Le trust de l’aluminium et Arvida

Issu de nos archives, ce texte de Burton LeDoux, qui fut en son temps un important journaliste d’enquête, garde toute sa pertinence aujourd’hui. Les ambitions des grands groupes industriels y sont particulièrement bien exposées, tout comme les profondes transformations sociales et territoriales qu’entraînera le développement de la production de l’aluminium dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Notre revue est riche d’une longue histoire et compte des milliers d’articles publiés. Il est parfois avisé d’y revenir pour éclairer le présent. C’est ce qui nous est apparu au moment d’éditer ce texte pour que vous l’ayez entre vos mains. C’est une véritable perle qu’a dénichée l’un des collaborateurs à ce numéro et dont nous vous proposons la lecture.

Issu de nos archives, originellement publié dans l’édition de juin-juillet 1943, ce texte de Burton LeDoux, qui fut en son temps un important journaliste d’enquête, garde toute sa pertinence aujourd’hui. Son propos éclaire avec force les rapports de force économiques. Les ambitions des grands groupes industriels y sont particulièrement bien exposées, tout comme les profondes transformations sociales et territoriales qu’entraînera le développement de la production de l’aluminium dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Alors que les différents textes qui forment le cœur du présent numéro soupèsent, sous des angles divers, les impacts positifs et négatifs de la présence d’Alcan Rio Tinto dans la région, le texte qui suit vous permettra de mieux en comprendre les origines historiques.

Les sous-titres sont de la Rédaction.


L’Aluminum Company of America (ALCOA)

Cet article traitera de l’Aluminum Company of America. Ce que j’écris ici, pour autant qu’il s’agisse des faits de l’histoire de cette corporation, s’appuie sur une documentation abondante. Quiconque désirera des références sur certains détails particuliers n’aura qu’à nous les demander et nous les lui ferons parvenir. Leur interprétation et les suggestions faites pour remédier à cette situation sont de moi, mais elles concordent en grande partie avec celles de tous les Américains qui sont au courant de la question, sauf un bien petit nombre. (Comme l’Aluminum Limited of Canada est dirigée et possédée par un groupe particulier d’Américains qui administrent et possèdent également l’Aluminum Company of America, j’emploierai dans la suite de cet article pour désigner les deux compagnies le mot ALCOA, le nom sous lequel le monopole de l’aluminium est généralement connu aux États-Unis.)

L’ALCOA constitue une tumeur monstrueuse et pernicieuse sur le corps politique de l’Amérique du Nord. Bien peu d’Américains tenteraient en effet de justifier la conduite de l’ALCOA aux États-Unis, au Mexique, en Amérique du Sud, ou ses relations et son alliance étroite avec ce qu’on appelle communément l’I.G. Farben – l’odieux cartel nazi contrôlé et dirigé par Hitler au grand préjudice des États-Unis, du Canada, de la Grande-Bretagne et de tous les autres membres des Nations Unies. Un appel nominal des Américains qui ont au cours des vingt-cinq dernières années dénoncé l’ALCOA révélerait les noms de nos spécialistes les plus distingués qui ont étudié les maux économiques et moraux de la société moderne. Certains de ces hommes occupent aujourd’hui des postes élevés dans les organismes administratifs et législatifs du gouvernement américain. À trois reprises, Franklin D. Roosevelt s’est vu porter à la présidence par une majorité écrasante et il le devait dans une large mesure au fait qu’il s’était placé au premier rang dans la lutte contre les maux que l’ALCOA et les autres corporations semblables représentent.

La fortune Mellon

L’accumulation de la fortune Mellon (qui contrôle l’ALCOA) est l’un des phénomènes les plus « spectaculaires » du genre dans l’histoire de l’humanité, laissant même des millionnaires ordinaires muets d’étonnement. Elle a commencé quelques années avant la guerre civile et elle a sans cesse augmenté depuis, en temps de paix comme en temps de guerre et de panique, pour atteindre les proportions fabuleuses auxquelles elle est parvenue aujourd’hui. Il y a déjà dix ans, on pouvait estimer que la fortune Mellon s’élevait au bas mot à plus de deux milliards de dollars et que le groupe Mellon contrôlait des entreprises industrielles et financières dont l’actif et les ressources étaient évalués à plus de dix autres milliards de dollars. Aujourd’hui, il ne serait pas exagéré d’affirmer que l’étendue et la puissance de cette fortune sont en bonne voie de dépasser le double de ce qu’elles étaient avant la guerre, car c’est en temps de guerre qu’elle s’est toujours accrue le plus rapidement. C’est de la première guerre mondiale que les Mellon, agissant comme d’habitude sous le couvert du patriotisme, sont sortis milliardaires.

La richesse et la puissance des Mellon constituent en fait un empire mondial superposé à l’organisation politique mondiale. C’est un empire dont les gouvernants ont été assez puissants et habiles pour se moquer impunément et à maintes reprises d’États souverains comme le Canada, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Il a débuté dans l’État de la Pennsylvanie et il a pris la forme d’une pieuvre géante dont les tentacules se sont étendues sur tout le continent, s’introduisant dans toutes ses entreprises industrielles et financières, traversant les mers pour s’enrouler autour des mines de bauxite de l’Amérique du Sud et encercler le Groenland au nord et pour s’entrelacer dans une collaboration amicale avec les agences nazies du monde des affaires en dehors de l’Allemagne, tous deux suçant des profits énormes à même les sueurs, le sang et les larmes des multitudes.

Un des aspects les plus curieux de cette fortune Mellon, c’est qu’elle a atteint la somme colossale de plus de deux milliards de dollars avant même que les Américains ne se doutent de son existence. Elle s’est imposée à l’attention du peuple américain quand on a vu Andrew W. Mellon, secrétaire du Trésor dans les cabinets Harding, Coolidge et Hoover, manigancer des remboursements d’impôts énormes pour ses diverses compagnies et réviser les lois de l’impôt de manière à ce que le gros des profits réalisés par les grands industriels de la première guerre mondiale demeurent dans les coffres de ses propres compagnies et de leurs semblables.

Quand on a dévoilé l’histoire de cet empire, les sociologues américains ont été épouvantés des ruines et de la corruption cynique qu’il avait semées sur son passage, de la misère qui régnait dans les villes habitées par les ouvriers de l’acier, du coke et de l’aluminium de Mellon et de la pauvreté de leurs vies. L’ALCOA est devenue, à juste titre, l’une des cibles favorites de toutes les critiques qui s’élevaient chez le peuple américain.

La production et la distribution de l’aluminium dans l’Amérique du Nord sont devenues sans contredit le monopole de l’ALCOA. Le contrôle de ce métal par l’ALCOA s’est avéré préjudiciable à toute la société nord-américaine, en temps de paix comme en temps de guerre. Ce monopole, exercé aux États-Unis, viole les lois américaines : en dehors de nos frontières, il est contraire à l’esprit des États-Unis tel que défini par le président Roosevelt il y a quelques jours seulement quand, au nom du peuple américain, il a publiquement répudié l’exploitation pratiquée sur d’autres peuples à leur propre bénéfice par de petits groupes d’Américains.

Les profits que l’empire Mellon a retirés de sa main-d’œuvre sur ce métal et qu’il continuera certainement à retirer aussi longtemps que ce monopole n’aura pas été dissous dépassent toute mesure. On a souvent appelé l’aluminium le métal magique du siècle ; il est indispensable à presque toutes les industries de notre époque ; il est l’objet d’une demande illimitée ; il est rapidement en train de remplacer l’acier comme le plus important de tous les métaux. Les brevets d’invention initiaux qui portent sur les procédés nécessaires à la fabrication de l’aluminium sont en grande partie et depuis longtemps tombés dans le domaine public. Le prix de l’aluminium en Amérique du Nord est rigoureusement fixé par l’ALCOA ; le pouvoir qu’elle a d’en agir à sa guise sur ce point est amplement démontré du fait que le prix de ce métal n’a pas varié même d’un sou lors de la panique de 1929 en dépit de la baisse effroyable des prix de toutes les autres marchandises et matières premières, non plus qu’au cours du rajustement général des prix qui s’est effectué à travers le monde entier. Lorsque les États-Unis se sont vus dans la nécessité d’abandonner l’étalon-or, des sénateurs ont suggéré à Washington en manière de plaisanterie de substituer l’aluminium à l’or comme norme du papier-monnaie en raison de la stabilité de son prix. L’ALCOA n’a jamais été forcée de divulguer le coût de fabrication de l’aluminium.

Un monopole aux pratiques frauduleuses et illégales

L’histoire du monopole de l’ALCOA se résume à la suppression impitoyable de tous les autres concurrents, à des pratiques frauduleuses et à des opérations illégales. C’est une histoire illustrée par des transactions fabuleusement profitables comme celle que j’ai révélée dans mon article du 9 avril au Commonwealth sur l’accaparement de l’énergie électrique de Shipshaw dans le Québec. Les remboursements scandaleux d’impôts qu’elle a obtenus, les travaux hydroélectriques de Shipshaw exécutés avec les fonds publics prêtés sans intérêt à l’ALCOA par la Grande-Bretagne, le Canada et les États-Unis et d’autres opérations semblables qui ont valu des bénéfices énormes à l’ALCOA ont été passés sous le nez du peuple américain et, pour employer les mots du sénateur Lafollette lorsqu’il a dévoilé quelques-unes des plus récentes combines de l’ALCOA, « les officiers de notre propre gouvernement travaillaient comme des aides conscients ou des dupes innocentes » à créer et à perpétuer le « monopole parfait ».

Dans leurs relations avec leurs employés, les potentats de l’empire Mellon, et particulièrement ceux de l’ALCOA, se sont distingués par leur férocité froide et impitoyable. L’ALCOA a toujours répondu aux réclamations de ses employés désespérés en faisant traîner hypocritement les négociations au sujet des salaires, des heures et conditions de travail, par l’espionnage, la tromperie, le terrorisme, les gaz lacrymogènes, la dynamite et les mitrailleuses. Il est généralement reconnu dans les cercles ouvriers américains que l’ALCOA ne respecte pas sa parole quand il s’agit de ses employés.

Il est impossible, dans l’espace qui m’est accordé ici, de suivre pas à pas les traces sanglantes – les employés qui ont perdu la vie ou la santé – laissées par l’ALCOA sur son passage depuis sa fondation jusqu’à ce jour. Il suffira de citer comme exemple le fait que l’usine de l’ALCOA à Massena, New York, a été le théâtre d’un conflit sauvage. En 1915, une véritable révolte armée a éclaté contre la compagnie dans le « knock-out department », le même atelier où la grève a éclaté à Arvida en 1941. Les officiers de l’ALCOA ont fui pour sauver leur vie quand les employés ont pris l’usine d’assaut et s’y sont barricadés. Les grévistes ont été finalement maîtrisés par la milice de l’État de New York. Toutefois, comme les ouvriers américains refusaient toujours de travailler aux conditions que voulait leur imposer l’ALCOA, on a réussi à faire reprendre le travail à l’usine et à briser la grève en important ce que les histoires sociales américaines appellent avec mépris « des escouades de 100 à 300 paysans canadiens-français ».

Une pratique courante de l’ALCOA pour briser les grèves – elle peut se vanter d’une longue série de grèves où elle a remporté la victoire – a consisté à importer des milliers de Nègres ignorants des États du Sud pour remplacer les grévistes blancs. Un comité du Congrès a déclaré que la politique de travail de l’ALCOA avait été en partie responsable des émeutes raciales sanglantes à East Saint Louis en 1917.

Il serait peut-être bon de noter ici que les unions ouvrières américaines ont été pratiquement impuissantes à remédier aux conditions de travail qui existent dans les usines de l’ALCOA. Il est vrai que le C.I.O. a obtenu quelques concessions pour les ouvriers de l’aluminium ici, mais les syndicats canadiens-français ont également obtenu des concessions secondaires pour les ouvriers canadiens-français. L’échelle plus élevée des salaires payés aux travailleurs de l’aluminium aux États-Unis par rapport aux salaires payés aux travailleurs canadiens-français de l’aluminium est attribuable presque uniquement à la différence de salaires qui existe entre les deux régions et dont presque toutes les corporations qui opèrent dans le Québec tirent pleinement avantage. La preuve que les prétentions du C.I.O. à cet égard sont extravagantes, c’est que le C.I.O. a été le seul représentant des ouvriers de l’industrie de l’aluminium dès 1937 et qu’aussi récemment que le mois d’avril 1943 les membres du syndicat du C.I.O. à l’usine d’Edgewater, New Jersey, ont décidé par un vote de 2 à 1 de faire la grève en raison de leurs griefs contre la compagnie. Ce vote a été pris après plusieurs mois de vaines négociations et après que la compagnie eût mis à pied les ouvriers du « knock-out department ». Ces griefs portaient comme d’habitude sur des violations de promesses que l’ALCOA aurait faites à ses employés et sur les conditions de mauvaise santé qui régnaient à l’usine.

Cette usine est affectée exclusivement à des travaux de guerre et il n’y a pas la moindre raison de douter du patriotisme des ouvriers. Ils ont été poussés au désespoir par les conditions de travail intolérables qui aident à gonfler les profits de la corporation. Comme à l’ordinaire, les officiers de l’ALCOA se sont mis à couvert sous le manteau du patriotisme en faisant des déclarations scandalisées sur les répercussions regrettables de la conduite des ouvriers pour l’effort de guerre. C’est l’un des disques de phonographe de l’ALCOA que les Canadiens français devraient reconnaître puisque les officiers de l’ALCOA dans le Québec le leur ont fait jouer encore tout récemment et non pour la première fois. Il s’est produit une grève à l’usine de l’ALCOA en Pennsylvanie au mois de janvier de cette année et deux autres en février : l’usine s’est finalement attiré une réprimande du secrétariat de la Marine des États-Unis. Il semble très peu probable que le problème posé par l’ALCOA puisse jamais être résolu par l’action des unions ouvrières.

Un empire au-dessus des nations et des lois

Le fait le plus saillant lorsqu’il s’agit de l’ALCOA, le fait devant lequel tout le monde doit s’incliner, c’est que le peuple américain n’a pu jusqu’ici mobiliser assez d’intelligence, de talent et d’habileté pour retenir les associés Mellon et plus particulièrement l’ALCOA dans les limites de la décence humaine commune et ordinaire. Voilà un empire dont les chefs constituent peut-être le groupe de grands capitalistes le plus retors qui existe aujourd’hui dans le monde. On aura une petite idée de leur astuce en se disant qu’ils ont à maintes reprises roulé le groupe Rockefeller-Standard Oil, ce qui n’était certainement pas un jeu d’enfants. Que l’on me permette d’illustrer le fait par des exemples concrets.

Harvey O’Connor a rapporté l’anecdote suivante qui n’a jamais été démentie. Au début de la première grande guerre, le gouvernement de Grande-Bretagne a demandé à la Northern Aluminum Company dans le Québec, qui était alors tout simplement une filiale reconnue de l’ALCOA, une partie d’une compagnie incorporée elle opérait au Canada, elle dépendait au premier chef des quartiers généraux Mellon à Pittsburgh et elle refusa carrément de se rendre aux demandes anglaises. Arthur V. Davis (qui était alors président de l’ALCOA et qui a donné son nom à la ville d’Arvida) aurait répondu aux autorités anglaises et canadiennes qu’il ferait ce que bon lui semblerait de l’aluminium produit à Shawinigan. Le gouvernement aurait alors menacé de confisquer l’usine, à quoi Davis aurait rétorqué [en substance] : « Allez-y : vous ne pouvez faire fonctionner l’usine sans alumina et c’est moi qui fabrique l’alumina aux États-Unis ». Les Anglais qui avaient désespérément besoin d’aluminium ont vite capitulé. C’est ainsi que Davis fut en mesure d’imposer ses exigences aux gouvernements de la Grande-Bretagne et du Canada. Les transactions qui suivirent ont permis à l’ALCOA de s’assurer la jouissance et la possession des riches mines de bauxite de la Guyane anglaise et par là le contrôle de tous les gisements de bauxite à haute teneur dans l’hémisphère occidental. L’ALCOA se révèle dans toute sa gloire au Demerara anglais : c’est une colonie anglaise de la Couronne où il n’existe pas de législation ouvrière ni d’inspection des heures de travail, des salaires et des conditions de travail ; la main-d’œuvre se recrute parmi les Malais, les Nègres, les Indiens et les Peons qui sont généralement incapables de se protéger eux-mêmes. Nombre d’Américains ont dénoncé cet aspect des opérations de l’ALCOA à l’étranger en faisant observer incidemment que nous avions amplement sous l’empire des lois des États-Unis. Même si de bauxite au pays, mais tout cela n’a servi de rien.

La pratique habituelle de l’ALCOA lorsqu’elle est traduite devant les tribunaux consiste à prolonger et à retarder les procédures aussi longtemps que possible. À cette fin, elle emploie une douzaine d’avocats, tous très habiles dans l’art de faire traîner les procédures. Après ces longs délais, l’ALCOA se présente soudainement devant le tribunal, admet sa culpabilité et promet de ne plus répéter l’infraction particulière à la loi spécifique qui a amené le gouvernement à la poursuivre. Dans l’intervalle, l’ALCOA a eu tout le temps pour atteindre la fin louche qu’elle poursuivait en violant la loi et de recueillir à loisir tous les bénéfices de cette violation. Sous le couvert d’un étonnement qui simule l’innocence, l’ALCOA a mis le gouvernement devant un fait accompli contre lequel il n’y a plus rien à faire. C’est de cette façon que l’ALCOA a joyeusement avancé jusqu’à ce qu’elle eût atteint le monopole absolu qu’elle possède aujourd’hui. Il n’y a pas lieu de douter des accusations portées devant le Congrès par le représentant Wright Patman, à savoir que l’ALCOA avait constamment violé les promesses qu’elle avait faites aux tribunaux des États-Unis. Tout le monde sait que l’ALCOA a imaginé de nouvelles méthodes pour échapper à la loi. Si l’on veut se rendre compte des difficultés que nous éprouvons à administrer notre loi Sherman contre les trusts, surtout lorsqu’il s’agit de l’ALCOA, que l’on consulte l’ouvrage The Bottlenecks of Business, publié en 1940 et écrit par Thurman Arnold, qui était jusqu’à ces derniers mois procureur général adjoint chargé de la section contre les trusts de notre secrétariat de la Justice. Arnold a annoncé que désormais les violations de la loi Sherman entraîneraient des poursuites devant les tribunaux criminels. La guerre a suspendu cette nouvelle politique quoiqu’une déclaration très récente des autorités à Washington semblerait indiquer qu’on doive la reprendre vigoureusement.

Une filiale créée pour échapper aux lois américaines

En dépit de toute leur habileté à jouer le jeu décrit plus haut, les magnats de l’ALCOA se sont rendu compte que la partie ne pouvait leur être indéfiniment favorable. Ils apercevaient au contraire clairement la tempête d’indignation qui se préparait dans le ciel des États-Unis. C’est alors qu’ils ont exécuté un coup de maître. En 1928, ils s’enfuirent au Canada, c’est-à-dire qu’une partie de l’ALCOA s’enfuit au Canada.

On établit en 1928 au Canada une nouvelle compagnie appelée Aluminum Limited of Canada. Cette nouvelle corporation prit possession de tout l’outillage servant à la fabrication de l’aluminium et de tous les autres biens que l’American Aluminum Company possédait au Canada ainsi que des mines de bauxite de la Guyane anglaise. On installa à la présidence de la nouvelle corporation un frère d’Arthur V. Davis, président de l’ALCOA. L’administration et le contrôle financier de l’Aluminum Limited et la possession de son capital-actions demeuraient aux mains des mêmes qui contrôlaient toute l’ALCOA avant cette réorganisation. La nouvelle compagnie était soumise aux lois anglaises et canadiennes, échappant totalement à la juridiction du gouvernement des États-Unis et de ses tribunaux. À partir de ce jour, l’Aluminum Limited et l’Aluminum Company constituaient deux corporations distinctes et complètement indépendantes même si la direction et la propriété des deux restaient entre les mains des mêmes et en fait travaillaient et agissaient de concert afin de maintenir et de perpétuer le monopole Mellon de l’aluminium. Les chefs américains de l’ALCOA pouvaient désormais se présenter devant nos tribunaux ici et déclarer au gouvernement américain que les accords conclus par l’Aluminum Limited avec le cartel européen pour fixer les prix ou limiter la production, ou toute politique suivie par l’Aluminum Limited au Canada au sujet du prix ou de la production de l’aluminium qui fût profitable ou non à la compagnie américaine, ne regardaient pas le gouvernement des États-Unis. En divisant ainsi leurs propriétés, les dirigeants de l’ALCOA ont réussi à défier et à déjouer le gouvernement américain qui était demeuré jusque-là impuissant dans ses efforts soutenus, coûteux et sincères pour briser le monopole de l’ALCOA. L’ALCOA n’aurait pas pu maintenir et ne pourrait continuer à maintenir son monopole sur l’industrie de l’aluminium de l’Amérique du Nord sans ce truc qui consiste à séparer ses entreprises canadiennes et américaines. L’assertion que je viens de faire peut se démontrer : c’est l’avis de tous les spécialistes en la matière.

L’ALCOA s’est incorporée sous l’empire des lois canadiennes :

  • pour échapper à la juste colère du peuple américain qui se préparait à frapper ;
  • pour se soustraire à la surveillance des lois américaines ;
  • pour perpétuer son monopole de la production et de la distribution de l’aluminium en Amérique du Nord ;
  • pour tirer parti en l’exploitant du marché du travail canadien-français qui n’était pas organisé et qui constituait une proie facile pour les manœuvres géniales des officiers de l’ALCOA ;
  • pour utiliser la main-d’œuvre canadienne-française comme une arme pour mettre au pas la main-d’œuvre américaine ;
  • pour s’emparer des richesses hydroélectriques du Québec et les ajouter à sa fortune déjà fabuleuse.

Collaboration avec l’Allemagne nazie

La production et la distribution de l’aluminium dans le monde sont depuis l’avènement d’Hitler sous le contrôle d’un cartel international dominé par l’Allemagne nazie. Les compagnies canadienne et américaine de l’aluminium sont devenues membres de ce cartel en 1931. Depuis le début de la deuxième guerre mondiale, le peuple américain voyait avec une rage croissante le tentacule de l’ALCOA qui suçait le sang et les profits s’étendre de concert avec l’I.G. Farben. CINQ MOIS APRÈS PEARL HARBOR, le gouvernement américain a tranché ce tentacule à coup de hache. Il fallut des mois d’enquête et une décision du grand jury fédéral qui traîna l’ALCOA devant les tribunaux pour le faire. Plutôt que de tenter d’établir son innocence devant un tribunal, l’ALCOA préféra selon son habitude s’en tirer en disant : « Nous ne le ferons plus », et payer l’amende en argent qu’on lui a imposée. Il est inutile d’ajouter que de telles amendes ne préoccupent guère l’ALCOA. Je ne sais pas quand l’Aluminum Limited of Canada rompu son lien avec l’I.G. Farben. Peut-être un Canadien pourrait-il le trouver ! Serait-ce par hasard en 1939 lorsque le Canada a déclaré la guerre à l’Allemagne? Il importe souverainement que le peuple canadien sache de quelle façon fonctionnait l’alliance de l’ALCOA avec l’I.G. Farben. Chacun des membres du cartel convenait de restreindre ses moyens de production de l’aluminium, d’en exiger un prix élevé et de ne pas envahir les marchés assignés par le cartel à chacun de ses membres. Lorsque Hitler fut porté au pouvoir, il attela l’industrie de l’aluminium de l’Allemagne à la machine de guerre nazie et fit savoir au cartel que l’Allemagne augmenterait ses moyens de production de l’aluminium dans toute la mesure où cela conviendrait à l’Allemagne. L’ALCOA a protesté contre cette décision, craignant de voir l’Allemagne exporter le métal à des prix bas aux États-Unis ou sur les marchés étrangers que le cartel avait assignés exclusivement à l’Aluminum Limited of Canada. Hitler, qui avait besoin de l’aluminium pour construire des avions, promit de n’en pas exporter. En échange de cette faveur qui protégeait le monopole ainsi que les profits qu’ils en retiraient, les officiers de l’ALCOA restèrent liés au vieil accord du cartel et respectèrent leur promesse de ne pas augmenter leur propre outillage de production. Il est assez significatif que Hitler fût au courant de cet arrangement tandis que nos propres gouvernements étaient tenus dans l’ignorance à ce sujet.

L’Allemagne nazie prit rapidement de l’avance et devint le plus fort producteur d’aluminium au monde pendant que nos propres moyens de production demeuraient stationnaires. C’est ainsi que l’Allemagne eut suffisamment d’aluminium pour construire des avions et faire pleuvoir la mort et la destruction sur l’Angleterre et les autres nations de l’Europe, pour remplacer rapidement les avions perdus, tandis que l’ALCOA, qui avait le monopole de l’aluminium dans le monde anglo-saxon, n’était pas en mesure de fournir aux gouvernements de Grande-Bretagne et des États-Unis l’aluminium dont ils avaient besoin pour se protéger efficacement. S’il y avait eu plus d’avions de chasse anglais lorsque l’Allemagne a attaqué Londres et les autres villes anglaises, il y aurait peut-être eu moins de morts et de dégâts.

Pendant tout le cours de sa longue carrière, l’ALCOA a toujours trouvé le moyen de survivre aux tempêtes de critiques dirigées contre elle. La puissance des déclarations publiques de l’ALCOA et de la propagande mensongère et optimiste dont elle remplit la presse américaine et la presse canadienne est telle qu’elle a pu réussir à détourner l’attention de la population de l’affaire I.G. Farben, grandement favorisée en cela, il est vrai, par les événements sensationnels que la guerre apporte tous les jours. Il y a quelques mois à peine, l’ALCOA revenait en vedette à la suite de la révélation du coup de Shipshaw. On apprenait que le gouvernement américain avait prêté à l’Aluminum Limited of Canada soixante-huit millions de dollars sans intérêt pour construire un gigantesque barrage pour générer de l’électricité dans le nord du Québec. À cela venaient s’ajouter des subsides supplémentaires accordés à l’Aluminum Limited par les gouvernements anglais et canadien dont le public ne connaît pas les conditions. Ce coup a provoqué ici une très grande indignation : il a rappelé la façon dont l’empire Mellon s’y était pris pour s’étendre démesurément pendant la première guerre mondiale et au cours des années qui suivirent immédiatement.

Une guerre extrêmement profitable

Pendant la dernière guerre, l’empire Mellon qui comprenait l’ALCOA a construit de nombreuses usines pour produire du matériel de guerre en utilisant pour le faire l’argent du gouvernement. Plusieurs de ces usines n’ont jamais produit de matériel de guerre en raison de l’armistice. Par la suite, grâce à des négociations scandaleuses, ces usines coûteuses demeurèrent en possession des Mellon qui en firent l’acquisition à des prix qui représentaient une perte énorme pour le gouvernement et un gain correspondant pour l’empire Mellon, sans parler des profits réalisés par la suite à les exploiter. Les sommes en jeu dans ces transactions s’élevaient à des millions de dollars. C’est en grande partie à cause de la similarité entre ces faits et la transaction de Shipshaw qu’il s’est formé un comité du Congrès pour enquêter sur toute l’affaire.

Je voudrais que vous songiez, en lisant cette seconde partie, au contraste qui existe entre la souffrance, la ruine, la maladie, la tragédie et la mort qui ont affligé l’humanité en général au cours de cette guerre et la sécurité parfaite et les avantages dont jouissent les hommes qui dirigent et possèdent l’ALCOA.

Voici un relevé des profits nets reconnus par l’ALCOA (la corporation américaine SEULEMENT) au cours des quatre années terminées au 1er janvier 1943 :

  • 1939 : 37 millions de dollars ;
  • 1940 : 44 millions de dollars ;
  • 1941 : 41 millions de dollars ;
  • 1942 : 33 millions de dollars.

TOTAL DES BÉNÉFICES NETS (quatre années de guerre) : 155 MILLIONS DE DOLLARS.
MOYENNE ANNUELLE DES BÉNÉFICES (quatre années de guerre) : APPROXIMATIVEMENT 39 MILLIONS DE DOLLARS.

Il convient de noter avec soin que le profit net admis par cette corporation au cours des QUATRE ANNÉES D’AVANT-GUERRE s’élevait à environ dix-huit millions de dollars par année.

Tous les profits mentionnés plus haut ont été réalisés après paiement de tous les impôts, de tous les énormes salaires et gratifications aux officiers et directeurs, de toutes les charges possibles imputées à la dépréciation, à l’inventaire et à l’amortissement. Les chiffres ci-dessus ne révèlent cependant qu’une partie des profits réels que l’ALCOA (la corporation américaine seulement) a retirés au cours de cette guerre. Pour étaler les énormes profits supplémentaires qui ont été dissimulés avec succès dans le bilan truqué publié par cette compagnie, il faudrait tout l’espace de cette revue. Cet étalage, cette démonstration, peut cependant se faire et il se fera avant que le peuple américain ait fini de régler ses comptes avec cette corporation.

Voici maintenant un relevé des profits nets admis par l’Aluminum Limited of Canada seule au cours des quatre années de guerre terminées au 1er janvier 1943 :

  • 1939 : 16 millions de dollars ;
  • 1940 : 12 millions de dollars ;
  • 1941 : 12 millions de dollars ;
  • 1942 : 15 millions de dollars.

TOTAL DES BÉNÉFICES NETS (quatre années de guerre) : 55 MILLIONS DE DOLLARS.
MOYENNE ANNUELLE DES BÉNÉFICES (quatre années de guerre) : ENVIRON 13,75 MILLIONS DE DOLLARS.

Il convient de noter avec soin que les profits admis par cette corporation au cours des quatre années d’avant-guerre atteignaient environ cinq millions et demi de dollars par année.

Tous les profits mentionnés plus haut ont été réalisés après le paiement de tous les impôts, de tous les énormes salaires et gratifications aux officiers et directeurs, après toutes les charges possibles imputées à la dépréciation, à l’inventaire et à l’amortissement. Les chiffres ci-dessus ne révèlent cependant qu’une partie des profits réels que l’Aluminum Limited a retirés au cours de ces années de guerre. Que l’on me permette d’illustrer cette affirmation par quelques exemples concrets.

  1. L’Aluminum Limited a annoncé un profit net de 16 014 161 $ pour l’année 1941. Après avoir déduit toutes les dépenses ordinaires, toutes les sommes allouées pour la dépréciation, etc. et tous les paiements d’impôt de son profit brut de l’année, il reste une somme de 19 997 131 $. L’Aluminum Limited déduisit alors de ce montant une somme de 3 982 970 $ en prétendant qu’il s’agissait d’une réserve pour les baisses d’inventaire à venir, réduisant ainsi à 16 014 161 $ le profit net qu’elle rapporta au gouvernement. Il n’y avait pas de raison valable de pratiquer cette déduction qui réduisait sensiblement l’impôt payé par cette corporation au gouvernement canadien cette année-là. L’Aluminum Limited a vendu chaque livre d’aluminium qu’elle a produit en 1941 ; la demande pour ce métal était infiniment plus grande que ce qu’elle pouvait fournir ; elle n’avait pas de métal à reporter à une autre année comme inventaire ou si par hasard elle avait un tel stock ou du métal en cours de production, il était déjà vendu à un prix fixé par contrat. Mettre de côté 3 982 970 $ pour se protéger contre une baisse de prix à venir sur le métal produit au cours de l’année et déjà vendu, cela constitue une farce et une supercherie qui démontrent entre autres choses que les hommes d’affaires ne manquent pas complètement du sens de l’humour dans l’art de conserver une part plus grande des gains pécuniaires que ne le leur permet l’esprit de la loi imaginée pour protéger le peuple.
  2. En 1941, l’Aluminum Limited a déduit de son profit brut la somme de 17 420 000 $ en prétendant que ses biens avaient subi une dépréciation égale à ce montant au cours de l’année. Cette déduction paraissait alors excessive, et plus qu’excessive.

Prêts sans intérêt et avantages fiscaux

En 1942, cependant, la corporation a déduit de son profit brut de cette année la somme vraiment colossale de quarante-sept millions de dollars en prétendant que ses biens avaient subi une dépréciation correspondant à cette somme au cours de l’année 1942.

Cette déduction, qui dépassait de près de trente millions celle de 1941, fut accordée par une dispense spéciale du gouvernement canadien. Il convient de noter qu’en raison de cette dispense l’Aluminum Limited a payé en fait un impôt moins élevé en 1942 qu’en 1941 en dépit du fait que ses biens – son actif total – s’étaient accrus de soixante-dix-huit millions de dollars au cours de l’année 1942.

C’est une histoire vraiment fantastique, presque incroyable ; il n’est cependant pas de sorcellerie verbale qui puisse supprimer les faits suivants. L’Aluminum Limited a entrepris de construire de nouvelles usines et des centrales électriques pour produire de l’aluminium. Une très grande partie de l’argent qui a servi à cette construction a été prêté à l’Aluminum Limited par les gouvernements des États-Unis et de Grande-Bretagne ; on n’a jamais révélé à combien au juste s’élevait cette somme ; cet argent a été prêté sans intérêt. L’Aluminum Limited a construit les usines et les centrales électriques ; elle les a utilisées et les utilise pour produire de l’aluminium qui est vendu d’avance à ces gouvernements et au Canada à un prix qui est exorbitant comme à l’ordinaire. (Le fait que l’ALCOA ait très récemment réduit le prix de l’aluminium ne signifie pas, loin de là, que le prix ne soit pas encore exorbitant.) À même les profits qu’elle retire de ces ventes, l’Aluminum Limited rembourse avec le temps l’argent qui lui a été avancé par les gouvernements des États-Unis et de Grande-Bretagne. De cette façon, ces usines et ces centrales électriques – qui ont une valeur immense en elles-mêmes et une valeur encore plus grande comme moyen d’accroître à l’avenir la production de l’aluminium et de l’électricité – deviennent la seule propriété de l’Aluminum Limited bien qu’elles aient été construites avec l’argent du public. Cela ne suffit cependant pas à assouvir l’appétit insatiable de l’Aluminum Limited. Et c’est ici que le gouvernement canadien intervient en faisant son cadeau à l’Aluminum Limited. Il admet les prétentions de la compagnie qui soutient qu’après la guerre ces NOUVELLES usines et centrales ne vaudront qu’une partie relativement faible de leur coût de construction, que les frais de construction ont été élevés en raison de la guerre, qu’en fait l’Aluminum Limited aura sur les bras une série d’« éléphants blancs » en raison de la diminution de la demande de l’aluminium et de l’électricité et qu’en conséquence il convient de déduire la plus grande partie du coût de construction de ces usines du profit brut de l’Aluminum Limited à titre de dépense non soumise à l’impôt.

Le gouvernement canadien a annoncé qu’il permettrait à l’Aluminum Limited de déduire de ses profits d’opération 154 millions de dollars pour dépréciation et amortissement au cours de ces prochaines années. Une partie de cette somme qui confond l’imagination a été déduite des profits de 1942 et c’est ce qui explique la déduction extraordinaire de quarante-sept millions de dollars. On peut prévoir des déductions encore plus considérables.

En vertu de cet arrangement, l’Aluminum Limited retirera de fait un profit de 154 millions de dollars de plus qu’elle n’en rapportera officiellement au gouvernement canadien. Ce sera de plus un profit sur lequel elle n’aura pas à acquitter d’impôts. Et que l’on n’oublie pas que les moyens de réaliser ce profit et les autres profits à venir, que l’on retirera de la possession et de l’exploitation de ces usines et de ces centrales, ont été en grande partie fournis à l’Aluminum Limited sous la forme des prêts sans intérêt dont il a déjà été question.

Il est facile de réfuter les arguments employés pour justifier cette dispense spéciale pour la dépréciation. Pour autant qu’il s’agisse du coût élevé de construction, les chiffres démontrent que les travaux hydroélectriques de Shipshaw n’ont coûté que la moitié de ce que l’on a dépensé pour les travaux de Boulder Dam aux États-Unis. Shipshaw n’en produira pas moins plus d’énergie électrique que Boulder Dam et par conséquent son exploitation sera plus profitable par rapport au coût de construction. Les économistes, ici, croient qu’après la guerre l’aluminium sera encore plus en demande qu’aujourd’hui. Les propriétaires des usines d’aluminium déjà construites se trouveront ainsi à réaliser des profits et pourront à cause de leur possession de tout cet outillage empêcher qui que ce soit de tenter l’entreprise téméraire de leur faire concurrence. Les économistes américains, et probablement aussi ceux du Canada, croient que nous n’en sommes encore qu’au début de l’âge de l’électricité et que la demande d’énergie électrique sera infiniment plus grande après la guerre qu’elle ne l’est aujourd’hui. On peut affirmer sans crainte d’exagération qu’au cours des années qui suivront la guerre la possession de la centrale électrique de Shipshaw, centre de la plus grande région de production de l’énergie hydroélectrique au monde, constituera un actif dont la valeur représentera bien des fois ce qu’il en aura coûté pour la construire.

Nationaliser la centrale de Shipshaw

La centrale de Shipshaw devrait devenir la propriété du peuple canadien. Le peuple américain se trouve aussi intéressé au sort de l’entreprise de Shipshaw puisqu’il a fourni une si grande part du coût de construction.

Le fait pour l’Aluminum Limited ou plutôt pour l’ALCOA de s’être assuré autant de richesse et de puissance pour le présent et pour l’avenir par les procédés louches que j’ai décrits ici, d’avoir profité de la guerre pour renforcer encore son monopole de l’aluminium afin de continuer à exiger un tribut des peuples éprouvés de l’Amérique du Nord et de la Grande-Bretagne et d’imposer en même temps à ses ouvriers les conditions inhumaines qui existent dans toutes les usines d’aluminium et qui sont particulièrement révoltantes, cela constitue un exploit dont Hitler lui-même aurait lieu de s’enorgueillir. Il y a sûrement moyen de maîtriser ces hommes et le temps n’a jamais été aussi propice.

C’est précisément au moment de son plus grand triomphe, en effet, que cette hydre qu’on appelle l’ALCOA a le plus de raison de trembler. Le destin permet que ceux qui sont trop puissants finissent par aller trop loin ou qu’ils possèdent un talon d’Achille qui permet de les détruire. C’est encore ainsi en un moment critique de l’histoire sociale, économique, politique et même morale nord-américaine que tous les yeux de l’Amérique du Nord se tournent vers le peuple canadien-français. C’est lui en effet, et lui seul, qui peut percer ce talon d’Achille et porter le coup de mort à l’ALCOA.

Les Canadiens français ont réagi sous le coup de cette injustice économique en remplissant leurs journaux d’articles indignés. C’est sans doute, jusqu’à un certain point, ce qu’ils devaient faire. Il en irait bien autrement si l’on continuait à écrire de ces articles sans rien faire pour corriger ou supprimer le mal. Quand ce jeu s’éternise, cela devient simplement un moyen de se produire de la part de l’auteur qui trahit ainsi son incapacité et son impuissance. Le moment est venu d’agir. Les Canadiens français sont parfaitement au courant des conditions de travail révoltantes qui existent dans le Québec, de l’appauvrissement des masses canadiennes-françaises, de la sous-alimentation, de l’affaiblissement, de la maladie et de la mort qui en résultent non seulement pour les jeunes enfants mais aussi pour les adolescents et pour les hommes et les femmes qui devraient être en pleine maturité, tout cela à cause de la cupidité et seulement à cause de la cupidité d’autres hommes. La majorité des Canadiens français connaissent ces épreuves par expérience, ils peuvent les évoquer d’une façon beaucoup plus vivante qu’aucun écrivain ne pourrait les décrire.

C’est pourquoi, parce qu’on me l’a demandé et parce que le progrès économique et social du peuple canadien-français est inextricablement lié à celui du peuple américain, je n’hésiterai pas à suggérer une ligne de conduite.

Lorsqu’il s’agit de mesures à prendre contre l’ALCOA, il faut d’abord se rendre bien compte de toute la portée de la conduite qu’elle tient au milieu des Canadiens français. Les opérations de l’ALCOA au Canada français fournissent aux autres corporations américaines et anglaises du même acabit le beau spectacle d’un magnifique terrain de chasse : elles entraînent par ailleurs des réactions inévitables parmi les groupes qu’elle exploite ici. Au fur et à mesure que vos gens abandonneront leurs terres pour se diriger vers les villes industrielles, que votre population s’accroîtra, vous fournirez un nombre croissant d’hommes et de femmes pour grossir le marché canadien-français du travail, voués à l’EXPLOITATION PAR LES GRANDS INDUSTRIELS AMÉRICAINS ET ANGLAIS. Vous pourrez alors vous attendre à ce qu’un plus grand nombre de ces corporations envahissent le Québec, mettent des mains qui ne sont pas propres sur vos ressources naturelles, corrompent vos chefs politiques et autres et sèment de plus en plus parmi les masses canadiennes-françaises la pauvreté, la démoralisation et la ruine. C’est ainsi que l’ALCOA elle-même n’est qu’un indice de ce qui semble en réserve pour les Canadiens français. Lorsque la même transformation s’opérait en Angleterre au temps de la révolution industrielle, Oliver Goldsmith a écrit ces vers immortels :

Ill fares the land, to hastening ills a prey,
Where wealth accumulates, and men decay:
Princes and lords may flourish, or may fade;
A breath can make them, as a breath has made.
But a bold peasantry, their country’s pride,
When once destroyed, can never be supplied.
— (The Deserted Village)

Le mouvement syndical aux Canada et aux États-Unis

Ce n’est encore là qu’un côté de la médaille. Il y a ici de puissants groupes qui combattent l’ALCOA avec plus ou moins de mérite. Pour le moment, je ne m’arrêterai qu’à l’A.F.L. et au C.I.O. Ces puissantes fédérations syndicalistes ne se croiseront pas les bras pendant que l’ALCOA produit de l’aluminium dans le Québec en utilisant de la main-d’œuvre canadienne-français bon marché et selon des conditions de travail que les ouvriers américains ne veulent pas accepter. Elles considèrent, et c’est assez juste, que l’échelle de salaires bas que l’ALCOA impose aux Canadiens français comme une menace pour l’échelle de salaire beaucoup plus élevée en vigueur dans l’industrie de l’aluminium aux États-Unis, comme une menace pour les gains si durement obtenus ici et même comme du travail enlevé à la main-d’œuvre américaine.

L’histoire des relations des Canadiens français avec le mouvement syndical américain, telle qu’elle est connue ici, a contribué à accroître les préjugés contre tout le groupe canadien-français. Le fait de savoir que des Canadiens français avaient été importés aux États-Unis pour remplacer des ouvriers américains à des salaires et à des conditions de travail que les ouvriers américains ne voulaient pas accepter, pour briser des grèves, comme dans le cas de l’usine de l’ALCOA à Massena, New York, a laissé une empreinte profonde dans l’esprit des chefs syndicalistes américains et de la population voisine du Canada français. Les employeurs américains, d’autre part, ont justifié leur conduite en niant candidement ces importations et par une propagande déroutante également injurieuse aux Canadiens français, en faisant observer que ces paysans n’étaient pas habitués à autre chose qu’à ces heures longues, ces salaires bas, cette pauvreté, qu’ils n’apprécieraient pas un meilleur traitement qui pourrait d’ailleurs les porter à retourner au Canada en y rapportant une part trop considérable de la richesse américaine. L’importation des ouvriers canadiens-français est maintenant passée de mode : les corporations américaines ont adopté la méthode qui consiste à fonder des établissements au Canada français. C’est ainsi que la nécessité de se défendre constitue l’une des principales raisons qui ont amené l’A.F.L. et le C.I.O. à suivre l’ALCOA et les autres corporations américaines au Canada français. Les efforts de l’A.F.L. et du C.I.O. pour organiser les travailleurs canadiens-français de l’aluminium ne sont qu’un indice d’efforts beaucoup plus grands à venir dans toute l’industrie québécoise. Ces syndicats considèrent, et c’est encore une fois assez juste, les conditions dégradantes de travail et de salaire imposées aux Canadiens français par la Dominion Textiles et la Montreal Cottons comme une menace pour les conditions de travail dans l’industrie des textiles ici.

Vos meilleurs spécialistes des questions économiques admettent très justement que les grands industriels anglo-canadiens et américains monopolisent le contrôle des matières premières et les moyens de fabrication et de distribution dans le Québec. Il y a lieu de croire que l’A.F.L. et le C.I.O. se montreront aussi efficaces dans leurs efforts parmi les Canadiens français que les industriels dans leur sphère. Que cela soit suivi de l’âge d’or que l’A.F.L. et le C.I.O. promettent aux ouvriers canadiens-français, c’est assez douteux.

Ce qui paraît plus probable, c’est que les syndicats canadiens-français, surpris dans les lignes de la bataille vraiment gigantesque qui s’amorce entre les industriels et le travail organisé en Amérique du Nord, disparaîtront sans laisser de traces. La seule intervention qui puisse empêcher cela et enrayer le mouvement général qui étrangle graduellement la culture catholique canadienne-française doit venir des Canadiens français agissant dans le sens de cette culture et établissant des institutions bien dirigées qui exprimeront les aspirations et la volonté de tout le peuple.

Je suis d’avis que les Américains bien informés – et les Anglo-Canadiens bien informés – sont tout aussi désireux de voir la culture canadienne-française s’épanouir en Amérique du Nord que les Canadiens français eux-mêmes. Vous ne pouvez cependant pas vous attendre à ce que les Américains livrent vos batailles : ils ont assez de leurs propres difficultés.

Les Américains estiment que vous êtes responsables du fait que l’ALCOA a pu venir s’établir au milieu de vous, ruiner la santé de vos adultes, miner celle de vos enfants, s’approprier vos ressources naturelles pour son enrichissement exclusif, que cette corporation ait pu imposer avec impunité les conditions de travail qui ont amené la grève d’Arvida et la mort de soixante hommes sur les chantiers de la centrale de Shipshaw. Les Américains estiment que vous êtes responsables si un groupe amoral d’hommes tels que ceux qui contrôlent la Dominion Textiles et la Montreal Cottons peuvent tenir de nombreux groupes de vos gens dans la pauvreté, dans la misère et dans un état de mauvaise santé. Les Américains croient qu’il faut tenir tout le peuple canadien-français responsable de ce que ces maux sociaux et économiques puissent subsister du consentement apparent de vos chefs politiques régulièrement élus, sinon à la suite de leur participation personnelle aux gains mal acquis réalisés par ces corporations, même s’ils sont portés à insister plus qu’il ne faut sur la responsabilité du clergé et de l’Église. Les Américains estiment que vous vivez dans un pays organisé sous l’empire des principes démocratiques : vous avez le pouvoir de faire des lois qui le régissent, surtout les lois du Québec.

Tout récemment encore, le directeur d’un grand périodique ici me disait [je paraphrase] : « Je ne veux plus rien entendre ou publier au sujet des Canadiens français. Toute la situation n’est que gâchis. Je ne veux rien avoir à faire avec des gens qui tolèrent les maux sociaux et économiques qui sévissent dans le Québec ». À ce moment, comme c’est d’usage parmi les Américains et les Anglo-Canadiens, le directeur s’est lancé dans une attaque contre le clergé canadien-français qu’il tenait responsable de cet état de choses. Cette revue n’est pas une publication étroitement sectaire, car elle compte parmi ses collaborateurs plusieurs catholiques qui y expriment librement leurs vues : le directeur ne faisait qu’exprimer une attitude qui est commune ici dans les cercles catholiques comme dans les cercles protestants.

Une telle opinion agace naturellement quiconque est bien au courant de la situation véritable dans le Québec. L’agacement, quelque justifié qu’il soit, ne constitue cependant pas un remède. Il faut en premier lieu comprendre les causes qui ont provoqué cette attitude. J’ai fait observer à ces adversaires que l’Église a joué un rôle constant qui a d’abord été illuminé par les foyers ardents de ses premiers prêtres dans leur lutte contre les forces du mal de cette époque. Avec le temps, les flammes de ces hommes de Dieu se sont éteintes, mais il est toujours surgi de leurs cendres de nouvelles générations de disciples pour poursuivre la lutte. Les forces du mal peuvent changer en effet d’apparence extérieure — à une époque ce sera le feu et le coutelas et pendant l’époque suivante elles exerceront leur sauvagerie innée plus subtilement et plus cruellement en usant de liens économiques pour enchaîner les multitudes. L’histoire démontre que le seul ami qui n’a jamais fait défaut aux masses canadiennes-françaises est son clergé.

J’ai ajouté qu’aucun Américain ne songerait à tenir le clergé, protestant ou catholique, responsable des conditions d’existence dans quelques-unes de nos villes minières ou industrielles où l’on produit l’acier, le coke, l’aluminium ou le charbon, que si le niveau de vie des masses canadiennes-françaises est moins élevé comme on le prétend ici que dans nos pires taudis, c’est dû au fait que les grands industriels et les personnes qui dominent le système industriel dans le Québec trouvent que les Canadiens français ne sont guère en mesure de se défendre comme c’est le cas pour les Nègres ici. De tels raisonnements ne produisent cependant guère d’effet, sauf pour quelques moments. L’effet accumulé sur l’esprit américain de trois cents ans de littérature hostile aux Canadiens français ne saurait être contrebalancé par des arguments. Il n’y a pas moyen de faire assez de propagande favorable aux Canadiens français pour modifier les attitudes des Américains. Le seul facteur qui puisse changer l’attitude des Américains, ce sont des ACTES DE LA PART DES CANADIENS FRANÇAIS, des actes qui corrigent la situation qui existe dans les usines québécoises de l’ALCOA, dans les villes et villages dominés par des corporations telles que la Dominion Textiles et la Montreal Cottons par exemple. Vous connaissez beaucoup plus de ces cas que moi.

Si les Américains ne livreront pas vos batailles, vous pourrez cependant les compter parmi vos alliés les plus enthousiastes si vous engagez la lutte contre l’ALCOA. Voici une question que le peuple américain comprend parfaitement et qu’il n’a pu régler lui-même. Et voici maintenant ce que les Canadiens français peuvent obtenir par cette lutte. Vous avez la puissance et l’occasion de vous libérer de cette engeance qui s’est abattue sur vous et qui vous a dépouillé de votre héritage comme elle a dépouillé nombre d’Américains de leur héritage. Cette intervention vous vaudra les louanges et le respect d’un nombre considérable d’Américains bien informés, éclairés et influents ainsi que leur appui vigoureux. Il ne semble pas faire de doute que nombre d’Anglo-Canadiens réagiront de la même façon.

Pour gagner de l’espace, je dois nécessairement m’exprimer avec quelque brusquerie en espérant que l’on comprendra que ce qui va suivre vise tout simplement à stimuler la question des moyens à prendre pour agir.

L’ALCOA est maintenant solidement installée au Canada ; elle y a le contrôle absolu de l’industrie de l’aluminium. Elle est récemment devenue le facteur dominant pour ce qui est du contrôle de l’énergie électrique dans le Québec et la possession de Shipshaw ainsi que diverses participations dans d’autres entreprises font que toute l’industrie des utilités publiques au Canada est subordonnée sinon soumise à l’autorité de l’ALCOA. Son influence dans le monde canadien de la banque est maintenant égale à celle que détenaient autrefois seuls les potentats qui contrôlaient le Pacifique Canadien et en faisaient le pivot de toute la vie économique canadienne. Sa puissance à la législature de Québec et au Parlement canadien s’est trahie en partie par les avantages énormes et extraordinaires qu’elle a reçus de ces corps. De plus, ce n’est un secret pour personne que l’ALCOA a pu opérer dans le Québec sans frein ni entrave.

Toute intervention dans le but de réglementer l’administration de l’ALCOA ou de briser le monopole doit se produire dans le Québec où l’ALCOA détient et exploite son avoir matériel. Pour des raisons qu’il est inutile de mentionner en ce moment, le gouvernement fédéral ne le fera pas pour vous. Vous êtes heureusement dans la situation de pouvoir le faire vous-mêmes. De toute évidence, le premier pas à faire est de choisir des hommes publics soucieux de vos intérêts et incorruptibles, qui soient au courant de la situation et disposés à prendre des mesures contre l’ALCOA, qui s’engagent à faire prévaloir la volonté du peuple contre l’ALCOA. Vous possédez une majorité électorale écrasante dans le Québec : il vous appartient d’élire des hommes responsables. Vous pourrez alors — si les lois actuelles sont insuffisantes – imaginer une loi de portée générale qui peut s’appliquer dans le cas de l’ALCOA. Si vous dominez – vous le pouvez si vous le voulez — les pouvoirs législatif, administratif et judiciaire du gouvernement de Québec, vous pourrez alors faire observer cette loi, forcer l’ALCOA à dégorger ses gains mal acquis, améliorer les conditions de travail et de salaire, voir à ce que l’on ne fasse pas sortir de la province des profits exorbitants et travailler à restituer éventuellement au peuple vos ressources naturelles qui sont maintenant aux mains de l’ALCOA.

Désirez-vous voir une réduction radicale des accidents et de la mauvaise santé parmi les ouvriers d’Arvida ainsi que les bienfaits qui en résulteraient pour leurs familles? Obligez simplement cette Compagnie par une loi à affecter un seul des quinze millions de dollars qu’elle a admis comme profit net dans le Québec l’an dernier — un profit net admis après que l’on eût déduit toutes les dépenses, les impôts et la dépréciation, tous les salaires payés aux officiers supérieurs et aux directeurs — et à mettre à contribution les experts qui ne font guère autre chose pour la Compagnie que d’imaginer des moyens d’abaisser le montant des impôts qu’elle aura à payer au gouvernement. Avec ce million de dollars, administré par un comité qui vous devrait des comptes en même temps qu’à la compagnie, vous pouvez retenir les services de tout ce qu’il y a de plus compétent parmi les médecins sur le continent pour étudier le problème de la santé dans les usines d’aluminium ainsi que des ingénieurs également compétents pour créer les appareils nécessaires pour protéger la santé des ouvriers conformément aux recommandations des médecins.

Il ne faut toutefois pas perdre de vue que toute tentative pour réglementer l’administration de l’ALCOA – même si elle doit indiscutablement amener une très grande amélioration de l’état de choses dans le Québec – ne constitue qu’un procédé imparfait à la lumière de l’expérience. Premièrement, parce qu’il n’existe pas la moindre indication ici ou au Canada, que l’ALCOA ait l’intention de changer quoi que ce soit à ses méthodes, et secondement, parce que l’ALCOA a réussi à démontrer bien des fois qu’elle est en mesure de défier les règlements de gouvernements aussi puissants que ceux de la Grande-Bretagne et des États-Unis.

Obtenir justice pour les travailleurs blessés ou décédés

L’ALCOA pose un problème moral aux peuples de l’Amérique du Nord, et non pas seulement un problème juridique ou politique. UN COMPROMIS AVEC L’ALCOA OU LA RÉGLEMENTATION DE L’ALCOA N’ATTEIGNENT PAS LES RACINES MÊMES DU MAL. C’est là la raison véritable des échecs des tentatives de réglementation de l’ALCOA aux États-Unis. C’est cette conviction fondée sur l’expérience qui a amené Thurman Arnold à annoncer que l’on poursuivra désormais devant les tribunaux criminels les violateurs de notre loi Sherman contre les monopoles – pas de compromis, pas de réglementation, mais des jugements, vraisemblablement obtenus en invoquant la moralité publique. C’est là également la véritable raison qui explique pourquoi les négociations et les grèves du C.I.O. ou de l’A.F.L. se sont avérées inefficaces dans le cas de l’ALCOA. Il ne saurait y avoir de compromis ou de modus vivendi avec l’ALCOA parce qu’il ne saurait y avoir de compromis avec la moralité ou avec l’injustice, avec le mal. C’est pourquoi la lutte canadienne-française contre l’ALCOA doit s’engager en premier lieu sur le terrain de la moralité et se livrer devant les tribunaux criminels, les organismes régulièrement constitués pour faire respecter la moralité dans notre société.

Par exemple, est-ce qu’il se trouve quelqu’un au Canada, j’entends quelqu’un qui jouisse de quelque mesure d’autorité – officiers de l’Aluminum Limited, chefs politiques anglo- ou franco-canadiens en fonction, sociologues, intellectuels de toutes catégories – qui sache ce qui est advenu des familles des soixante ouvriers tués pendant les travaux d’aménagement de la centrale de Shipshaw. Est-ce que quelqu’un peut répondre à la question de savoir ce que sont devenus les enfants de ces hommes, maintenant privés de leur père, et abandonnés à eux-mêmes dans un centre dominé par l’ALCOA? Le peuple canadien-français devrait connaître les réponses à ces questions. On devrait lui fournir les réponses à ces questions devant un tribunal, en invoquant pour les obtenir des arguments moraux plutôt que politiques ou juridiques. Existe-t-il une seule raison qui empêche de faire comparaître les directeurs de l’entreprise de Shipshaw sur une accusation d’homicide involontaire, examiner leur responsabilité envers les soixante hommes tués sur les travaux de Shipshaw et les forcer, si cette responsabilité est établie, à prendre soin de l’avenir de leurs familles?

Est-ce qu’il se trouve encore quelqu’un qui connaisse l’état de santé actuel des Canadiens français qui ont travaillé dans le « knock-out department » de l’Aluminum Limited où un homme ne dure ordinairement que trois ans avant d’être mis au rancart en raison de son mauvais état de santé? Est-ce que quelqu’un connaît de façon précise quels sont les effets de ce régime sur ces hommes et sur leurs familles? Existe-t-il une seule raison qui empêche de tenir responsables les directeurs qui ont conduit cette entreprise du fait d’avoir ruiné la santé d’un homme, de les tenir responsables des effets que ce malheur a entraînés pour lui et pour sa famille? Existe-t-il une seule raison qui empêche d’établir des dossiers du cas de ces hommes, et de leurs familles, et de faire comparaître les officiers de l’Aluminum Limited devant le tribunal afin de les forcer à reconnaître leurs responsabilités envers ces gens et envers la société en général? L’ALCOA ne répondra sûrement pas à ces questions et ne reconnaîtra aucune responsabilité à moins d’être forcée à le faire. La santé de ses propres officiers et le bien-être de leurs familles ne sont pas en jeu ; ses profits seraient en jeu si elle en agissait ainsi. Vous pouvez donc vous attendre à ce que l’ALCOA vous combatte jusqu’au bout. Ce sont là autant de problèmes moraux : les lois existantes ne vont pas assez loin pour les régler de façon satisfaisante. Si une société ne trouve pas en elle assez d’énergie morale pour combattre efficacement ces maux, nous pouvons prévoir qu’ils subsisteront et qu’ils s’intensifieront.

Nous vivons tous une période de révolution mondiale. Le système politique et économique du monde entier est actuellement soumis à un nouvel examen, impitoyable et sanglant. La concentration de la richesse et de la puissance aux mains de quelques individus au très grand détriment du reste de la société est le grand mal de notre époque. Notre société même sur ce continent est fondée sur le principe qu’il faut supprimer les maux, les injustices et la démoralisation sociale qui résultent de la dictature politique ou économique et qu’il faut mettre à la raison les hommes qui exercent une dictature politique ou économique. Les Canadiens français ne sauraient espérer échapper pendant bien des générations à venir aux conséquences de leurs actes, ou de leur inaction, au cours de cette période critique et constructive dans l’histoire du monde.

Mettre fin aux déprédations de l’ALCOA au Québec

Les Canadiens français doivent trouver le moyen, non seulement d’arrêter la marche de l’ALCOA qui s’efforce d’accroître sa richesse et sa puissance dans le Québec, mais aussi de disperser la richesse et la puissance qu’elle possède actuellement. Les tentatives de réglementation de l’ALCOA dans le Québec ne sauraient constituer qu’un déblayage préliminaire du terrain, le premier pas vers la dispersion de sa richesse et de sa puissance actuelles, une préparation à la création positive, à la restauration sociale conformément aux principes chrétiens qui ont été en quelque façon étouffés sous le régime actuel.

L’histoire, l’expérience et les événements en cours nous enseignent que le seul moyen de mettre fin aux déprédations de l’ALCOA contre votre peuple et vos ressources naturelles est de faire disparaître complètement cette corporation de la scène québécoise. Vous avez certainement toutes les preuves qu’il faut pour justifier une telle ligne de conduite. Il existe amplement de témoignages et documents des plus grandes autorités du continent sur les faits et gestes de l’ALCOA dans le Québec (et en Amérique du Nord), des documents qui sont facilement accessibles à vous tous. L’élaboration de lois pour interdire à cette corporation et à ses directeurs d’opérer dans le Québec pose cependant un problème d’une ampleur considérable. Il vous reste à donner instruction à vos avocats de préparer ces lois. D’innombrables Américains – illustres ou obscurs – ne demanderaient pas mieux que de vous appuyer dans une telle campagne.

Il serait intéressant de chercher à imaginer ce qui se passerait si les Canadiens français décidaient d’agir en ce sens.

Les biens de l’Aluminum Limited et de ses filiales seraient vraisemblablement administrés en fiducie pour le compte du peuple de Québec en attendant le règlement final de la question du paiement de ces biens. Il faudrait en effet certainement payer à l’ALCOA le prix de tous biens dans le Québec – moins cette partie de la déduction extraordinaire de 154 millions de dollars de dépréciation qui n’a pas encore été soustraite de ses dépenses d’opération (privilège de déduction que l’Aluminum Limited a sollicité et obtenu du gouvernement canadien), moins toutes les autres déductions établies sous un prétexte ou sous un autre, moins toutes les sommes que l’Aluminum Limited et ses filiales ont pu verser depuis leur établissement dans le Québec en annonce, en publicité et en propagande visant à asseoir le monopole de l’aluminium en Amérique du Nord et que l’on aura pu retracer, moins tous les impôts que ces corporations auraient dû payer sur les sommes excessives inscrites dans le passé au compte de la dépréciation, moins toutes les dépenses injustifiées et qui ne servaient pas la production de l’aluminium ou de l’électricité faites dans le passé, moins cette partie des profits nets que l’Aluminum Limited et ses filiales ont réalisés dans le passé au-delà de ce que peuvent permettre le bon sens, la mesure et la moralité. Qu’une commission d’Américains et de Canadiens soit chargée de fixer dans le détail les sommes qu’il faudrait ainsi déduire ainsi que le montant à verser en règlement définitif aux propriétaires actuels en se fondant sur la preuve la plus forte que les Canadiens français et l’ALCOA auront pu soumettre ; que les frais que les peuples américain et canadien-français auront pu encourir de ce fait soient à la charge de l’ALCOA : voilà des prémisses raisonnables que bien peu de gens voudront contester.

Il ne serait pas nécessaire d’interrompre la production de l’aluminium dans le Québec au cours de ces procédures ou par la suite. Ce sont les ouvriers du Québec qui produisent l’aluminium et non pas les directeurs de l’Aluminum Limited. Leurs talents à eux s’exercent dans le domaine de la finance, dans l’art de jongler avec l’argent. Tous les renseignements que l’on possède semblent bien indiquer que ce sont les directeurs de l’ALCOA qui ont failli à leur tâche principale : premièrement, en ne préparant pas l’outillage nécessaire pour produire l’aluminium dont les nations alliées avaient besoin en grande quantité ; secondement, l’accusation que l’ALCOA a délibérément retardé la production massive dans le but de protéger ses affaires après la guerre semble bien fondée et n’a pas encore été niée par l’ALCOA.

D’autre part, les travailleurs de l’aluminium du Québec ont manifesté de la bonne volonté ainsi que l’aptitude à accomplir leur tâche en dépit de la diffamation dont ils ont été l’objet en plusieurs milieux au Canada. Si vous manquez d’hommes d’affaires et d’ingénieurs entraînés pour diriger cette industrie, les États-Unis seuls en ont littéralement des centaines qui seraient plus qu’heureux d’entreprendre l’administration des entreprises en question, et cela sans recourir aux méthodes néfastes et trop connues que l’ALCOA a pratiquées depuis plusieurs générations. Il n’y a pas de raison sérieuse pour que les usines d’aluminium ne puissent pas continuer à fonctionner dans le Québec sans le consentement de l’ALCOA. On peut facilement ignorer aujourd’hui les menaces qui ont si bien profité à l’ALCOA lors de la première grande guerre. L’ALCOA retire bien des dollars du Québec pour chaque dollar qu’elle y dépense. Elle en obtient une trop grande partie aux dépens de la santé, au prix du sang, de ses employés. Soutenir qu’un grand nombre de Canadiens français dépendent complètement de l’ALCOA et de ses filiales qui leur assure le gagne-pain, qu’aucun changement radical n’est possible, c’est confesser la défaite et par conséquent reconnaître et accepter une situation à peine meilleure que l’esclavage.

Les bons effets d’une intervention en ce sens ne se limiteraient pas au Québec. Chose assez extraordinaire, c’est cette intervention qui briserait le « monopole parfait » de l’aluminium en Amérique du Nord.

Priver l’ALCOA de son privilège d’opérer dans le Québec serait la confiner strictement aux États-Unis où elle retomberait sous la surveillance efficace des tribunaux américains et serait détruite conformément à la loi américaine. Les Américains auraient depuis longtemps détruit ce « monopole parfait » n’eût été ce truc juridique grâce auquel l’Aluminum Limited fut constituée en corporation distincte qui n’était plus soumise qu’aux lois anglaises et canadiennes.

L’ALCOA ne saurait se transporter dans d’autres parties du Canada pour y poursuivre ses activités parce qu’elle n’y disposerait pas, comme dans le Québec, de l’énergie électrique abondante et bon marché dont elle a besoin. Elle ne se transporterait pas dans d’autres parties du Canada parce qu’elle n’y trouverait pas une main-d’œuvre abondante et bon marché. Les Anglo-Canadiens ne consentiraient pas à travailler pour cette corporation aux salaires et aux conditions de travail que l’on impose actuellement aux Canadiens français dans le Québec. Les maigres salaires que l’on paie généralement aux ouvriers du Québec sont la conséquence de la politique suivie par les grands industriels qui bénéficient de l’appui actif ou de l’indifférence des chefs anglo-canadiens qui occupent des postes officiels tandis que la plupart des chefs canadiens-français qui sont au pouvoir semblent avoir accepté cet état de choses. Les salaires plus élevés que l’on paie aux travailleurs de l’industrie textile en Ontario, par exemple, sont dus au fait que les employeurs anglo-canadiens éprouvent de la répugnance à infliger à leurs propres gens les conditions de travail et les salaires imposés aux Canadiens français par la Dominion Textiles et la Montreal Cottons, ET, que les chefs politiques anglo-canadiens ont été plus actifs que les chefs canadiens-français lorsqu’il s’est agi des intérêts de leurs propres gens. Si l’on permet à l’Aluminum Limited d’opérer dans le Québec après la guerre, vous verrez qu’elle appuiera de tout le poids de son influence toute campagne pour ouvrir les portes du Canada à l’immigration massive des millions d’ouvriers appauvris et facilement malléables de l’Europe. Il faut à I’ALCOA de la main-d’œuvre bon marché, abondante et facile à dominer pour accumuler ses profits fabuleux. C’est l’un des principaux moyens par lesquels l’empire Mellon a pu atteindre les proportions qu’il a aujourd’hui.

Priver l’ALCOA de son privilège d’opérer dans le Québec entrainerait presque immédiatement une réduction radicale du prix de l’aluminium à travers toute l’Amérique du Nord. Les économies qui en résulteraient pour les gouvernements et les contribuables canadiens, américains et anglais pourraient facilement représenter plusieurs centaines de millions de dollars. En ouvrant les livres de l’Aluminum Limited et en exploitant les usines d’aluminium du Québec sans recourir à tous les procédés habiles, les dépenses injustifiées et la dépréciation par Iesquels l’ALCOA a cherché à justifier le prix élevé qu’elle exigeait pour ce métal révélerait le véritable coût de production de l’aluminium et mettrait ainsi en lumière tous les profits que cette corporation a réalisés dans le passé et qu’elle continue à réaliser aujourd’hui. Cette révélation soulèverait immédiatement l’opinion publique et l’intervention du Congrès aux États-Unis obligerait l’ALCOA à réduire sensiblement le prix qu’elle exige pour l’aluminium en ce pays en attendant sa dissolution en vertu de la loi.

Une fois que I’ALCOA eût détruit toute concurrence dans la production de l’aluminium en ce pays, il lui fallait pour pouvoir imposer un prix exorbitant pour ce métal sur le continent être en mesure d’opérer dans le Québec et tirer parti de son entente avec le cartel européen. Lorsque le gouvernement américain a mis la hache dans les liens qui l’unissaient au cartel, il était trop tard : le mal était fait et les bénéfices que I’ALCOA a tirés de cette association subsistent. C’est ainsi qu’en mettant la hache au privilège de I’ALCOA d’opérer dans le Québec les Canadiens français compléteraient l’intervention des Américains conformément à leur intention en détruisant les EFFETS et les MOYENS qui permettent à I’ALCOA de continuer à profiter de ses relations maintenant rompue avec le cartel.

Priver I’ALCOA de son privilège d’opérer dans le Québec pourrait entrainer une hausse immédiate des salaires payés aux travailleurs de l’aluminium du Québec jusqu’au niveau plus élevé qui prévaut aux États-Unis. Cela ne bouleverserait en rien le coût de la vie au Canada. Les sommes requises pour égaliser ces salaires ne représentent qu’une faible partie des profits déraisonnablement élevés que touche actuellement l’Aluminum Limited, profits qui en eux-mêmes ne constituent pas un facteur négligeable dans le coût actuel de la vie au Canada. Les Américains acclameraient ce geste : premièrement, parce qu’il n’existe aucun désir chez l’immense majorité des Américains de voir des industriels de leur propre nationalité exploiter un peuple au-delà de leurs frontières ; secondement, parce qu’une telle égalisation de salaires contribuerait à supprimer une menace contre leur propre niveau de salaires.

Voir l’Aluminum Limited et ses directeurs retraverser penauds la frontière, chassés du Québec par les Canadiens français, fournirait aux Américains une satisfaction d’ordre sentimental qui pourrait fort bien conduire à une collaboration plus étroite qu’il n’en a jamais existé entre les deux peuples dans leur histoire. Trop d’Américains ont été et sont encore exploités par I’ALCOA. Trop d’Américains, sociologues, économistes. hommes publics, législateurs, ont été déjoués dans leurs tentatives pour retenir les associés Mellon-ALCOA dans les limites de la décence ici.

Un exemple qui illustre bien la duperie dont le peuple américain a été victime de la part du groupe Mellon-ALCOA est l’expérience du représentant Patman. Il avait soumis des accusations méticuleusement étayées qui comportaient la condamnation la plus sévère de l’empire Mellon et réclamaient la mise en accusation d’Andrew W. Mellon comme secrétaire du Trésor. Mellon, qui avait agi comme secrétaire sous trois présidents, réagit selon la méthode ordinaire de l’ALCOA. Il décida de ne pas répondre aux accusations et démissionna pour obtenir une promotion apparente en se faisant nommer ambassadeur en Grande-Bretagne, poste honoraire par comparaison avec l’influence très grande qu’il exerçait au Trésor. Une fois de plus, le mal était fait ; il était impossible de mettre en accusation un secrétaire du Trésor qui n’était plus en fonction. Acculer I’ALCOA à rendre ses comptes à la justice américaine constituerait un service que les Américains ne seraient pas portés à oublier de sitôt.

L’ALCOA combattra toute action que vous pourrez prendre contre elle de toute sa puissance, elle combattra même toute discussion d’une telle intervention. Elle vous racontera de très jolies fables au sujet du tigre affamé prêt à se coucher dans un esprit de parfaite collaboration auprès du petit agneau et elle utilisera les ressources financières énormes dont elle dispose pour acheter de l’espace dans vos journaux et vos revues pour faire sa propagande. Elle fera ici et là de petits compromis avec quelques groupes de ses employés et pourra même distribuer des bourses pour permettre aux étudiants et aux intellectuels canadiens-français de fouiller quelque point obscur du folklore ou de la littérature canadienne-française ! Aucune des grandes fondations « philanthropiques » telles que celles de Rockefeller, de Carnegie, de Guggenheim, de Mellon, ne distribue d’argent pour enquêter sur les questions qui touchent, dans le passé ou dans le présent, à la conduite de ceux qui ont permis à ces fondations de voir le jour et de dépenser de vastes sommes d’argent censément pour le bénéfice de la société SEULEMENT.

Les aspirations culturelles des Canadiens français

Les grands industriels ont parfois une étrange façon d’encourager ce qu’ils appellent « les aspirations culturelles ». Quelques semaines après la publication d’un article que j’avais écrit pour le périodique américain Commonwealth et dans lequel j’avais dénoncé la conduite de la Dominion Textiles et de la Montreal Cottons à l’endroit des Canadiens français, je vis arriver chez moi à New York un homme qui me dit qu’il venait de Montréal, qu’il était conseiller de la Dominion Textiles pour les relations publiques et qu’il était venu pour me prouver que mes assertions étaient erronées. Il commença par me dire [je paraphrase] : « D’ordinaire, nous [la Dominion Textiles et autres], nous n’attachons aucune importance à ce qui se publie sur notre compte dans les périodiques et journaux canadiens-français, mais qu’il n’en allait pas de même lorsqu’un article comme le mien paraissait dans une revue américaine. » Il poursuivit en disant qu’à venir jusqu’à ces dernières années, la Dominion Textiles aurait envoyé trois avocats redoutables me poursuivre en libelle, mais que l’on préférait maintenant rencontrer les gens et discuter d’affaires. Après quoi, il m’exposa une thèse contraire à celle que j’avais soutenue dans le Commonwealth touchant la Dominion Textiles et la Montreal Cottons.

Je n’ai pas discuté avec cet homme. Je lui ai dit qu’il ne m’avait pas convaincu au sujet de la politique générale des directeurs intéressés, que je continuerais à écrire comme il me plairait, sauf cependant que j’écouterais volontiers et que j’examinerais tout ce que lui ou d’autres auraient à dire sur le sujet. L’atmosphère changea aussitôt et la plus grande politesse régna pendant le reste de l’entretien ainsi que pendant un déjeuner à ses frais le jour suivant, vraisemblablement dans le but de discuter le sujet plus avant. Il n’y eut cependant pas de discussion de ce genre au cours du déjeuner.

Quelques jours après son retour à Montréal, je reçus une lettre de ce conseiller de la Dominion Textiles pour les relations publiques où il prenait candidement pour acquis que nous en étions venus à une entente et que j’aurais peut-être quelques « modifications à suggérer » à la lettre de protestation qu’il avait adressée au Commonwealth pour publication. Il parlait ensuite d’une visite que je pourrais faire à Montréal et poursuivait en ces termes [je cite sa lettre au texte] :

En passant, parmi ce troupeau de créatures au cœur dur connus sous le nom d’hommes d’affaires, je suis sûr que l’on pourrait trouver quelqu’un qui nourrit assez d’aspirations culturelles pour se départir d’un peu d’or – disons une centaine de piastres ou environ – pour aider un écrivain à défrayer une partie des dépenses que cela pourrait entraîner.

Il ajoutait que si j’étais offensé de son offre, il me faisait des excuses.

Nombre de Canadiens français reconnaîtront ce mélange bien connu de menaces indirectes, d’intimidation, de vantardise, de flatterie, de condescendance et d’offres d’amitié fondé sur un transfert d’argent que n’importe quel écolier pourrait définir très exactement. Je ne suis pas offensé de cette offre de cent dollars ou environ pour m’aider à défrayer mes dépenses à Montréal ou au Canada français ; je trouve particulièrement intéressante cette partie de l’offre où l’on emploie les mots « ou environ » qui peuvent être assez élastiques. Et je fais par les présentes une proposition à ces hommes d’affaires « au cœur dur » et aux « aspirations culturelles » que représente ce conseiller pour les relations publiques.

Il y a longtemps que je désire faire l’étude d’une famille canadienne-française typique de Valleyfield ou de toute autre ville industrielle dominée par le groupe Montreal Cottons-Dominion Textiles. Les origines de cette famille en France, la situation qu’elle y occupait, sa venue sur ce continent et les idées qui l’ont inspirée et caractérisée pendant toute son histoire fourniraient la matière d’une épopée qui ne dépasserait pas les moyens d’un modeste talent littéraire. L’endurance déployée par cette famille sous l’exploitation que fait peser sur elle le monopole des textiles au Canada et la pauvreté, la malnutrition, la santé délabrée et la démoralisation qui en sont résultés pour certains de ses membres pourraient servir d’épitomé de la révolution industrielle. Ce grand conflit a ébranlé l’Angleterre elle-même il y a déjà longtemps et c’est alors que nombre de principes de gouvernement et d’organisation sociale de provenance normande et catholique, apportés en Angleterre de la même source qui les avait transplantés en Nouvelle-France, ont été détruits ou pervertis par des grands industriels dont nous retrouvons aujourd’hui les héritiers parmi les directeurs du groupe Montreal Cottons-Dominion Textiles.

Le sujet exige donc une étude parallèle d’une famille typique parmi celles des directeurs du groupe Montreal Cottons-Dominion Textiles, un exposé des idées qui ont inspiré cette famille du refoulement et des autres désordres psychologiques dont elle a eu à souffrir en dépit de sa prospérité matérielle.

Ce serait avant tout une étude psychologique qui porterait a) sur la ténacité déployée par les Canadiens français pour sauvegarder leurs aspirations culturelles, et b) sur la crainte qui agite les Anglo-Canadiens de cette catégorie devant la colère montante d’un peuple maintenant disposé à mettre fin à l’autocratie économique qui lui est imposée.

II faudrait deux ans pour écrire un tel ouvrage, une documentation médicale et des entretiens avec nombre de personnes. Il faudrait dix mille dollars pour défrayer le coût d’une telle étude. Même si les hommes d’affaires au cœur dur qui s’intéressent, aux aspirations culturelles peuvent fort bien se permettre de dépenser cette somme, il est improbable qu’ils veuillent financer cette étude sans motif particulier. C’est pourquoi je m’offre à entreprendre le travail et je leur abandonne des royautés que je retirerais sur la vente du livre, leur garantissant ainsi un rendement raisonnable sur un placement exempté de tout impôt. Les livres de ce genre suscitent un grand intérêt parmi les Américains et la vente ne serait pas négligeable parmi les Britishers en général qui rejettent la prétention que les hommes d’affaires du genre Montreal-Cottons-Dominion-TextiIes, qu’ils soient durs ou doux de cœur, représentent véritablement la culture anglaise.

Au Canadien français animé du zèle d’un martyr ou dont la digestion aurait quelque chose de rabelaisien, et qui n’est pas lui-même pris dans les filets de I’ALCOA, il est recommandé de se présenter à ses directeurs, qui s’intéressent vraisemblablement aussi aux « aspirations culturelles », et de leur demander un subside pour étudier le sort des familles des soixante hommes tués sur les chantiers du barrage de Shipshaw.

(Traduit de l’anglais)

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