une société sans argent

* Je t’envoie aujourd’hui jusqu’à ce chapitre inclus (de la page 101 à 184)

10 – L’administration de la justice

11 – L’éducation permanente

12 – Les loisirs et la culture

13 – La liberté de parole, le droit à l’information et l’autocritique

14 – La fraternité à construire

15 – La politique internationale

III – Les moyens à prendre

1 – Une seule stratégie : la violence révolutionnaire.

2 – La nécessité d’une organisation politico – militaire

3 – Réseaux et tactiques

4 – Le rôle des syndicats dans la situation particulière du Québec

5 – La formation de noyaux révolutionnaires

– Conclusion générale : La liberté ou la mort.

Je crois que c’est la 3e partie qui t’intéressera davantage. La deuxième partie va sûrement paraître utopique, mais comme le disait [Fernand] Dumont au colloque sur le socialisme organisé par l’U. de M. : « Le socialisme est une utopie, c’est-à-dire une représentation d’ensemble de l’avenir, parce qu’il veut donner une cohérence à la critique sociale et à l’affrontement des opinions ». Je pense que c’est seulement cet idéal-là de société qui peut donner un sens à la stratégie choisie. C’est pourquoi j’ai placé la description de l’idéal avant les thèses sur la stratégie et les tactiques.

Ce bouquin-manifeste est assez bref, compte tenu des questions soulevées mais il permettra au moins à ceux qui le liront de voir en même temps à peu près tous les problèmes qui concernent les révolutionnaires, avant et après la prise du pouvoir. Je ne suis pas tendre envers notre élite dirigeante, et certains rinistes seront certainement choquée. Mais je crois que les éléments petits-bourgeois les plus sincères, les moins liés au capitalisme et les plus progressistes seront d’accord. De toutes façons, l’essentiel n’est pas de faire l’unanimité mais de provoquer des questions, des discussions et surtout des actions.

Je te donne maintenant la liste d’autres textes et l’ordre dans lequel ils devaient être publiés sous forme de recueil. (Charles te fait parvenir, de son côté, le plan de L’Arme idéologique. Je ne parlerai donc pas ici de ses textes à lui). J’ai proposé à Renaud de faire imprimer un recueil des textes suivants sous le titre : La lutte des travailleurs ou encore Le F.L.Q et les travailleurs…

1– « Qu’est-ce que le F.L.Q. ? » (brochure)

2– « De l’organisation minoritaire à la formation des Comités populaires de libération »

3 – « Petite histoire du cheap labor »

4– « Notre lutte : l’affaire des travailleurs »

5– « Notre lutte (suite) l’intégration des travailleurs » (les 4 textes ont été publiés dans L’Avant-garde).

6 – « Notes sur la stratégie » (inédit).

J’ai proposé que ces textes soient miméographiés et publiés sous la forme d’un cahier pouvant se vendre assez bon marché (50 ¢ par exemple). Comme je reprends l’essentiel de ce qui est écrit dans ces textes dans la 3e partie d’Indépendance et Révolution, j’ai pensé qu’il ne serait pas nécessaire d’en faire un bouquin, comme pour L’Arme idéologique. Un cahier de ces 6 textes miméographiés pourraient aider certains militants et les stimuler à l’action.

J’ai écrit quelques autres textes dont un, Classe ouvrière ou classes ouvrières? pourrait servir à la discussion. Je ne le trouve pas assez bon pour être publié. De toutes façons, il m’est assez difficile de juger de l’intérêt que peuvent présenter les textes dont je viens de te donner la liste. C’est à toi de juger si ça vaut la peine ou non que ce soit publié. J’ai hâte de voir comment Les Nègres blancs d’Amérique vont être reçus. D’après ceux qui l’ont lu, le bouquin devrait provoquer de la discussion, du « pour et du contre ». Y parait qu’il y a des bouts assez ardus et d’autres très coulants. Quelqu’un m’a écrit que j’étais assez cynique, dans le récit que j’y fais de ma jeunesse. Personne encore ne semble avoir pigé l’essentiel. On verra bien… J’espère que Parti pris ne tardera pas trop à publier le livre et que les épreuves seront bien corrigées.

Dès qu’Indépendance et Révolution et les derniers textes pour L’Arme idéologique seront terminés, nous avons l’intention d’écrire un autre bouquin, en collaboration cette fois. Ce sera une espèce de manuel pratique pour les révolutionnaires. Nous t’enverrons également des articles portant sur l’actualité. (Au fait, Parti pris [la revue] doit publier un de mes articles sur Cuba révolutionnaire. Quand la revue doit-elle paraître ?)

Comme tu vois, ce n’est pas le boulot qui manque. J’ai même un essai philosophique sur la planche ! Nous allons tout faire, le 6 novembre, pour faire ajourner le procès en 1968, tu comprends maintenant pourquoi nous ne sommes pas pressés. Quand je te téléphonerai cette semaine, utilise le nom de Jean pour parler de « l’auteur » P.V. Je te demanderai, ainsi, Jean t’a-t-il fait lire une partie de son bouquin ? Etc. Tu me diras également si ton mari verra Maspero à Paris. J’aurai un message à faire transmettre à Maspero. Bon, je n’ajoute rien d’autre, car il est très tard et je dois me lever à 6 h a. m. samedi. Il est déjà minuit. En terminant, je félicite le RIN pour la manifestation anti-Ryan et pro-Léger au Devoir. Ne lâchez pas ! Je te remercie infiniment pour tout, ainsi que ton mari et tous les autres. Mes salutations les meilleures à France, Claudette, Lucia et tous les amis.

À très bientôt,

Je t’embrasse chaudement,

Pierre

P.S. Je t’envoie une lettre à remettre à Renaud et à [Robert] Favreau. C’est un début de réponse à la « bible » qu’ils nous ont fait parvenir. Il y aura probablement des corrections grammaticales ou stylistiques à effectuer ici ou là, car je n’ai ni dictionnaire ni grammaire à ma disposition. Ne pas vous gêner pour les faire. J’espère que mon écriture est suffisamment lisible. Quand le manuscrit sera dactylographié, j’aimerais que tu conserves la copie originale. Je suis un sentimental. Plus tard, je serai heureux de revoir tout ce papier barbouillé en prison. Merci infiniment.


2 nov. 1967

Bien chère Andrée,

Comment vas-tu et comment vont les enfants? J’espère que tu as pu te reposer un peu. Charles m’a dit qu’il t’a téléphoné aujourd’hui. J’ai bien hâte de lire ta lettre. Je ne pense pas être capable d’y répondre avant que Lemieux reparte samedi matin. Je ne sais pas si ton mari songe à apporter à Paris un morceau du manuscrit d’Indépendance et Révolution. Je pense qu’il serait préférable qu’il n’apporte que le plan pour le moment, car sans la 3e partie il est difficile de se faire une idée exacte du contenu et du sens du bouquin.

J’aimerais que tu me dises un peu plus tard ce que tu penses du style. J’écris d’abord pour les Québécois et je n’ai jamais envisagé la possibilité d’être édité à Paris. Évidemment, je ne suis pas contre. Mais je ne sais pas si nos problèmes à nous et nos façons de les aborder peuvent répondre à des questions que se posent les Européens. Je suis certain, cependant, que ça pourrait intéresser beaucoup les Latino-Américains. De toutes façons, je suis incapable de trancher ces questions-là et je vous fais confiance. Je voulais te faire parvenir samedi un autre morceau du bouquin, mais j’ai passé quatre jours sans écrire, la tête grosse comme une citrouille. Ça va mieux aujourd’hui. Samedi prochain, je t’enverrai quelque chose, c’est promis. Richard Bouchoux est très nerveux ces jours-ci et la semaine dernière nous avons eu très peur à son sujet. C’est ce qui explique un peu la fatigue de cette semaine. Je ne sais quand le procès de Richard sera fixé mais le plus tôt sera le mieux. Si ça traîne trop longtemps, il va craquer. D’après ce que nous avons appris cette semaine, il a de bonnes chances d’être acquitté. Je le souhaite ardemment.

Lundi, nous allons tous en Cour pour l’ouverture du 2e terme des Assises. Nous allons demander, Charles et moi, que notre procès soit à nouveau reporté. Raison officielle : mais n’avons pas encore reçu nos notes. Raison officieuse : nous n’avons pas encore terminé certains trucs « littéraires ». De plus, l’évolution de la situation au Québec nous aide. Nous n’avons pas intérêt à nous presser. Enfin, je crois que nous sommes plus « libres » ici que nous ne le serons jamais à Saint-Vincent-de-Paul ou Leclerc. Là-bas, nous n’aurons pas de Lemieux pour servir de boîte postale ! Pour tes cours, je te suggère d’entrer en relation avec le professeur Andrew Gunder Frank de sir George Williams. C’est un économiste réputé. Il a publié dans Partisans et Monthly Review. Il a écrit quelques bouquins sur l’Amérique latine. Il a séjourné et enseigné de longues années au Chili, au Brésil et ailleurs. Il connaît très bien les révolutionnaires latino-américains.

Il serait intéressant de l’inviter à donner des cours sur l’indépendance économique. Que vaudrait pour le Québec une indépendance politique qui ne serait pas assortie d’une indépendance économique ? Les conditions de l’indépendance économique? Les leçons à tirer des expériences latino-américaines ? Etc. Tu peux communiquer avec Gunder Frank en t’adressant au Department of Economics de sir George W.

Depuis notre séjour à New York, il nous a écrit quelques fois. J’étais en relation avec lui avant notre arrestation. À ma connaissance, c’est le seul professeur révolutionnaire qui enseigne dans une université du Québec. Il semble très disponible et ne demande pas mieux que de connaître plus à fond le Québec et les Québécois. Malheureusement, il a eu surtout affaire aux plorines du P.S.Q. depuis un an qu’il est à Montréal. Je suis persuadé que vous profiteriez énormément tous les deux à coopérer. De toutes façons, je vais lui écrire un petit mot et lui donner ton numéro de téléphone.

Bon, là-dessus je te quitte en te promettant de te téléphoner très bientôt. Je t’envoie une lettre pour Maspero (à remettre à ton mari) et une autre pour Pierre Renaud, en plus de celle à Gunder Frank. Des baisers à toutes les femmes et une solide poignée de mains à ton mari. Mille mercis,

Je t’embrasse,

Pierre


11 Nov. 1967

Bien chère Andrée,

Si tu savais comme ta lettre m’a rendu heureux et m’a stimulé ! J’ai tenté plusieurs fois cette semaine de te téléphoner pour te le dire, mais il n’y avait personne chez toi. Lundi, nous n’avons pu téléphoner comme tu le désirais à cause de l’ouverture des Assises de novembre et décembre.

Comme tu le sais, notre procès a été fixé au 4 décembre. Ça ne fait pas du tout notre affaire. Nous allons tout faire pour qu’il soit remis mais nous nous préparons quand même comme s’il devait avoir lieu le 4. À la suite de cette lettre, j’ajoute un mémo pour la manifestation, etc. À l’heure où je t’écris, je suis crevé. J’ai passé une semaine de fou. J’ai beaucoup écrit et il y a eu une fouille générale à cause d’une affaire de « pilules ». Et puis il y a toujours Richard Bouchoux à surveiller du coin de l’œil. Il est nerveux et je redoute les suites de son procès (fixé au 20 novembre).

Je t’envoie un morceau du manuscrit, il s’agit d’un bout concernant la stratégie. Je compte t’envoyer les pages 185-223 samedi prochain, ainsi que la suite du ch. sur la stratégie qui est assez long. J’espère que ce n’est pas trop confus. Tu me dis que j’écris simplement. Ce n’est pas toujours évident pour moi, mais c’est peut-être à cause de la fatigue que je ressens à certains moments.

Je ne sais pas comment tu vas trouver tout le manuscrit quand il sera terminé. J’ai bien hâte de connaître tes impressions d’ensemble. Je m’attends à être taxé par plusieurs d’utopiste, mais je crois l’utopie plus efficace que le pragmatisme des « réalistes ». J’ai une foi énorme dans les capacités de l’homme à transformer la réalité qui l’entoure et à se transformer lui-même. Mais je sais aussi ce qu’il en coûte. Et je comprends un peu ceux qui n’osent pas même partir.

La partie sur la stratégie va démontrer, j’espère, aux révolutionnaires québécois qu’ils ont énormément de boulot à faire et que ce travail ne peut être constamment remis au lendemain. Je serais satisfait si quelques dizaines de Québécois s’unissaient pour structurer un mouvement révolutionnaire politico-militaire au Québec. Il y en beaucoup qui y pensent, mais trop peu qui consentent à mettre la main à la pâte. Si une telle organisation existait, elle pourrait permettre à bien des militants qui œuvrent dans la légalité d’être beaucoup plus efficaces en coordonnant leurs activités avec celles du mouvement clandestin. De plus, un tel mouvement clandestin et révolutionnaire empêcherait, par son action, les notables nationaux de nous vendre en toute quiétude aux gros bonnets de Wall Street. Il prouverait ensuite aux masses qu’il y a possibilité non seulement de protester contre le système mais de l’attaquer. Nous sommes encore trop sur la défensive au Québec.

Quoi préparer en vue du procès? Le procès est fixé au 4 déc. 1967. Peut-être sera-t-il reporté, mais il faut faire comme s’il avait lieu à la date fixée ; on ne sait jamais…

a) manifestation, comme prévu vers 9 h 30 devant le Palais de Justice. Proposer à Pauline Julien de la présider. Je lui ai téléphoné il y a quelques jours et elle semble disposée à faire n’importe quoi pour nous. Peut-être d’autres chansonniers accepteraient-ils aussi de participer à la manifestation. Distribuer aux passants le tract qui a été imprimé pour le récital d’octobre. Si possible, former un groupe spécial qui pourrait occuper à l’avance la salle où se déroulera le procès. Armez ce groupe de peinture ; ça pourrait servir.

b) énerver la Couronne : une semaine avant le 4 déc., menacer le procureur en chef de la Couronne, Me Rhéal Brunet, en lui téléphonant chaque jour d’une boîte téléphonique. Lui dire simplement : « Si Vallières et Gagnon sont condamnés, vous êtes mort ! ». Essayez de vous procurer son adresse personnelle. Faites le message à sa secrétaire quand il n’est pas à son bureau. Faudrait dire la même chose au juge, mais on ne sait pas exactement si ce sera le juge Leduc ou le juge Deslauriers (lgnace). Ce dernier est un écœurant de 1ère classe.

c) vers 11 heures a.m., le 4 déc., alerte à la bombe, au Palais de Justice, provoquant l’évacuation. Dire que la bombe est placée sur l’étage où se déroule le procès, sans plus de précisions.

d) faire pas mal de publicité à la manifestation et laisser entendre qu’il pourrait y avoir de la casse.

De notre côté, nous allons tout faire pour obtenir une remise du procès. Quand le procès aura lieu, nous avons l’intention d’emmerder le tribunal au maximum. Puis nous irons en appel. Cela ne coûte que 100 $ environ pour inscrire l’appel. Après, nous verrons. Ce que nous voulons, c’est demeurer encore 6 mois ou 1 an à Bordeaux, car c’est plus facile d’en sortir des trucs littéraires.

Je suis désolé de t’avoir téléphoné au mauvais moment l’autre jour. J’espère que ton mari va revenir d’Europe plus détendu. Je te trouve extrêmement courageuse et ton exemple me stimule beaucoup, ainsi que Charles. J’ai bien hâte de te retrouver. Nous allons avoir beaucoup de choses à nous dire. Espérons que ce ne sera pas trop long, la réclusion. Mais comme tu vois, on essaie de ne pas trop perdre son temps. Bon, je te quitte et te promets une plus longue lettre pour samedi prochain. Je te téléphonerai dans quelques jours. Je te prie de remercier France pour sa belle lettre et dis-lui que je lui écrirai sans faute cette semaine.

Moi aussi, je t’embrasse de tout mon cœur,

Pierre


1 Claudette Bertrand, la sœur d’Andrée Ferretti

2 France Bertrand, la sœur d’Andrée Ferretti

3 L’Agence du livre français, librairie appartenant à Febo Ferretti, avait obtenu la distribution exclusive au Québec des éditions François Maspero.

Récemment publié